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Des livres à dévorer, sans modération

The Names, de Florence Knapp

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À la dernière réunion de mon club de lecture, nous avons discuté longuement de ce roman de l’autrice britannique Florence Knapp, sorti en 2025. Je lui ai attribué la note de 3,5/5 sur mon application de lecture, mais ai trouvé la conversation autour de ce livre tellement intéressante que j’avais envie d’en parler dans un billet Croque-Livre.

J’ai lu ce roman dans sa langue originale, l’anglais, mais vous pouvez le lire dans plus de 20 langues, y compris le français. Je vous donne ci-dessous la quatrième de couverture de sa version française, publiée aux éditions JC Lattès sous le titre Les Prénoms et qui a été traduite par Carole d’Yvoire.

Et si le choix de votre prénom déterminait le cours de votre vie ?

En 1987, au lendemain d’une grande tempête, Cora se met en route avec sa fille de neuf ans pour déclarer la naissance de son nouveau-né. Son mari, Gordon, médecin respecté, mais tyrannique et oppressant dans l’intimité du foyer, souhaite qu’elle perpétue la tradition familiale et que l’enfant porte son prénom. Pourtant, au moment crucial d’acter cette décision, Cora hésite. 

S’ouvre alors un récit en trois variations, trois trajectoires possibles, durant trente-cinq années.

C’est l’histoire de Gordon, Bear et Julian, de trois versions d’une vie et des possibilités infinies qu’une simple décision peut déclencher. C’est l’histoire d’une famille et de l’amour qui perdure, quoi que le destin réserve.

J’ai beaucoup aimé la structure du roman. Entre le prologue qui débute en octobre 1987 et l’épilogue qui amène le récit au 29 juillet 2022 se trouvent 6 parties, chacune intitulée par l’année qu’elle aborde (1987, 1994, 2001, 2008, 2015 et 2022). Chaque partie est à son tour divisée en 3 chapitres, intitulés tour à tour Bear, Julian et Gordon, chacun racontant une version de l’histoire du fils de Cora en fonction du prénom sous lequel il a été inscrit à la mairie (ou à la commune si vous êtes Belge). Les exemples de violence conjugale sont présents en nombre dans le roman, ce qui rend la lecture parfois difficile, mais les personnages sont attachants et le récit est bien ficelé.

La discussion autour de ce livre au sein de mon club de lecture a été quelque peu philosophique avec cette question principale : est-ce qu’un prénom peut influer sur votre caractère, vos relations avec les autres et votre destin ? Je me suis d’ailleurs demandé si les versions traduites reprenaient les mêmes prénoms ou s’ils avaient été adaptés, en particulier le prénom original de Bear (qui signifie « ours »). Cela dit, comme l’histoire se déroule en Angleterre, la modification des prénoms aurait dû s’accompagner d’une transposition totale dans le pays où la langue cible est parlée. En outre, l’autrice n’a pas nommé ses personnages au hasard puisqu’elle a fourni un lexique reprenant chaque prénom accompagné de sa signification. Par exemple, Cora signifie « the core of the story » (le cœur de l'histoire). Ce lexique a servi de base à plusieurs questions lors de la réunion du club de lecture car on peut comprendre le récit d’une autre manière si l’on se penche davantage sur la signification de chaque prénom. D’ailleurs, certaines membres du club ont dit qu’elles allaient probablement relire le roman pour avoir une autre perspective sur l’histoire de Bear, Julian ou Gordon.

Florence Knapp ne dévoile pas grand-chose sur sa vie privée, à part le fait qu’elle vit dans la banlieue de Londres avec son mari et son chien. Avant cette première œuvre de fiction, elle a publié 2 ouvrages autour du patchwork, et plus particulièrement sur la fabrication de courtepointes et l’art de l’English Paper Piecing (EPP), qui est une technique d’assemblage de patchworks sur des gabarits en papier. Comme elle est en plus une passionnée de couture, on peut dire qu’elle maîtrise l’art de tisser autant les fils que les histoires. J’espère donc qu’elle ressortira de nouveau sa plume pour nous confectionner un nouveau récit !

Avez-vous lu ce roman ? Qu’en avez-vous pensé ? Et croyez-vous que votre vie ait été influencée par le prénom qui vous a été donné ? N’hésitez pas à commenter !

La Chanson du Rayon de lune, de Tonie Behar

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Ce roman sorti en 2021 était sur ma liste d’envies de lecture depuis un certain temps. J’avais été attirée par sa couverture, son titre poétique et sa quatrième de couverture prometteuse. Quand ma belle-mère m’a demandé ce que je voulais pour Noël, je n’ai donc pas hésité à l’ajouter aux livres que j’aimerais voir sous le sapin. La Chanson du Rayon de Lune a accompagné mes soirées durant la dernière semaine de mars et m’a vraiment enchantée. En voici donc un petit billet Croque-Livre.

Le roman débute en novembre 2019 et nous plonge dans le travail minutieux de sa première protagoniste, Amanda, une créatrice de bijoux. Cette jeune femme ambitieuse décide de faire rouvrir la cheminée condamnée de son appartement parisien du boulevard Montmartre et a la surprise d’y découvrir un coffret contenant une bague (le fameux Rayon de lune) et des lettres datant du XIXe siècle. Lorsqu’elle tombe sur ce trésor, elle est en compagnie d’Alexandre, un avocat pour le moins arrogant qu’elle fréquente depuis plusieurs mois. Ce dernier lui dit qu’il peut faire expertiser la bague auprès d’un spécialiste et part avec le précieux écrin. Amanda garde les lettres et fait ainsi la connaissance de Joséphine, une grisette (nom donné aux ouvrières parisiennes aux faibles revenus, en particulier aux couturières), qui vivait autrefois sous les combles de son immeuble, et de son amour naissant avec Antoine, un avocat dont le cabinet était installé dans son appartement. L’histoire se poursuit quelques mois plus tard, après la rupture entre Amanda et son avocat (qui ne lui a jamais rendu la bague), lorsque les habitants de l’immeuble se réveillent le 14 février 2020 face à une scène d’horreur dans la cour : le corps sans vie d’Alexandre, écrasé au sol. S’ensuit une enquête policière rocambolesque entrecoupée par le récit de l’histoire de Joséphine, racontée à travers sa correspondance avec Antoine.

J’ai vraiment beaucoup aimé le parallèle entre Amanda et Joséphine, toutes deux créatrices de bijoux (c'est le rêve de Joséphine) dont la vie est mise à mal par les actes de leurs amants (Alexandre et Antoine étant avocats). À travers la correspondance de Joséphine, on découvre les conditions de vie des femmes au XIXe siècle et les difficultés pour devenir indépendante à cette époque, ainsi que les réactions masculines face à l’envie d’épanouissement personnel des femmes. On remarque ainsi le changement de comportement d’Antoine, qui devient tour à tour allié ou opposé aux choix de Joséphine. Réalisant ce à quoi sa grisette fait face, il s’intéresse au statut juridique des femmes et va chercher à améliorer sa situation. Je reprends ici un passage d’une de ses lettres :

« Juridiquement, vous n’avez pas plus d’autonomie qu’un nouveau-né. De la tutelle du père qui a sur vous tous les droits, vous êtes censées passer à celle du mari qui en aura encore plus et surtout celui de s’approprier votre fortune, si par hasard vous en avez une. […] Quand vous n’avez point de mari, la société se charge d’y suppléer : patron, amant protecteur, asile, hôpital ou couvent. On s’accorde communément à dire que vous êtes vénales ? C’est parce que l’argent est aux mains des hommes et que vous devez passer par nous pour y avoir accès. Manipulatrices ? N’étant pas libre d’agir par vous-même, vous vivez votre destin par procuration. Fragiles ? Parce que vous n’avez aucun autre droit que celui de nous obéir. De haut en bas, la société est construite sur le pouvoir des hommes. »

Si j’ai tant aimé ce roman, c’est parce que son autrice a fait toutes les recherches nécessaires pour rendre son histoire la plus plausible possible. Autrice d’origine turque et vivant à Paris depuis ses 5 ans, Tonie Behar a été journaliste avant de commencer à écrire des histoires. Elle a ainsi mené un travail de fond auprès de spécialistes, notamment pour que toutes les scènes se déroulant au commissariat soient réalistes. D’ailleurs, la partie policière du roman est bien ficelée, je ne m’attendais pas à son dénouement. J’ai adoré passer du style d’écriture plus dynamique de l’enquête et des interactions d’Amanda aux jolies tournures de phrases d’antan dans la correspondance entre Joséphine et Antoine. Les personnages sont attachants (hormis Alexandre qui m'a agacée dès le début 😅) et révèlent une certaine sororité, les femmes jouant un grand rôle dans l’histoire.

J’ai appris que ce roman fait partie d’une saga autour des habitants de l’immeuble d’Amanda. Peut-être me laisserai-je donc tenter par une autre des histoires de Tonie Behar… Et vous ?

Le coût de la virilité, de Lucile Peytavin

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Samedi dernier, le 8 mars, des manifestations ont eu lieu dans le monde entier à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes (et non la Journée de la femme). Aux alentours de cette date, j’aime vous partager un ouvrage féministe qui m’a plu. À Noël, l’une de mes belles-sœurs m’a offert un essai dont j’avais déjà beaucoup entendu parler : Le coût de la virilité: ce que la France économiserait si les hommes se comportaient comme les femmes, de Lucile Peytavin. Je l’ai dévoré cette semaine pour vous en faire un billet Croque-Livre.

Avant tout, un petit mot sur l’autrice. En plus d’être une essayiste et docteure en histoire économique et sociale, Lucile Peytavin est membre de L’Observatoire sur l’émancipation économique des femmes de la Fondation des femmes et une spécialiste de la prévention des violences. Inutile de dire qu’elle maîtrise son sujet. Le Coût de la virilité est son premier essai. Si elle ne l’a publiée qu’en 2021, elle avait déjà eu envie de creuser le sujet 3 ans plus tôt, alors qu’elle était en pleine rédaction de sa thèse de doctorat en histoire, consacrée à l’Histoire relationnelle du genre chez les artisan.e.s-commerçant.e.s de proximité au village (XIXe – XXe siècle). Au cours de ses recherches, elle avait été frappée par une statistique méconnue du public et pourtant révélatrice d’un problème de fond : la population carcérale en France est constituée à 96,3% d’hommes (à comprendre comme « individus de sexe masculin » et non comme « êtres humains »). Choquée de constater que la quasi-totalité des prisonniers français étaient des hommes, elle s’est mise à relever des statistiques sur les différentes catégories d’infractions. Sa thèse terminée, elle s’est penchée plus sérieusement sur le sujet en se demandant combien toute cette criminalité et violence presque exclusivement masculine coûtait à l’État français. Elle a alors élaboré une méthode de calcul et a entamé l’écriture de cet essai que j’estime d’utilité publique.

Le Coût de la virilité est un essai très bien structuré et extrêmement clair. Il est divisé en 3 parties principales, auxquelles s’ajoutent un prologue, une introduction et une conclusion. Dans la première partie, intitulée « La Fin des mythes », l’autrice cherche à savoir s’il existe réellement des différences scientifiquement prouvées entre les cerveaux masculins et féminins, qui pourraient expliquer la violence des hommes. Elle termine cette partie sur la conclusion que cette violence n’est pas naturelle mais culturelle, et enchaîne sur la deuxième partie, intitulée « Les Racines éducatives de la violence ». Enfin, dans la dernière partie, qui reprend le titre de l’essai, elle explique sa méthode de calcul et établit le coût de la virilité pour chaque catégorie d’infractions, allant des homicides et du viol aux injures ou aux cambriolages. Elle termine par ce constat : le coût total de la virilité en France est de 95,2 milliards d’euros par an. Une somme faramineuse… Je vous partage un petit résumé de son explication pourque vous compreniez mieux.

Ce que j’ai particulièrement aimé dans cet essai est la précision de l’autrice. Elle étaye chacune de ses affirmations par des statistiques et des sources concrètes (il y a au moins 30 pages de notes à la fin du livre, de quoi faire taire les rageux qui prétendraient qu'elle inventerait certaines données). J’ai trouvé les 2 premières parties passionnantes, tant elles sont riches en informations. La deuxième partie sur l’éducation m’a particulièrement ouvert les yeux sur certaines choses insensées, mais qui nous semblent totalement normales. Par exemple, le fait d’offrir aux petits garçons de fausses armes pour jouer. Donne-t-on inconsciemment aux enfants l’idée que faire la guerre, blesser ou tuer quelqu’un est quelque chose d’amusant ? C’est fou quand on y pense… J’avoue avoir juste eu un peu plus de difficulté à rester concentrée sur la dernière partie car elle est remplie de formules de calcul (et que j'ai une légère allergie aux mathématiques 😅), mais elle est parfaite pour tous ceux (oui, le masculin est voulu) qui veulent une démonstration par A + B des arguments féministes. Bref, cet essai est à la fois bien écrit et très convaincant.

Lucile Peytavin termine son ouvrage par des pistes pour résoudre ce problème, qui nuit non seulement aux femmes (les premières victimes des actes de violence masculine), mais aussi aux hommes. D’ailleurs, elle explique dans son prologue qu’il ne s’agit pas d’un livre « contre les hommes », qu’elle ne les prend pas pour cible, mais qu’elle cherche à déconstruire les mécanismes qui les rendent responsables de la quasi-totalité de cette violence. Elle termine ainsi par nous inviter toutes et tous à mettre fin, je cite, « à la virilité qui pervertit, qui viole, qui bat, qui tue, qui écrase, la virilité qui ruine » en expliquant que ce n’est pas une fatalité et qu’il faut changer nos mentalités. Un sujet d’autant plus brûlant d’actualité dans ce monde dirigé par des fous furieux qui s’amusent à jouer au Monopoly à coup de bombardements en prenant les civils pour de simples pions…

Je vous recommande donc chaudement cet essai si vous avez envie de comprendre comment changer les choses !

Bien sûr que les poissons ont froid, de Fanny Ruwet

Les premières semaines de février ont été un peu trop calmes, ce qui m’a permis d’avancer dans ma pile de livres à lire. Parmi les ouvrages reçus à Noël, j’avais hâte de lire le premier roman d’une humoriste et podcasteuse belge de talent : Fanny Ruwet. Je lui ai attribué un 5/5 sur mon appli de lecture tant j’ai adoré ! Il mérite donc son petit billet Croque-livre 😊

Je vous avais déjà parlé de Fanny Ruwet dans mon billet sur mes podcasts préférés, puisque j’adore écouter Les Gens qui doutent. Son premier roman, sorti en 2023, est un mélange entre autobiographie et fiction, comme aime le faire une autre autrice belge que vous retrouvez souvent sur mon blog, Amélie Nothomb, mais en beaucoup plus drôle. On y suit l’histoire d’Allie, une jeune femme au sortir d’une rupture amoureuse et qui cherche à retrouver un certain Nour, un garçon avec qui elle a noué une relation virtuelle à l’époque bénie des Skyblogs et de MSN. Seul problème, ce fameux Nour avec qui elle a parlé tous les jours pendant 1 an et demi est introuvable sur Internet. Le roman la suit donc dans son enquête (et je ne vous en dirai pas plus pour ne pas ruiner le suspense).

La deuxième épigraphe au début du roman m’a directement plongée dans l’ambiance de mon adolescence avec ces mots qui devraient évoquer quelque chose aux personnes de ma génération : « Ring ding ding ding ding ding Ring ding ding ding bem bem bem Ring ding ding ding ding ding Ring ding ding ding baa baa » (à vous de creuser si ça ne vous dit rien 😅). En plus d’être vraiment bien écrit, ce livre est délicieusement nostalgique pour toutes celles et ceux né.e.s entre les années 1980 et 1995.

Dans la courte vidéo de présentation de son livre sur la chaîne YouTube des éditions de L’Iconoclaste, Fanny explique qu’elle voulait « écrire un truc qui fait qu’on se sente moins seul.e » et qu’elle avait envie que les gens « rigolent tout fort » en lisant son roman. Je peux dire qu’elle a tapé dans le mille car, durant toute la lecture, j’avais l’impression que Fanny était dans la pièce avec moi (comme une copine qui me raconte ses histoires hein, pas comme une harceleuse qui m'observe cachée derrière le rideau de ma chambre) et j’ai plusieurs fois laissé échapper des éclats de rire. Son humour m’a d’autant plus marquée que le roman que j’avais terminé la veille (Hamnet, de Maggie O'Farrell) était particulièrement triste, à me faire pleurer. Changement d’ambiance total, quoique… Fanny a l’art de vous faire rire sur des sujets parfois lourds. Son roman aborde des thèmes qui ne font pas vraiment sourire (sauf si vous êtes sadique), comme la dépression, l’alcoolisme ou le deuil, mais toujours sur un ton à la fois léger et touchant. J’ai particulièrement adoré ses notes de bas de page, des petites pointes d’humour supplémentaires qui démontrent le talent d’humoriste de Fanny. En voici un extrait pour vous donner une idée :

Il y a une hypothèse à laquelle j’ai souvent réfléchi, concernant Nour :

– Peut-être qu’il est nulle part sur Internet parce qu’il est mort.

Ça me rendrait triste mais je me dis aussi que c’est très chic d’avoir un amant décédé20. Et puis, si en dix ans il ne m’a pas rappelée, c’est forcément qu’il est mort21.

20 Là, c'est mon romantisme de drama queen qui parle.

21 Là, par contre, c'est mon ego.

Elle lance également des petites piques à son éditeur (français) en expliquant des belgicismes. Le genre de chamaillerie linguistique franco-belge que je connais bien. Par exemple, pour le mot « commune », elle ajoute 2 notes de bas de page :

48 C'est l'équivalent de la mairie, en Belgique. Mon éditeur m'a demandé d'adapter pour que ça soit compréhensible pour le public français parce qu'il est plus large, mais non : on se coltine vos chaînes TV et votre « soixante-dix » toute notre vie, pour une fois, c'est vous qui faites un effort.

49 Désolée d'avoir été un peu sèche.

Et pour celles et ceux qui, comme moi, se demandent à quoi le titre Bien sûr que les poissons ont froid fait référence, il s’agit d’une parole de la chanson Ne partons pas fâchés de l’auteur-compositeur-interprète français Raphaël (désolée de paraître inculte, mais j'ai jamais vraiment accroché, sorry aux fans de Raphaël). Ses paroles parlant parfois de la cruauté de la vie chantées sur un air enjoué fait écho à l’« humour du désespoir » de Fanny, qu’elle définit par le fait de faire des blagues quand les choses sont tristes car il n’y a rien d’autre à faire. Bref, c’est un petit roman-médicament, qui fait beaucoup de bien au moral et que je recommande chaudement !

Tant mieux, d’Amélie Nothomb

Il y avait longtemps que je n’avais plus écrit de billet Croque-livre, mais je ne pouvais pas faire sans parler de ma lecture habituelle du dernier Amélie Nothomb. Quatre ans après avoir romancé la vie de son papa dans Premier Sang, l’autrice belge livre un récit émouvant sur l’enfance et la jeune vie d’adulte de sa maman, dont elle a tu le décès pendant longtemps. Contrairement à l’ouvrage consacré à son père, qui m’avait un peu moins plu, j’ai vraiment adoré ce dernier roman.

« Tant mieux » : c’est l’expression que répétait sa mère, même lorsqu’elle se retrouvait dans des circonstances malheureuses ou fâcheuses. Une sorte de formule magique qui lui a permis de surmonter les épreuves de la vie. J’ai d’ailleurs un peu eu l’impression de lire un conte de fées, suivant avec ravissement les aventures d’Adrienne (prénom fictif), personnage que j’ai trouvé très attachant. On la retrouve au début du livre du haut de ses 4 ans chez son horrible Bonne-Maman de Gand, où elle découvre le pouvoir de ses 2 simples mots « Tant mieux », qui l’aideront à garder la tête froide toute sa vie. Bien évidemment, Amélie romance beaucoup l’enfance de sa mère, mais les aventures qu’elle relate (qui sont bien réelles) sont peu communes. Sans vouloir en dire plus (à vous de le découvrir), cela tourne beaucoup autour des chats

Amélie raconte l’histoire de sa mère de ses 4 ans jusqu’à son mariage. Dans les 30 dernières pages, l’autrice quitte le récit et se livre d’une manière très touchante. Elle revient sur le décès de son père, qu’elle a vécu différemment, sentant toujours la présence de son papa après sa mort. Puis elle aborde la disparition de sa maman, qui a été plus brutale, définitive et qu’elle a cachée pendant un bon moment. Amélie l’a apprise durant ses 4 heures d’écriture matinale. Elle explique avoir continué à écrire pendant 1 heure avant de se laisser emporter par le chagrin. Elle en parle dans ce podcast, que j’ai adoré écouter.

J’ai trouvé qu’Amélie se répétait un peu dans ses propos au cours des dernières pages, mais on sent fortement ses émotions à travers ses mots. Elle m’a fait sourire par les réflexions de sa mère, m’a donné les larmes aux yeux, mais m’a surtout enveloppée d’une douce tendresse. Amélie Nothomb signe là un très bel hommage à sa maman et à l’amour que l’on porte à nos parents.

Les avantages de rejoindre un club de lecture

Cette semaine, le 11 septembre 2025 plus précisément, le Royaume-Uni célébrait son « Bookclub Day », une journée visant à encourager les Britanniques à rejoindre un club de lecture. Cela fait maintenant plus d’un an que je participe pratiquement chaque mois aux réunions du club de lecture de ma librairie préférée et je ne pourrais désormais plus m’en passer. Je voulais donc vous expliquer aujourd’hui les bienfaits que je tire de cette expérience.

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Rejoindre un club de lecture, c’est :

Faire de nouvelles rencontres : inutile de dire que quand on travaille de chez soi, d’autant plus dans un pays étranger les 3/4 du temps, il est compliqué de se faire de nouveaux ami.e.s. Et quand on a passé la trentaine, on a plus de mal à tisser des liens. Pour mettre toutes les chances de votre côté, mieux vaut fréquenter des lieux où vous êtes plus susceptible de croiser des personnes qui partagent vos intérêts. Et quoi de mieux qu’un club de lecture si vous adorez les bouquins ? Je ne peux pas encore dire que je me suis fait des ami.e.s au bookclub, mais c’est toujours un plaisir de discuter avec des personnes de tous âges, rassemblées autour d’un même livre et d’une même passion. Qui sait, peut-être qu’avec le temps des liens d’amitié plus solides se créeront !

Découvrir de nouveaux horizons : à moins d’être un lecteur ou une lectrice très éclectique, on a souvent tendance à s’intéresser aux mêmes sujets, aux mêmes auteurs ou autrices ou aux mêmes genres littéraires. Dans mon club de lecture, chaque séance se termine par le vote du prochain livre à lire, parmi une sélection de 3 ou 4 ouvrages. Depuis que j’ai rejoint le groupe, nous avons lu des récits de voyage, des livres plus historiques, des histoires beaucoup plus actuelles et, plus récemment, un thriller (genre qui ne m'a jamais vraiment attirée). Outre les livres proposés, les discussions avec les autres membres peuvent vous amener à découvrir d’autres écrivain.e.s ou d’autres romans dans la même veine ou traitant du même thème, dans un tout autre registre. J’ai fait de très belles découvertes et cela ne fait que croître mon goût pour la lecture. C’est extrêmement enrichissant !

S’habituer à prendre la parole : je me rappelle ma toute première participation, où, la voix tremblante, j’ai osé partager mon ressenti. Si vous souffrez de timidité (et que vous aimez lire), un club de lecture peut vous aider à prendre confiance en vous. Comme expliqué juste avant, chaque personne peut interpréter différemment une histoire et chaque opinion mérite d’être entendue. En tout cas, dans mon club de lecture, tout le monde est bienveillant et chaque intervention est accueillie avec intérêt. Désormais, je n’ai plus peur de prendre la parole et je suis même prête à diriger une discussion si le cas se présente.

S’ouvrir à d’autres opinions : il arrive qu’un livre plaise moins ou que l’un.e ou l’autre membre ne soit pas parvenu.e à terminer l’ouvrage tant sa lecture lui était désagréable. Certain.e.s seraient tenté.e.s de ne pas participer à la réunion au sujet de ce bouquin, ne sachant pas quoi en dire hormis du mal, mais ce sont pourtant dans ces cas-là que les discussions sont les plus intéressantes. Je me rappelle ainsi du débat autour d’Orbital de Samantha Harvey (traduit en français par Claro sous le titre Orbital : Une journée, seize aurores). Malgré son Booker Prize, le roman n’avait vraiment pas fait l’unanimité auprès des membres de mon club de lecture. Deux personnes avaient au contraire absolument adoré la façon dont il avait été pensé et écrit. Après avoir écouté leurs arguments, j’ai pu avoir une vision tout autre sur le bouquin, quitte à me donner envie de le relire pour me faire une seconde opinion. C’est un rappel constant qu’un livre peut être interprété de 1001 façons, selon votre expérience, vos sensibilités, votre culture ou votre état émotionnel au moment de la lecture.

Lire davantage : vous aimez lire mais n’arrivez plus à trouver le temps de plonger dans un bouquin ? Participer à un club de lecture et devoir chaque mois lire un titre pour une date bien précise apporte une certaine discipline. Cela me pousse à prendre le temps chaque jour d’avaler plusieurs pages de mon roman afin de pouvoir en discuter avec les autres membres. Si vous voulez renouer avec la lecture, rejoindre un club peut être un bon coup de pouce !

Envie de sauter le pas à votre tour ? Lancez-vous, je suis certaine que vous ne le regretterez pas !

Bel Canto, d’Ann Patchett

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Je ne pensais pas publier 2 billets Croque-livre à la suite, mais j’ai terminé hier le livre choisi ce mois-ci pour le club de lecture et ne pouvais pas faire sans écrire à son sujet. Le roman parlait en effet beaucoup de musique, de « traduction » et de langues et cultures variées. Voici donc mon avis sur Bel Canto, roman de l’autrice américaine Ann Patchett publié en 2001.

Pour info, le roman a été adapté au cinéma dans un film homonyme de Paul Weitz sorti en 2018, avec Julianne Moore et Ken Watanabe. D’après l’une des membres du club de lecture, il ne vaut toutefois pas le détour et n’arrive clairement pas à la cheville du livre. Je vous traduis ci-dessous la quatrième de couverture pour vous donner le contexte de l’histoire :

Quelque part en Amérique du Sud, dans la résidence du vice-président, une fête d’anniversaire somptueuse est organisée en l’honneur de M. Hosokawa, un homme d’affaires puissant. Roxane Coss, soprano la plus vénérée du monde de l’opéra, envoûte les invités par son chant.
C’est une soirée parfaite, jusqu’à ce que des terroristes fassent irruption dans le bâtiment et prennent l’ensemble des participants à la fête en otage, sous la menace de leurs armes. Ce qui démarre comme une panique de perdre la vie évolue lentement en quelque chose de très différent, un moment de grande beauté, alors que les terroristes et les otages tissent des liens inattendus et que des personnes de différents continents deviennent compatriotes, amis intimes et amants.

Le roman se déroule ainsi à huis clos, dans une riche demeure où terroristes issus des zones les plus pauvres du pays et personnes de la haute société provenant des quatre coins du monde se retrouvent enfermés. Deux personnages permettent de relier ces individus qui ne parlent pas tous la même langue : Gen, le « traducteur » de M. Hosokawa, et Roxane Coss, la soprano qui utilise le langage universel de la musique. Pourquoi traducteur entre guillemets (ceux qui ont déjà lu mes autres billets à ce sujet devraient avoir compris) ? Parce que Gen n’est pas « traducteur » mais « interprète » ! Durant tout le roman, il ne fait qu’interpréter les messages entre les uns et les autres, tout en se faisant appeler à gauche à droite « traducteur ». J’ai même noté un passage qui m’a agacée :

« He could write a letter instead, wouldn’t that be proper? The translator could translate. A word was a word if you spoke it or wrote it down. »

« Il pouvait écrire une lettre plutôt, ne serait-ce pas plus convenable ? Le traducteur pouvait traduire. Un mot était un mot qu’il fût parlé ou écrit. »

Alors, non. Interpréter un discours amoureux (c'est cela dont il s'agit dans le passage) et traduire une lettre d’amour, ce n’est pas la même chose. Les 2 exercices sont différents, le rendu ne sera pas pareil. Bref, je ne vais pas vous refaire tout le topo (à retrouver ici). L’autre chose qui m’empêchait de réellement croire au personnage de Gen est le nombre impressionnant de langues qu’il maîtrise et sa capacité surhumaine à interpréter toute la journée, sans véritable pause et avec des nuits extrêmement courtes, depuis et vers le japonais (sa langue maternelle), l’espagnol, l’anglais, le français, le danois, l’allemand et le russe (langue plus faible qu'il n'utilise soi-disant que pour lire Tolstoï ou Dostoïevski, ce qui n'est pas rien...). Il existe des polyglotes sur terre, mais cela reste rare, et que Gen soit capable d’interpréter sans s’arrêter en passant d’une langue à l’autre en ne montrant aucune faiblesse me paraît totalement improbable. Les 2 interprètes qui participaient avec moi au club de lecture étaient du même avis. L’exercice est déjà intense entre 2 langues, alors avec plus de 5, c’est un défi titanesque… Vers la fin du roman, on apprend que Gen est né de parents d’origines différentes, qui parlaient chacun 2 langues. Quand bien même, un tel personnage n’est pas vraiment plausible.

Hormis ce « petit » détail, j’ai beaucoup apprécié l’un des messages du roman : nous sommes tous et toutes des êtres humains et il y a toujours en nous quelque chose qui nous relie. Dans Bel Canto, la musique, et l’opéra en particulier, est l’élément fédérateur. L’une des membres du club de lecture trouvait que ce n’était pas crédible que toutes les personnes prises en otage et que l’ensemble des terroristes soient émerveillés par le chant de la soprano. J’ai toutefois fait un parallèle avec une autre situation que nous avons connue il y a déjà 5 ans : les confinements durant la pandémie du virus-dont-on-ne-veut-plus-entendre-parler. En lisant ces passages de temps suspendu, lorsque tous les personnages se retrouvent autour du piano pour écouter Roxane chanter, je me suis souvenue de ces musicien.ne.s, chanteur.se.s ou DJ qui avaient fini par jouer, chanter ou se produire sur leur balcon ou avec leurs fenêtres ouvertes pour apporter un peu de joie à leurs voisins durant ces périodes de solitude extrême. La musique a ce pouvoir d’apaiser, de se reconnecter à soi, d’oublier les temps sombres ou de se laisser transporter par les émotions.

Dans le roman, les hommes d’affaires ou politiques pris en otage durant des mois dans cette demeure finissent par apprécier cette période hors du temps, loin de leurs obligations ou vie bien remplie. Certains se mettent à apprendre une nouvelle langue, d’autres à cuisiner, à faire le ménage, ou à simplement se reposer et apprécier les choses simples comme l’envol d’un oiseau ou un rayon de soleil. Lire ce roman en ce premier trimestre de 2025 m’a rappelé cette sensation ressentie durant les confinements. Certes, cette période était horrible, être loin de mes proches était très dur à vivre, sans oublier toutes ces personnes qui ont perdu la vie ou qui souffrent encore du Covid long. Ici, je repense plutôt à cet arrêt soudain de l’activité frénétique du monde. Avoir du temps pour soi, être dans une sorte de bulle où les heures ne comptent plus, puis redécouvrir la préciosité des petits bonheurs de la vie, tout cela avait été bénéfique pour pas mal de personnes.

Je pense que face à l’actualité effrayante de ces derniers temps, cette bulle me manque un peu… C’est probablement pourquoi j’ai vraiment plongé dans l’histoire du roman et vécu avec ses personnages durant toute ma lecture. Peut-être que cela vous ferait du bien de le lire si vous ressentez la même chose en ce moment. La fin est toutefois brutale, comme un opéra qui se termine dans un terrible drame. Je ne vous en dis pas plus, à vous de la découvrir !

Toutes des filles en jaune, de Florence Hinckel

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Demain, samedi 8 mars, des manifestations et marches féministes auront lieu dans le monde entier à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes (et non la Journée de la femme). L’an dernier, j’avais tenu à vous partager un essai qui m’avait bouleversée et qui a renforcé mes convictions féministes : Sorcières, la puissance invaincue des femmes de Mona Chollet. Cette année, je voulais vous parler d’un roman féministe bien ficelé, qui parle plus particulièrement de la place des femmes dans l’espace public : Toutes des filles en jaune de Florence Hinckel.

Le roman part d’un « fait divers » bien trop courant : sur une place fréquentée de Paris lors d’une fin de journée ensoleillée, une jeune femme vêtue d’une robe jaune se fait siffler par un homme. Adèle, la « fille en jaune », tente de passer outre, jusqu’à ce que l’insistance de l’homme et ses appels de plus en plus insultants la mettent à bout et qu’elle lui réponde : « Lâche-moi, connard ! » Pour garder la face et reprendre sa place de mâle dominant, le harceleur assène alors Adèle d’un coup violent, qui la fait tomber par terre et la blesse au visage. La vie reprend son cours pour la plupart des personnes présentes sur la place, mais elle changera définitivement pour Adèle et pour 3 autres témoins de la scène.

Dans son roman, Florence Hinckel analyse cette scène d’agression de rue à travers le point de vue de 4 personnages : Adèle, la victime, Myriam, une adolescente de 12 ans, Joaquim, un étudiant d’une vingtaine d’années, et Virginie, une enseignante de 55 ans qui a eu le réflexe de filmer la scène du haut de son balcon. Chaque chapitre est consacré à l’un des personnages, nous plongeant dans ses réflexions changeantes :

  • Adèle passe par toutes les étapes que peuvent connaître les victimes d’agression : le déni, la honte, la culpabilité, la perte de confiance en soi…
  • Myriam s’interroge sur son avenir en tant que femme, sa manière de se comporter avec les hommes.
  • Joaquim remet en question ses propres comportements de drague, les réflexions sexistes de ses proches, sa conception des relations avec les filles.
  • Virginie se demande quoi faire de la vidéo de l’agression, doutant de ses conséquences sur la victime, cherchant définitivement à l’aider sans la heurter davantage.

Le roman nous permet ainsi de suivre la prise de conscience féministe des personnages, tous d’âges et d’horizons différents, rappelant que la défense des droits des femmes et la question de la place des femmes dans l’espace public sont des problèmes qui nous concernent toutes et tous.

Autrice d’une cinquantaine d’ouvrages, la plupart destinés aux enfants, adolescents et jeunes adultes, Florence Hinckel tient toujours à dénoncer de manière pédagogique les inégalités sociales. Avec ce roman, elle espère faire prendre conscience aux lecteurs du problème des agressions sexistes. Comme elle le dit dans cet entretien, rien ne peut mieux aider à comprendre les questions d’inégalité de genres et à trouver des solutions que de lire des écrits féministes. Toutes des filles en jaune en fait définitivement partie. Je vous le recommande chaudement !

L’Incroyable Histoire de la littérature française, de Catherine Mory et Philippe Bercovici

Une fois n’est pas coutume, mon billet Croque-livre concerne une BD. Si je viens du pays de la bande dessinée, j’avoue n’en pas être une grande consommatrice. Je l’étais enfant, lorsque je réclamais un album du Petit Jojo d’André Geerts à chacun de mes anniversaires, puis jeune adolescente, lorsque je dévorais des Bob et Bobette durant mes vacances chez mon parrain. Depuis, je n’ai plus vraiment lu de bande dessinée, préférant les livres sans images (mais avec des dialogues, rassure-toi Alice). C’était sans compter l’une de mes meilleures amies, qui m’a offert L’Incroyable Histoire de la littérature française lors de ma dernière visite chez elle.

Cet album de 352 pages a été créé à quatre mains par l’autrice et scénariste de BD Catherine Mory et le dessinateur Philippe Bercovici, plus connu pour Les Femmes en Blanc. Comme son titre l’indique, l’album retrace l’histoire de la littérature française à travers le portrait d’une trentaine d’auteurs et autrices. Il est divisé en 6 parties, consacrées chacune à un siècle, en commençant par le XVIe et Rabelais. La vie de chaque écrivain.e est racontée de leur naissance à leur mort, en ajoutant un résumé de leur(s) plus grande(s) œuvre(s) ainsi que quelques anecdotes insolites, cocasses ou plus perturbantes. On apprend par exemple que Victor Hugo revêtait une « peau de chaussette » pour se motiver à écrire ou que Maupassant a reçu une main coupée du poète Swinburne. Chaque partie commence par un résumé des grands mouvements littéraires du siècle. L’album se termine par un lexique.

La lecture est très agréable, les anecdotes sont drôles et l’album donne clairement envie de (re)lire certains ouvrages. J’ai toutefois 2 petites critiques. La première se rapporte à la proportion trop faible d’autrices par rapport aux auteurs : 4 femmes contre 30 hommes. L’album commence par Rabelais au XVIe siècle, alors que Christine de Pizan, une grande oubliée de l’histoire, était une autrice prolifique au XVe siècle. J’étais aussi déçue de voir Simone de Beauvoir n’apparaître que dans quelques cases de l’histoire de Jean-Paul Sartre et non comme une autrice à part entière. J’ai même été un peu offusquée de cette absence alors que Céline et ses propos misogynes occupent plusieurs pages de l’album… Cela dit, une troisième édition est sortie tout récemment (février 2025) et inclut désormais Annie Ernaux et Nathalie Sarraute. Ma deuxième petite critique concerne les dessins, dans lesquels les femmes sont parfois un peu trop sexualisées à mon goût. Mais bon, les goûts et les couleurs…

Hormis ces petites critiques, j’avais eu envie de vous parler de cet album car il fait partie des « Incroyables Histoires », une collection passionnante de la maison d’édition Les Arènes. Elle traite en BD d’une multitude de sujets, allant de la géographie aux sciences en passant par la psychologie ou même l’histoire de la cuisine, des animaux ou du sexe. J’avais d’ailleurs voulu publier ce billet Croque-livre avant les fêtes de Noël car je trouve que les albums de la collection sont une belle idée de cadeau.

Je vous invite à consulter le site de la maison d’édition si vous cherchez à faire plaisir à une personne passionnée par l’un ou l’autre domaine. De mon côté, j’attends avec impatience qu’ils en sortent un sur l’histoire du féminisme (à bon entendeur...) !

Lilith : The Heroin Women Have Waited Six Thousand Years for, de Nikki Marmery

La semaine dernière, j’ai fait le bilan de mes lectures de 2024. Parmi mes coups de cœur de l’année, Lilith de Nikki Marmery est largement arrivé en tête. Je lui avais attribué 4,5 étoiles et avais ajouté comme commentaire global : « J’ai adoré, hyper passionnant, les notes de l’autrice sont éclairantes, un livre fondamentalement féministe, beaucoup de colère, de désespoir face à l’état actuel du monde. Une réécriture des mythes patriarcaux. ». Il était temps que je lui consacre un billet Croque-livre.

C’est lors d’une balade en solo dans Londres, et plus particulièrement dans la fabuleuse rue bordée de librairies de Cecil Court, que la couverture rouge, noire et dorée du livre, signée Sarah Whittaker, m’a tapée dans l’œil. Je l’ai repérée dès que je suis entrée à Watkins Books, une librairie spécialisée dans l’ésotérisme, les soins du corps et de l’esprit. Lilith était posé sur une table entièrement dédiée au féminisme, aux côtés d’autres livres traitant de légendes autour de femmes, déesses et divinités oubliées… J’ai eu du mal à résister, prête à repartir avec une tonne de bouquins, mais comme j’avais déjà une pile à lire énorme, je me suis limitée à un seul ouvrage et je n’ai pas pu repartir sans Lilith… je n’ai clairement pas été déçue. Je vous traduis ci-dessous le résumé :

Dans le Jardin d’Éden, au commencement du temps, un mensonge scandaleux est né : celui selon lequel les femmes sont des êtres inférieurs.
Lilith et Adam sont égaux et heureux dans le Jardin d’Éden. Mais quand Adam décide que Lilith doit se soumettre à sa volonté et accepter de coucher avec lui dans la position du missionnaire, elle refuse et est bannie du Paradis pour toujours.
Diabolisée et mise de côté, Lilith regarde avec fureur Dieu créer Ève, la femme qui accepte sa soumission. Mais Lilith a un secret : elle a déjà goûté au fruit de l’arbre de la connaissance. Douée de sagesse, elle sait pourquoi Ashera, l’épouse et l’égale de Dieu, la reine du Ciel, est disparue. Lilith a un plan : elle va sauver Ève, trouver Ashera, rétablir l’équilibre du monde et regagner sa place légitime au Paradis.
Lilith est l’héroïne que les femmes attendent depuis six mille ans.

Le roman retrace la quête de Lilith, qui rencontre dans son périple plusieurs personnages bibliques, dont Noé et surtout son épouse Nahamma au moment de la construction de l’arche, la princesse Jézebel ou encore la fameuse Marie Madeleine. Chaque événement est réécrit, mettant en exergue toutes les inégalités et injustices à l’encontre des femmes dans les livres sacrés. Façonnée dans la glaise comme Adam, faisant de l’homme et de la femme des êtres égaux, Lilith voit avec horreur Dieu créer Ève à partir d’une côte d’Adam, ce qui la rend inférieure à lui. Femme indépendante et libre de ses désirs, Lilith se bat contre l’autorité masculine et pousse toutes celles qu’elle rencontre à se rebeller contre le patriarcat. Elle aborde des sujets toujours aussi actuels, comme la violence conjugale, le droit de disposer de son corps, le tabou des règles, la protection de l’environnement… Le livre est truffé de phrases féministes énoncées par la protagoniste avec humour, intelligence, sagesse et puissance. Je vous en partage quelques-unes, avec mes propositions de traduction.

"It is husbands that age women. I stay young because I am free"

« Ce sont les maris qui vieillissent les femmes. Je reste jeune car je suis libre. »
"[...] Wisdom demands they choose when and how often they bring new life into the world: the power to give life comes with the right to deny it. [...] as they nurtured and cherished their young, so they were bound to protect this living world that sustains us, not dominate and exploit it. I told them their bodies are not foul nor sinful; these are bold calumnies advanced to deny the power of our wombs. The blood we shed is the source of all life: it is holy, not unclean."

« [...] La sagesse requiert que [les femmes] choisissent quand et à quelle fréquence apporter une nouvelle vie au monde : le pouvoir de donner la vie vient avec le droit de la refuser. [...] alors qu'elles prenaient soin de leurs enfants et les chérissaient, elles étaient aussi tenues de protéger ce monde vivant qui nous maintient en vie, ne pas le dominer ni l'exploiter. Je leur ai dit que leurs corps ne sont ni dégoûtants ni honteux ; que ces propos sont des calomnies impudentes proférées pour nier le pouvoir de nos utérus. Le sang que nous perdons est la source de toute vie : il est saint, pas impur. »
"I wonder: will a woman's message ever be heard? Or will it always be too weak, too angry, too impassioned? Too irrelevant for all mankind (by which they mean: for men) ?"

« Je me demande : le message d'une femme sera-t-il un jour entendu ? Ou sera-t-il toujours trop faible, trop agressif, trop passionné ? Trop hors de propos pour toute l'humanité (terme par lequel ils entendent : pour les hommes) ? »

Nikki Marmery termine son roman par une dizaine de pages de notes pour expliquer ses inspirations et les faits qu’elle a repris dans la Bible et d’autres écritures sacrées. Elle indique au début de ses notes que la création d’Ève à partir de la côte d’Adam justifiait l’infériorité de la femme depuis 2500 ans, et que sa vulnérabilité à la tentation avait servi de modèle pendant des siècles aux brûleurs de sorcières qui prétendaient que les femmes étaient facilement séduites par le diable. Bref, elle fait un lien entre ces mythes bibliques et le patriarcat et remet à leur juste place les figures féminines des textes sacrés qui ont été oubliées ou diabolisées. J’ai trouvé ces notes tout aussi passionnantes que le roman en lui-même. Je dois aussi m’attarder un peu sur l’aspect esthétique du livre, avec de très belles illustrations sur la couverture, mais aussi sur les pages internes, qui contiennent diverses cartes géographiques retraçant le parcours de Lilith.

« Pour les femmes partout dans le monde. Soyez vos propres dieux. Votre Mère l’ordonne. »

Face à l’actualité effrayante, Lilith rappelle la puissance féminine que nous avons chacune au fond de nous et la nécessité de continuer à nous battre pour l’égalité. Il n’existe malheureusement pas en français (du moins pas à ma connaissance), mais si vous comprenez l’anglais, je ne peux que vous le recommander chaudement. Cela faisait longtemps que je n’avais eu de roman qui me tenait éveillée jusque tard dans la nuit et que j’avais hâte de rouvrir le lendemain…