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Archives de Catégorie: Croque-livre

Des livres à dévorer, sans modération

Des femmes traductrices : entre altérité et affirmation de soi

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Des femmes traductrices : entre altérité et affirmation de soi

9782343018485rOuvrage issu de ma récolte à la Foire du livre de Bruxelles de 2017, Des femmes traductrices : entre altérité et affirmation de soi a réveillé la féministe que je suis. Regroupant six études, il aborde les motivations ayant poussé les femmes auteures à traduire au XIXe siècle et tente de vérifier l’existence de différences de traduction entre les hommes et les femmes. Le sujet de l’ouvrage part d’ailleurs du principe de George Steiner, selon lequel les hommes et les femmes ne comprennent pas tous les mots de la même manière et ont leur propre façon de communiquer. Au vu des passages assez techniques, ce recueil d’études se destine principalement aux traducteurs, mais il peut également intéresser toute personne préoccupée par la question du sexisme. Car oui, la littérature et l’édition sont des milieux également régis par le patriarcat. Je parie que vous avez d’ailleurs plus de mal à citer des noms de femmes auteures que d’écrivains hommes. Cet ouvrage nous apprend que la traduction a aidé plusieurs femmes à entrer dans ce monde d’homme de manière discrète et, comme dans tous les domaines, qu’elles ont dû se battre pour y parvenir.

La première étude, Les traductrices littéraires dans la France du XIXe siècle, réalisée par Frédéric Weinmann, explique les motivations des femmes à traduire et lève le voile sur des noms de traductrices méconnues qui ont pourtant introduit de grands classiques dans leur pays. Au XIXe siècle, la plupart des femmes nobles se tournaient vers la traduction pour gagner un peu d’argent. À l’époque, la noblesse n’était en effet qu’un titre. « Toutes les traductrices sont des femmes qui travaillent, » dit d’ailleurs l’auteur de l’étude. Ces femmes semblent toutefois avoir utilisé l’excuse de vouloir gagner de l’argent pour quitter leur rôle de mère ou d’épouse et justifier ainsi leur besoin d’écriture et de reconnaissance. La plupart n’osent toutefois pas publier ce qu’elles traduisent par crainte du qu’en-dira-t-on ou par manque de confiance en soi. La traduction, et la littérature en général, est en effet encore un terrain réservé aux hommes. Par ailleurs, la traduction est considérée comme une écriture mineure et est donc plutôt considérée comme une nécessité. Ainsi, beaucoup de femmes de la noblesse utilisent leurs contacts pour être publiées d’abord en tant que traductrice, puis comme auteure. Toutefois, pour certaines femmes, le choix de traduire n’est pas motivé par un besoin d’argent ou de notoriété, mais dans un but éducatif. Dans ces milieux plus sérieux, comme l’histoire ou la science, beaucoup de femmes sont malheureusement obligées d’utiliser un pseudonyme masculin pour réussir à vendre.

C’est d’ailleurs ce à quoi se consacre la deuxième étude, Ecrire ou traduire l’histoire quand on est une femme : un effacement volontaire ?, réalisée par Fiona McIntosh-Varjabédian. Elle prend pour exemple le cas de Mme Belot, dame du XVIIIe siècle s’étant attelée à la traduction d’Histoire d’Angleterre de David Hume, déjà traduit auparavant par l’abbé Prévost. Les critiques à l’égard de cette traductrice ne sont pas tendres car, pour l’époque, une femme n’a pas les connaissances suffisantes pour traiter d’un tel sujet. En effet, les femmes, tout comme les moines qui entreprennent la traduction d’ouvrages sérieux, ne peuvent soi-disant pas connaître les « ressorts de l’action » de l’histoire avec un grand « h » car leurs seules connaissances proviennent des livres et non du vrai monde. Après avoir bravé les mauvaises langues qui disaient qu’elle n’arriverait jamais à traduire un tel ouvrage, Mme Belot se fait voler son travail quelques années plus tard. Un certain M. Campenon, traducteur lui-même, reprend en effet l’entièreté de sa traduction, y ajoute une préface dans laquelle il se plaint des insuffisances du texte et la republie sans citer une seule fois le nom de Mme Belot. Le texte a ensuite été présenté comme une retraduction par ce M. Campenon et publié pendant des dizaines d’années sans aucune allusion à la traductrice ! Le pire dans cette histoire est que le cas de Mme Belot est loin d’être isolé… Cet ouvrage a donc aussi le mérite de rendre à César ce qui appartient à César et de rendre hommage à toutes ces femmes injustement oubliées.

Les quatre dernières études se consacrent à des femmes auteures et traductrices notables : Marguerite Yourcenar, Cristina Campo et Elfriede Jelinek.

Première femme à avoir été élue à l’Académie française, Marguerite Yourcenar a en effet traduit de nombreux ouvrages, surtout poétiques, et a la particularité de s’être attaquée à des textes écrits également dans des langues qu’elle ne maîtrisait pas du tout, comme le japonais (la quatrième étude du livre aborde d’ailleurs sa traduction des Cinq Nô modernes de Mishima). Celle qui considérait la traduction comme un « magnifique exercice » et une activité relaxante était surtout animée par l’envie de diffuser des œuvres et des auteurs, majoritairement féminines, pour lesquelles elle avait eu un coup de cœur. Les critiques sont toutefois très contrastés à son sujet. Pour beaucoup, elle adapte les textes plutôt qu’elle ne les traduit et impose sa propre interprétation en prenant de grandes libertés. D’autres louent son excellente qualité littéraire et la beauté de sa langue, tout en avouant que, quel que soit l’auteur traduit, les traductions de Marguerite Yourcenar restent toujours du Yourcenar. De son côté, la poétesse et écrivaine italienne Cristina Campo, de son vrai nom Vittoria Guerrini, a utilisé des pseudonymes tout au long de sa carrière pour faire publier ses traductions. Elle a ainsi discrètement mais largement contribué à la diffusion et à la mise en valeur de femmes auteures dans son pays. Enfin, Elfriede Jelinek, l’une des 14 femmes à avoir remporté le prix Nobel de Littérature (contre une centaine d’hommes…), a, quant à elle, fait connaître le vaudeville français, et plus particulièrement Feydeau, aux germanophones.

Ces dernières études sont un peu plus techniques mais permettent également de remettre en lumière des traductrices et auteures dont l’œuvre a été sous-estimée. C’est donc une lecture très intéressante qui nous rappelle à quel point nous, les femmes du XXIe siècle, sommes chanceuses par rapport à nos aïeules et devons poursuivre leur combat pour réellement atteindre l’égalité, également dans le milieu littéraire ! giphy

Pour terminer ce « court » billet Croque-livre, j’avais envie d’ajouter cette vidéo d’Emily Wilson, première femme à avoir traduit L’Odyssée en anglais, dans laquelle elle explique que ses nombreux prédécesseurs masculins avaient introduit des termes misogynes et sexistes qui n’existaient pas dans le texte grec original. Et pour ceux qui veulent la version longue (en anglais toujours), c’est par ici !

 

 

Journal d’une traduction

Bonjour à tous ! J’avais très envie de vous parler de ce livre dévoré il y a déjà plusieurs mois. Parlant de traduction, d’écriture, de langue et de voyage, je ne pouvais qu’apprécier le sujet. Voici donc le premier billet Croque-livre de 2018.

Journal d'une traduction

Journal d’une traduction, Marie-Hélène Dumas

Journal d’une traduction, comme son titre l’indique, est un journal tenu par la romancière et traductrice française Marie-Hélène Dumas durant les mois où elle s’est attelée à la traduction de The Republic of Imagination d’Azar Nafisi. En travaillant sur ce roman parlant d’exil, Marie-Hélène Dumas replonge dans son passé de fille d’immigrés russes. Les passages parlant de ses souvenirs d’enfance, d’adolescence et de début de vie adulte s’entrecoupent d’interrogations quant à son choix de langue (elle a préféré l’anglais au russe, langue de sa mère) et surtout de réflexions sur son métier de traductrice. Si cela peut sembler inintéressant pour les non-initiés, j’ai vite été emportée par son écriture. Je me suis ainsi retrouvée dans sa façon d’aborder la traduction, mais aussi dans son amour du voyage. Marie-Hélène Dumas a en effet pas mal vadrouillé au cours de sa jeunesse et raconte plusieurs de ses aventures dans cet ouvrage. Elle dit d’ailleurs à un moment avoir « le sentiment d’être à ma place entre deux endroits différents, quand les paysages défil[ai]ent derrière la fenêtre du car, de la voiture ou du train. » Sentiment qui trouve un certain écho chez moi…

Ce qui m’a particulièrement plu dans ce journal de Marie-Hélène Dumas est bien évidemment son ressenti quant à la traduction. Le style d’écriture qu’elle adopte quand elle parle de son métier fait d’ailleurs penser à l’esprit d’un traducteur lorsqu’il attaque son premier jet. Les mots se jettent alors sur le papier, créant parfois des phrases sans virgule décrivant des suites d’action. J’ai plusieurs fois souri en remarquant que j’avais les mêmes problèmes ou manies. Elle avoue, par exemple, n’atteindre son pic d’activité qu’en pleine après-midi et avoir besoin de marcher ou de parler à haute voix pour débloquer les passages difficiles.

« On croit, traductrice, que je ne travaille que du ciboulot, c’est faux, […], je me lève et marche pour débloquer ce qui bloque, et quand de mon ciboulot à mes deux mains ça ne passe plus du tout, même après être allée me faire chauffer un café, je travaille avec ma voix. Mains, jambes, voix, corps, souffle. »

Elle aborde également la relation ambiguë des traducteurs avec les réviseurs (sujet que j’avais exposé ici) et explique sa vision sur le fameux concept Traduttore, traditore (Traduire, c’est trahir). D’après elle, l’expression remonterait à l’empire ottoman où les drogmans (comprenez interprètes) devaient adapter leur travail à leur auditoire et prouver avant tout leur fidélité à leur employeur. Le risque de trahison n’était donc pas envers le sens du texte, mais envers cet employeur. D’ailleurs, comme elle le dit si bien, : « […] pour qu’il y ait trahison de ce qu’il est écrit, il faudrait que ce qui est écrit n’ait qu’un seul sens, un seul, et ce n’est pas toujours le cas. »

Élevée par une Russe, Marie-Hélène Dumas s’exprime également à plusieurs reprises sur sa relation par rapport à la langue de Pouchkine. J’ai d’ailleurs particulièrement aimé sa manière de décrire ce langage mystérieux que j’ai étudié durant 5 ans :

« Avoir le russe dans la bouche, c’est en avoir plein les papilles, c’est comme […] manger un loukoum avec des morceaux de pistache dedans. Du mou, du dur, du doux, avec des chuintantes qui envoient de l’air partout, qui caressent les dents, des l mouillés qui poussent la langue contre le palais. »

Ce livre cite enfin de nombreux autres ouvrages dédiés à la traduction, comme Dire presque la même chose d’Umberto Eco, La Traductrice d’Efim Etkind, Misère et splendeur de la traduction de José Ortega y Gasset ou encore Le poisson et le bananier de David Bellos.

J’aimerais conclure ce billet par deux passages qui m’ont particulièrement marquée et qui vous donneront peut-être l’envie de lire à votre tour ce Journal d’une traduction.

« […] traduire permet de ressentir la difficulté qu’on a à s’exprimer dans sa propre langue, celle dans laquelle on est censé s’exprimer le plus facilement, donc la difficulté à s’exprimer tout court. (Du coup, écrire donne l’impression de se traduire soi-même. C’est comme si la première façon d’exprimer ce qu’on cherche à exprimer nous venait dans une langue qui ne serait pas la nôtre.) Difficulté qu’on ressent de façon dingue quand une phrase écrite dans une autre langue nous est limpide, qu’on la comprend sans mal, mais qu’on n’arrive pas à l’exprimer, c’est à dire quand il nous faut « penser entre les langues ». »

Et ma citation coup de cœur :

« Je crois à la traduction parce que je crois plus à ce qu’on a en commun qu’à ce qu’on a de différent. »

À bientôt !

Through the Language Glass: Why the World Looks Different in Other Languages

Bonjour à tous ! Ne vous inquiétez pas, je n’ai pas oublié mes bonnes résolutions de 2016 mais ces dernières semaines ont été assez déprimantes et difficiles moralement donc je n’avais pas vraiment la tête à écrire… Mais me revoilà enfin avec un petit billet Croque-livre sur Through the Language-Glass: Why the World Looks Different In Other Languages.

THROUGH-THE-LANGUAGE-GLASS

J’ai enfin terminé cet ouvrage de Guy Deutscher acheté il y a déjà deux ans à la Foire du livre de Bruxelles. (J’ouvre ici une parenthèse : si vous ne le savez pas encore, la Foire du livre 2016 sera entièrement gratuite ! Il suffit de télécharger votre entrée sur le site pour y avoir accès. Je compte bien évidemment y aller mais j’attends d’avoir le programme complet pour savoir quand auront lieu les rencontres concernant la traduction, en espérant qu’il y en aura bien encore cette année-ci.)

Résumé

Si son titre peut vaguement rappeler Through the Looking Glass, and What Alice Found There, la suite d‘Alice au pays des merveilles, ce livre n’a absolument rien d’un roman à dévorer et ne peut intéresser que les passionnés de linguistique. En une dizaine de chapitres, l’auteur tente de répondre à une question qui taraude les linguistes depuis des siècles : la langue que l’on parle influence-t-elle notre pensée ? Selon lui, c’est clairement « oui ». Et il va tenter de le démontrer en racontant l’histoire de la linguistique et les différentes théories étayées par les scientifiques concernant la dénomination des couleurs dans les différentes langues, sujet auquel l’auteur consacre une bonne partie du livre, l’absence ou l’existence du genre des mots dans certaines idiomes ou encore les termes servant à décrire l’orientation. On apprend ainsi que les scientifiques du début du XIXe siècle pensaient que les auteurs classiques grecs avaient une vue déficiente qui les empêchait de distinguer certaines couleurs et que c’est donc la raison pour laquelle le vocabulaire qu’ils utilisaient pour désigner les nuances est extrêmement restreint, ou encore que les aborigènes d’Australie ou d’Amazonie parlent des langues « géographiques » qui transforment leur cerveau en espèce de boussole géante, contrairement à nous qui utilisons des langues « égocentriques ». En d’autres termes, si vous demandez à un aborigène où se trouve le rayon surgelés du magasin, il ne vous répondra pas par « à gauche quand tu fais face à l’entrée » mais « c’est au nord-est ». S’il y avait des passages intéressants, j’avoue que j’ai eu du mal à me concentrer sur certaines parties un peu trop tirées en longueur selon moi. Mais les goûts et les couleurs ne se discutent pas donc à vous de voir ! D’ailleurs voici des critiques plus complètes que la mienne si vous voulez vous faire une meilleure idée de cet ouvrage : Alice au pays des langues et Guy Deutscher, le linguiste qui défend de parler l’anglais.

 

L’auteur

Guy Deutscher-small

Chercheur honoraire à l’université de Manchester, Guy Deustcher est un linguiste israélien qui a (bizarrement) étudié les mathématiques à l’université de Cambridge avant de faire un doctorat en linguistique. Il a ensuite poursuivi son travail de recherche en linguistique historique au St John’s College, toujours à Cambridge. C’est dire s’il connaît son sujet ! Il est l’auteur de deux ouvrages, qui ne sont apparemment pas traduits en français, The Unfolding of Language et Through the Language Glass.

Je finirai ce billet par une jolie citation de l’auteur :

« Le langage est l’une des plus grandes inventions de l’humanité, sauf qu’en fait il n’a bien sûr jamais été inventé. »

À la semaine prochaine (sans faute) pour un autre billet !

Le Poisson et le Bananier

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Bonjour à tous ! J’ai enfin pu terminer l’un des ouvrages qui traînait sur ma pile de livres depuis bientôt 2 ans et je regrette de ne pas l’avoir lu plus tôt car il est absolument passionnant ! Derrière son titre étrange se cache « une histoire fabuleuse de la traduction » à travers les âges, les continents et tous les domaines de ce métier ô combien nécessaire mais encore si peu connu et apprécié à sa juste valeur.

le-poisson-et-le-bananier

Résumé

David Bellos nous emmène pour un voyage autour du monde et dans le temps pour nous faire découvrir les origines, les embûches et les exigences de la traduction aussi bien orale qu’écrite. En abordant diverses questions autour de la traduction, Bellos nous enseigne une myriade de choses sur les langues et les mots. Vous apprendrez ainsi, entre autres, qu’il n’y a pas de traduction russe pour le mot « fromage », que les figuiers sont remplacés par des « bananiers » dans la Bible traduite en malais, que la traduction automatique est née en raison de la course à l’armement durant la Guerre froide, que le métier d’interprète de conférence est apparu grâce au procès de Nuremberg ou encore que les traducteurs littéraires japonais ont autant de prestige que les auteurs et voient même leur nom sur la couverture des livres qu’ils ont traduits. Vous comprendrez également ce que sont les belles infidèles, quelles sont les difficultés de la traduction de BD, pourquoi certains pays préfèrent le chuchotage par-dessus la bande originale d’un film plutôt que le doublage, que le langage juridique est dans le fond impossible à traduire (c’est pourquoi je déteste la traduction juridique ^^), comment fonctionnent Google Translate et le service d’interprétation de l’Union européenne, j’en passe et des meilleures ! Bref, c’est un excellent livre pour découvrir toutes les facettes de la traduction et les merveilles du langage.

David Bellos

L’auteur

Né en 1945 en Angleterre, David Bellos est professeur de littérature française et comparée à l’université de Princeton aux États-Unis, auteur de plusieurs biographies littéraires et, vous vous en doutez, traducteur. Il est particulièrement connu pour ses traductions des œuvres de George Perec et de l’auteur libanais Ismail Kadare, qui a d’ailleurs remporté le tout premier prix international Man Booker grâce à lui. Vous l’aurez compris, c’est une pointure dans le monde de la traduction.

Le traducteur

SDL12-Daniel_Loayza.pngJe préfère d’habitude éviter les livres traduits à partir de l’anglais mais étant donné que la version française de cet ouvrage a été réalisée avec la collaboration de l’auteur, cela ne posait absolument aucun problème. David Bellos explique d’ailleurs dans son prologue que même si son livre reste ancré dans l’univers anglo-saxon, il a fallu adapter certains passages ou exemples pour assurer leur compréhension par le lectorat français. Il rend d’ailleurs hommage au « gymnaste cérébral hors pair » qu’est son traducteur, Daniel Loayza. Ce dernier est surtout spécialisé dans les textes grecs et anglais destinés aux représentations théâtrales. Il a ainsi traduit Platon, Eschyle, Ésope, Sophocle ou encore Shakespeare. S’il ne se considère pas comme un traducteur professionnel étant donné qu’il travaille principalement en tant que professeur de lettres classiques et conseiller artistique au théâtre de l’Odéon, il a toutefois l’étoffe d’un grand traducteur littéraire.

Pour conclure, je vous invite à lire le compte-rendu d’une rencontre avec David Bellos et Daniel Loayza qui avait été organisée en 2012 par le SFT (Syndicat national français des traducteurs professionnels).

Et pour vous donner un petit avant-goût du livre, voici une courte vidéo de présentation en anglais :

Vous l’aurez compris, je recommande vivement cet ouvrage à tous les amoureux des langues et de la traduction. À la semaine prochaine pour un nouveau billet !

Le Poisson et le Bananier, une histoire fabuleuse de la traduction, David Bellos, traduit par Daniel Loayza, éditions Flammarion (2012).

Dans la forêt du miroir : essais sur les mots et sur le monde

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Hello ! Je n’ai pas écrit hier mais pour une fois je n’étais pas en vadrouille (le temps n’étant pas au beau fixe, j’ai profité du congé de Pentecôte pour me reposer). Et qui dit repos, dit lecture ! J’ai donc pu enfin terminer Dans la forêt du miroir d’Alberto Manguel, acheté à la Foire du Livre de Bruxelles quelques mois plus tôt. Voici donc un petit billet Croque-livre 🙂

Notez ici que le nom de la traductrice apparaît directement sur la couverture, fait rare !

Notez ici que le nom de la traductrice apparaît directement sur la couverture, fait rare !

Résumé

Dans la forêt du miroir n’est pas un roman mais un recueil d’essais sur les mots et sur le monde écrits par Alberto Manguel. En choisissant pour guide le personnage d’Alice, il aborde différents sujets liés à la lecture et à la compréhension du monde au travers des mots. En bref, ce n’est pas le genre de livre que l’on peut lire d’une traite puisqu’il invite à la réflexion. Mais pour les linguistes et les traducteurs, c’est un ouvrage passionnant.

Alberto Manguel

Alberto Manguel

L’auteur

Né en 1948 à Buenos Aires, Alberto Manguel est non seulement écrivain et essayiste, mais aussi critique, éditeur, auteur d’anthologies et traducteur. Il connaît donc l’univers des livres et des mots sur le bout des ongles. Au cours de sa vie, il rencontre d’ailleurs plusieurs écrivains, dont le grand Jorge Luis Borges, dont il devient l’un des lecteurs (Borges étant aveugle, il aimait qu’on lui fasse la lecture). Fils d’un ambassadeur, Manguel a également la fibre du voyage. Après avoir passé les sept premières années de sa vie en Israël, il revient en Argentine pour y faire ses études avant de s’envoler à 21 ans vers l’Europe pour travailler comme lecteur pour diverses maisons d’éditions en France et au Royaume-Uni. Il commence par ailleurs à écrire des nouvelles pour lesquelles il remportera le Premio La Nacíon en 1971. Tout en contribuant régulièrement à différents quotidiens anglophones, Manguel rédige ses premières anthologies, dont la plus connue est probablement Black Water: The Book of Fantastic Literature. Récompensé à de nombreuses reprises tout au long de sa carrière, Manguel continue d’écrire et de partager son immense savoir encore à ce jour.

CLB

Christine LeBœuf

La traductrice

Si d’habitude je n’aime pas acheter de traductions à partir de l’anglais, je me suis quand même laissée tenter par cet ouvrage. Et si par moment, j’avais l’impression de sentir la traduction, je tire toutefois mon chapeau à sa traductrice, Christine Le Bœuf. Je n’ose même pas imaginer le nombre d’heures qu’elle a dû passer à faire des recherches pour traduire ce recueil rempli de faits historiques et d’extraits d’ouvrages en tous genres. Née à Bruxelles mais naturalisée française, Christine Le Bœuf est avant tout une illustratrice qui a travaillé pendant plus de vingt ans pour diverses maisons d’éditions, dont Hachette, l’École des Loisirs et Actes Sud. C’est d’ailleurs principalement pour cette dernière maison d’édition qu’elle traduit depuis 1986. À ce jour, elle a plus de 60 traductions à son actif, dont 8 ouvrages d’Alberto Manguel. Si vous aimez Paul Auster, vous avez certainement dû lire sa plume car elle est sa traductrice française régulière depuis 1988.

Essai sur la traduction

En parlant de traduction, l’essai Lire blanc pour noir m’a particulièrement marquée puisqu’il aborde l’éternelle question : « traduire, est-ce toujours trahir ? » Dans ce texte, Manguel explique que « aucune traduction n’est jamais innocente » puisque le traducteur est avant tout un lecteur et qu’il possède donc sa propre lecture du texte et que c’est cette version qu’il transmet aux autres lecteurs. Si je suis tout à fait d’accord avec cette hypothèse, je le suis moins quant à l’idée que Manguel se fait de la traduction. Selon lui, la traduction permet d’améliorer le texte original, en corrigeant les éventuelles erreurs de l’auteur. Étant traducteur lui-même, Manguel avoue d’ailleurs avoir supprimé de son plein gré certains mots dans sa traduction du Conte Bleu de Marguerite Yourcenar. Et il prend comme contre-exemple Nabokov et sa traduction d’Eugène Onéguine qui conserve les défauts de Pouchkine. Nabokov disait en effet que le devoir du traducteur n’était pas « d’améliorer ou de commenter l’original mais de donner au lecteur ignorant d’une langue un texte recomposé dans tous les mots équivalents d’une autre ». Manguel prétend que Nabokov a tort car les langues ne sont pas « équivalentes » et qu’il est donc impossible de traduire un texte sans devoir dévier du texte original. Je suis d’accord sur ce point mais je ne pense pas que le traducteur doit absolument « améliorer » le texte original et s’approprier le texte. D’ailleurs Manguel parle des dérives de certains traducteurs, devenus censeurs. C’est le cas de tous les traducteurs des classiques grecs et romains qui supprimaient tous les passages érotiquement explicites, par exemple. Manguel termine cet essai en disant que si la traduction peut être souvent « trompeuse » et « corrompue » en pratiquant la censure, elle peut aussi « sauver certaines cultures ». Et il donne pour exemple le lexicographe américain Robert Laughlin qui a passé quatorze ans de sa vie à concevoir un dictionnaire bilingue anglais-totzil pour montrer aux étrangers que les peuples indigènes du Chiapas étaient loin d’être stupides.

Bref, je m’arrête ici et vous conseille donc Dans la forêt du miroir* si vous aimez ce genre d’essai !

À la semaine prochaine pour un nouveau billet !

* Dans la forêt du miroir : essais sur les mots et sur le monde, Actes Sud, 2003

La petite fille qui avait avalé un nuage grand comme la tour Eiffel

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Il y a deux semaines, je vous avais raconté ma journée à la Foire du Livre de Bruxelles, qui s’est terminée bien évidemment par l’achat de quelques livres à me mettre sous la dent. Parmi ceux-ci, le dernier roman de Romain Puértolas, auteur de L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikéa, a été un véritable coup de cœur qu’il me fallait absolument partager avec vous.

L’histoireLa petite fille qui avait avalé un nuage grand comme la tour Eiffel

Providence Dupois, une grande et belle factrice blonde (même si elle préfère qu’on dise qu’elle est facteur), s’apprête à s’envoler de Paris Orly pour rejoindre Marrakech afin de venir chercher Zahera, une petite Marocaine orpheline atteinte de leucémie qu’elle vient tout juste d’adopter. Malheureusement, un volcan irlandais au nom imprononçable a décidé de se réveiller ce jour-là pour répandre un gigantesque nuage de cendres dans le ciel, forçant tous les avions à rester au sol pour une durée indéterminée. Après avoir pensé à toutes les solutions possibles pour tenir sa promesse de retrouver sa petite fille dans la journée et de la ramener à Paris, Providence songe à l’improbable : apprendre à voler comme un oiseau. Et croyez-le ou non mais elle y parviendra !

Mon point de vue

Romain Puértolas nous emporte à nouveau dans son univers décalé où tout semble possible. (Si vous voulez en savoir plus sur l’auteur, lisez son petit portrait ici). Comme dans son premier roman au titre à rallonge, il parvient à aborder des sujets graves, comme la mucoviscidose, avec humour, légèreté et surtout beaucoup de poésie. Au fil des pages, on passe ainsi du rire aux larmes et des larmes au sourire en suivant les aventures de son héroïne qui rencontre, tout comme le fakir dans son roman précédent, de nombreux personnages loufoques. En lisant ce roman où les petites filles avalent des nuages et où les mamans s’envolent comme des oiseaux pour venir les sauver, j’avais parfois l’impression de replonger dans un conte pour enfant (et venant de moi, c’est un compliment). Même si certaines aventures semblent complètement absurdes, Romain Puértolas réussit à nous faire croire à son histoire grâce à son talent indéniable de conteur. J’avais l’impression de vivre le voyage de Providence comme si j’y étais, en ayant également l’espoir qu’elle rejoigne la petite Zahera le plus vite possible. Tenue en haleine jusqu’à la fin, totalement inattendue, j’ai donc littéralement dévoré ce roman que je vous conseille vivement. C’est un véritable petit bijou !

La petite fille qui avait avalé un nuage grand comme la tour Eiffel, Romain Puértolas, Le Dilettante, janvier 2015.

Mes contes de Perrault

J’entame le mois de février avec un petit billet Croque-livre. J’ai terminé il y a peu un livre qui m’avait tout de suite sauté aux yeux en librairie : Mes contes de Perrault de Tahar Ben Jelloun. Votre traductrice est en effet une grande amatrice des contes de fées et a d’ailleurs consacré son mémoire à la traduction d’un livre de psychanalyse des contes. Pourquoi j’aime autant les contes ? Tout simplement parce qu’ils me fascinent et peuvent être lus à de nombreux degrés. Ils cachent en effet de nombreux symboles qu’on ne découvre qu’à l’âge adulte.

L’auteur

Né à Fès (Maroc) en 1AVT_Tahar-Ben-Jelloun_6836944, Tahar Ben Jelloun a toujours baigné dans la culture française puisqu’il est inscrit, dès l’âge de 6 ans, dans une école primaire bilingue arabo-francophone. C’est d’ailleurs là qu’il entend pour la première fois les contes de Perrault. Il poursuit ensuite son éducation au lycée français de Tanger avant d’entamer des études de philosophie à Rabat. C’est à cette époque qu’il commence à s’adonner au plaisir de l’écriture en publiant ses premiers poèmes. Dans les années 1970, il quitte son pays pour s’installer à Paris et étudier la psychologie. Il écrit alors de nombreux articles pour Le Monde. Il faut attendre 1985 pour qu’il sorte son premier roman, L’Enfant de sable, et connaisse la notoriété. Auteur d’une cinquantaine d’œuvres, Tahar Ben Jalloun est également « traducteur » puisqu’il s’est chargé lui-même de traduire plusieurs de ses publications en arabe.

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La quatrième de couverture du livre était pleine de promesses : dix contes de Perrault réécrits « dans un contexte « arabe et musulman », en les orientalisant dans le style des Mille et Une Nuits. » Dans sa préface, Tahar Ben Jelloun explique que l’idée de ce livre lui est venue en repensant à Fadela, une vieille dame que ses parents avaient recueillie chez lui lorsqu’il était enfant et qui avait pour habitude de lui raconter les contes des Mille et Une Nuits. Plus tard, l’auteur a imaginé cette vieille conteuse lui narrer les histoires magiques de Perrault à sa manière, en leur apportant une couleur orientale. Il s’est donc mis à la place de sa « vieille tante », comme il l’appelait affectueusement, et a entrepris de réécrire les contes les plus célèbres de notre enfance en faisant évoluer les personnages dans les pays du Moyen-Orient. Certains de ses contes sont extrêmement bien réussis, comme La petite à la burqa rouge qui nous emporte en Afghanistan et nous parle de la situation des femmes sous le régime des Talibans, tandis que d’autres restent un peu trop fidèles à l’original et ne modifient l’histoire que très peu, ce qui m’a un peu déçue. Mais je vous laisse découvrir vous-même ce livre pour que vous vous fassiez votre propre idée.

N’hésitez pas à commenter si vous souhaitez donner votre avis sur ce livre !

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