Les mots qui fâchent : antisémite

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Je parle rarement de sujets d’actualité, sauf quand quelque chose commence à réellement m’agacer. Je sais que traîner sur les réseaux sociaux et lire les commentaires sont nuisibles à la santé mentale, mais je suis faible… Je voulais parler aujourd’hui d’un terme utilisé à tort et à travers ces derniers mois : « antisémite ».

Photo d’Efrem Efre sur Pexels.

Petit contexte avant d’entrer dans le vif du sujet : j’ai regardé l’Eurovision le samedi 17 mai. Je sais, j’aurais pu boycotter l’événement, mais l’Eurovision a toujours été l’un de mes petits plaisirs coupables. Cela fait plusieurs années que je le regarde en échangeant des commentaires avec ma belle-famille sur chacune des prestations, toujours avec cette petite rivalité belgo-française. Bien sûr, c’est kitsch, c’est du strass et des paillettes, ce n’est pas de la grande chanson (sauf quand la Belgique a envoyé Hooverphonic), mais c’est aussi l’un de ces événements qui nous rappellent la magnifique diversité de l’Europe, chaque pays présentant une petite part de sa culture. J’adore quand les interprètes chantent dans leur langue ou incluent des rythmes ou instruments locaux. On voyage un peu par la musique le temps d’une soirée. Bref, je n’ai pas pu résister.

Comme l’an dernier, la tension était palpable en raison de la participation d’Israël au concours. La nervosité a atteint son paroxysme à l’attribution des points. Contre toute attente, la chanteuse israélienne a obtenu la note du public la plus élevée de la soirée. Mon cœur n’a jamais battu aussi vite à l’annonce des derniers points : Israël était toujours en tête, l’Autriche devait récolter plus de 100 points pour gagner. Organiser un concours qui célèbre l’union par la musique dans un État en pleine guerre qui enfreint les droits humains ? Est-ce vraiment ça que veut l’Europe ? Je comprends que la chanson de l’Israélienne, rescapée du 7 octobre, ait pu toucher pas mal de personnes, mais lui attribuer la victoire, ne serait-ce pas fermer les yeux sur la politique militaire de son pays, voire l’approuver ? Beaucoup ont prié pour que ce cauchemar ne se réalise pas. Au grand soulagement de la majorité du public présent et des téléspectateurs, c’est le jeune contre-ténor autrichien qui a remporté le trophée.

Au lendemain de la compétition, les points obtenus par Israël ont été remis en question par plusieurs pays participants, la quasi-victoire de la chanteuse israélienne faisant même réagir le premier ministre espagnol et différents partis politiques dans plusieurs nations de l’UE. Loin des hautes sphères, des débats se sont aussi enflammés sur les réseaux sociaux. Il n’était pas rare de voir se faire accuser d’antisémitisme des personnes exprimant leur soulagement, s’interrogeant sur la popularité soudaine de la chanteuse au moment des votes ou réclamant l’exclusion du pays à la prochaine édition en raison de sa participation à un conflit. Bien évidemment, il y a toujours des gens qui font des amalgames et qui sont trop virulents, en attaquant directement la chanteuse israélienne ou les personnes qui aimaient réellement sa chanson. Toutefois, depuis le début de la guerre, certain.e.s recourent automatiquement au terme « antisémite » pour réagir aux propos dénonçant le massacre en cours dans la bande de Gaza. Il me semble donc qu’une petite leçon de vocabulaire s’impose.

Revenons aux bons dictionnaires :

Antisémite

Le Larousse : hostile aux juifs.

Le Robert : inspiré par la haine des Juifs.

Vu que certain.e.s confondent « juif/juive » et « israélien.ne », deuxième petite définition :

Juif, juive

Le Larousse : 1. Dans l’Antiquité, habitant du royaume de Juda. 2. Personne qui professe la religion judaïque. 3. Personne appartenant à la communauté israélite, au peuple juif.

Le Robert : 1. Personne appartenant au peuple hébreu, peuple sémite monothéiste qui vivait en Judée (Israël et Cisjordanie actuels) ; personne descendant de ce peuple ; personne de religion judaïque.

Vous allez me dire que Le Robert parle d’Israël, mais il s’agit ici uniquement d’une précision géographique. La Judée ou le royaume de Juda occupait le territoire d’Israël et de la Cisjordanie, point. J’entends déjà certain.e.s faire des raccourcis : « Israélite, ça veut bien dire d’Israël, non ? » Vérifions.

Israélite

Le Larousse : 1. Relatif à l’Israël biblique, à son peuple. 2. Synonyme de juif.

Le Robert : 1. Personne qui appartient à la communauté, à la religion juive.

Là encore, il s’agit de l’Israël biblique, soit celui qui apparaît dans l’Ancien Testament, pas de l’État moderne proclamé en 1948. En résumé, quand on utilise le terme « antisémite », on parle d’une personne qui hait les pratiquant.e.s de la religion judaïque ou les descendant.e.s de ce peuple ancien. Cela ne qualifie absolument pas une personne qui s’oppose à la guerre et aux atrocités commises par l’État d’Israël. Le seul cas dans lequel l’utilisation du terme est correcte est lorsqu’une personne fait des généralités et accuse l’ensemble du peuple israélien de vouloir tuer les Palestinien.nes (tout comme une personne qui pense que tous les musulmans sont des terroristes peut être qualifiée d'islamophobe) ou qui se met à insulter chaque membre de la communauté juive qu’elle croise, prétextant qu’ils soutiennent automatiquement Israël. Il faut séparer une population de l’État qui la gouverne ou des extrémistes de la religion qu’ils professent. En dehors de ces cas-là, se révolter contre le bombardement d’hôpitaux, le massacre d’innocent.e.s, la destruction de leur lieu de vie n’est pas de l’antisémitisme, c’est du bon sens

J’ai lu dans certains commentaires que le peuple juif avait déjà trop souffert et qu’il avait le droit de se défendre. Je ne nie pas les attaques du Hamas, elles ont aussi ravagé la vie d’innocent.e.s. Je ne nie absolument pas non plus le génocide perpétré par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale. C’était une abomination qui ne devrait plus jamais être commise (et qui risque pourtant de l'être vu la direction effrayante que prend le monde aujourd'hui). Mais est-ce qu’avoir été victime est une bonne excuse pour devenir bourreau ? Vous imaginez si tous les peuples opprimés commettaient un génocide en disant qu’ils en ont le droit car ils ont trop souffert ? Le sort infligé aux Palestinien.ne.s n’est-il pas semblable à celui que les nazis ont réservé aux Juifs ? L’histoire n’est-elle pas en train de se répéter avec un autre bouc émissaire ?

Tout comme un grand nombre de musulman.e.s dénoncent les actes des islamistes commis soi-disant au nom de leur religion, des survivant.e.s de la Shoah prennent la parole contre l’État d’Israël qui prétend agir au nom de la leur. Si vous utilisez le terme « antisémite » à tout va, prenez le temps de les écouter. Puis ressortez un peu vos dictionnaires. Les mots ont un sens, ne les utilisez pas sans réfléchir.

À propos de Elise Lignian

Traductrice de l'anglais, du russe et de l'espagnol vers le français, je travaille en tant qu'indépendante. Rédaction, correction, révision de traduction et traduction sont les services que j'offre à mes clients. Pour plus d'informations à mon sujet, consultez dès maintenant mon site http://translovart.com.

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