Archives de Tag: mythe de Lilith

Lilith : The Heroin Women Have Waited Six Thousand Years for, de Nikki Marmery

La semaine dernière, j’ai fait le bilan de mes lectures de 2024. Parmi mes coups de cœur de l’année, Lilith de Nikki Marmery est largement arrivé en tête. Je lui avais attribué 4,5 étoiles et avais ajouté comme commentaire global : « J’ai adoré, hyper passionnant, les notes de l’autrice sont éclairantes, un livre fondamentalement féministe, beaucoup de colère, de désespoir face à l’état actuel du monde. Une réécriture des mythes patriarcaux. ». Il était temps que je lui consacre un billet Croque-livre.

C’est lors d’une balade en solo dans Londres, et plus particulièrement dans la fabuleuse rue bordée de librairies de Cecil Court, que la couverture rouge, noire et dorée du livre, signée Sarah Whittaker, m’a tapée dans l’œil. Je l’ai repérée dès que je suis entrée à Watkins Books, une librairie spécialisée dans l’ésotérisme, les soins du corps et de l’esprit. Lilith était posé sur une table entièrement dédiée au féminisme, aux côtés d’autres livres traitant de légendes autour de femmes, déesses et divinités oubliées… J’ai eu du mal à résister, prête à repartir avec une tonne de bouquins, mais comme j’avais déjà une pile à lire énorme, je me suis limitée à un seul ouvrage et je n’ai pas pu repartir sans Lilith… je n’ai clairement pas été déçue. Je vous traduis ci-dessous le résumé :

Dans le Jardin d’Éden, au commencement du temps, un mensonge scandaleux est né : celui selon lequel les femmes sont des êtres inférieurs.
Lilith et Adam sont égaux et heureux dans le Jardin d’Éden. Mais quand Adam décide que Lilith doit se soumettre à sa volonté et accepter de coucher avec lui dans la position du missionnaire, elle refuse et est bannie du Paradis pour toujours.
Diabolisée et mise de côté, Lilith regarde avec fureur Dieu créer Ève, la femme qui accepte sa soumission. Mais Lilith a un secret : elle a déjà goûté au fruit de l’arbre de la connaissance. Douée de sagesse, elle sait pourquoi Ashera, l’épouse et l’égale de Dieu, la reine du Ciel, est disparue. Lilith a un plan : elle va sauver Ève, trouver Ashera, rétablir l’équilibre du monde et regagner sa place légitime au Paradis.
Lilith est l’héroïne que les femmes attendent depuis six mille ans.

Le roman retrace la quête de Lilith, qui rencontre dans son périple plusieurs personnages bibliques, dont Noé et surtout son épouse Nahamma au moment de la construction de l’arche, la princesse Jézebel ou encore la fameuse Marie Madeleine. Chaque événement est réécrit, mettant en exergue toutes les inégalités et injustices à l’encontre des femmes dans les livres sacrés. Façonnée dans la glaise comme Adam, faisant de l’homme et de la femme des êtres égaux, Lilith voit avec horreur Dieu créer Ève à partir d’une côte d’Adam, ce qui la rend inférieure à lui. Femme indépendante et libre de ses désirs, Lilith se bat contre l’autorité masculine et pousse toutes celles qu’elle rencontre à se rebeller contre le patriarcat. Elle aborde des sujets toujours aussi actuels, comme la violence conjugale, le droit de disposer de son corps, le tabou des règles, la protection de l’environnement… Le livre est truffé de phrases féministes énoncées par la protagoniste avec humour, intelligence, sagesse et puissance. Je vous en partage quelques-unes, avec mes propositions de traduction.

"It is husbands that age women. I stay young because I am free"

« Ce sont les maris qui vieillissent les femmes. Je reste jeune car je suis libre. »
"[...] Wisdom demands they choose when and how often they bring new life into the world: the power to give life comes with the right to deny it. [...] as they nurtured and cherished their young, so they were bound to protect this living world that sustains us, not dominate and exploit it. I told them their bodies are not foul nor sinful; these are bold calumnies advanced to deny the power of our wombs. The blood we shed is the source of all life: it is holy, not unclean."

« [...] La sagesse requiert que [les femmes] choisissent quand et à quelle fréquence apporter une nouvelle vie au monde : le pouvoir de donner la vie vient avec le droit de la refuser. [...] alors qu'elles prenaient soin de leurs enfants et les chérissaient, elles étaient aussi tenues de protéger ce monde vivant qui nous maintient en vie, ne pas le dominer ni l'exploiter. Je leur ai dit que leurs corps ne sont ni dégoûtants ni honteux ; que ces propos sont des calomnies impudentes proférées pour nier le pouvoir de nos utérus. Le sang que nous perdons est la source de toute vie : il est saint, pas impur. »
"I wonder: will a woman's message ever be heard? Or will it always be too weak, too angry, too impassioned? Too irrelevant for all mankind (by which they mean: for men) ?"

« Je me demande : le message d'une femme sera-t-il un jour entendu ? Ou sera-t-il toujours trop faible, trop agressif, trop passionné ? Trop hors de propos pour toute l'humanité (terme par lequel ils entendent : pour les hommes) ? »

Nikki Marmery termine son roman par une dizaine de pages de notes pour expliquer ses inspirations et les faits qu’elle a repris dans la Bible et d’autres écritures sacrées. Elle indique au début de ses notes que la création d’Ève à partir de la côte d’Adam justifiait l’infériorité de la femme depuis 2500 ans, et que sa vulnérabilité à la tentation avait servi de modèle pendant des siècles aux brûleurs de sorcières qui prétendaient que les femmes étaient facilement séduites par le diable. Bref, elle fait un lien entre ces mythes bibliques et le patriarcat et remet à leur juste place les figures féminines des textes sacrés qui ont été oubliées ou diabolisées. J’ai trouvé ces notes tout aussi passionnantes que le roman en lui-même. Je dois aussi m’attarder un peu sur l’aspect esthétique du livre, avec de très belles illustrations sur la couverture, mais aussi sur les pages internes, qui contiennent diverses cartes géographiques retraçant le parcours de Lilith.

« Pour les femmes partout dans le monde. Soyez vos propres dieux. Votre Mère l’ordonne. »

Face à l’actualité effrayante, Lilith rappelle la puissance féminine que nous avons chacune au fond de nous et la nécessité de continuer à nous battre pour l’égalité. Il n’existe malheureusement pas en français (du moins pas à ma connaissance), mais si vous comprenez l’anglais, je ne peux que vous le recommander chaudement. Cela faisait longtemps que je n’avais eu de roman qui me tenait éveillée jusque tard dans la nuit et que j’avais hâte de rouvrir le lendemain…