Archives de Tag: féminisme

Les mots qui fâchent : woke

Publié le

Certains mots peuvent rapidement devenir des insultes quand ils sont mal compris. C’est le cas de « woke », mot anglais entré dans les dictionnaires français en 2022. Le terme est tellement à la mode qu’il est scandé à tout va, sans que les personnes qui l’utilisent comprennent réellement ce qu’il veut dire. Il me semble donc utile de revenir à l’origine de ce mot.

Photo de Danny Burke sur Unsplash

Le terme « woke » est souvent employé au moment des sorties de grands films attendus, comme les différents Disney (j'avais d'ailleurs écrit un billet sur le racisme ordinaire derrière la polémique autour de La Petite Sirène de Disney), et tout récemment L’Odyssée de Christopher Nolan. Le réalisateur britannico-américain a été traité de « woke » car il avait osé ajouter dans son casting l’acteur transgenre Elliot Page et qu’il avait choisi la sublime Lupita Nyong’o pour interpréter Hélène de Troie, qui est censée être la plus belle femme du monde et qui, dans les yeux des racistes, ne peut donc pas avoir une peau d’ébène et devrait plutôt être une blonde platine bien blanche (petit rappel, Hélène de Troie est un personnage mythologique, né dans un œuf à la suite des ébats entre Léda et le dieu Zeus, qui avait pris la forme d'un cygne, et même si Homère en donne une description dans l'Iliade et L'Odyssée, elle reste un personnage de fiction que chacun.e est libre d'imaginer à sa guise, sa couleur de peau n'ayant aucune incidence sur son histoire…). Je me rappelle aussi tout le foin qu’avaient fait certain.e.s fans de la saga Harry Potter lorsque Hermione a été incarnée par une comédienne noire dans la pièce de théâtre Harry Potter et l’Enfant maudit à Londres (alors que la peau d'Hermione n'est absolument pas décrite dans les romans). Bref, dès qu’on ose toucher à la représentation d’un personnage de la culture populaire en attribuant le rôle à une personne d’un autre genre ou d’une autre couleur de peau, certain.e.s crient au wokisme. Mais ça veut dire quoi exactement être « woke » ?

« Woke » n’a absolument rien à voir avec la poêle profonde utilisée dans la cuisine d’Extrême-Orient (quoique… un « wok » pourrait être utile pour assommer certain.e.s non-wokes 😅). C’est un adjectif qui découle du verbe to wake, signifiant simplement « (r)éveiller ». Un mot tout à fait banal avant qu’il ne prenne un sens politique vers la fin du XIXe siècle aux États-Unis. La communauté afro-américaine, toujours victime de racisme et de discrimination malgré la fin de l’esclavage, s’empare de ce mot pour parler d’un éveil des consciences face aux injustices qu’elle subit. S’il est déjà utilisé au début du XXe siècle, c’est vers 2013 que le terme prend son essor avec le mouvement Black Lives Matter. Lié au départ uniquement à la lutte contre le racisme, le wokisme englobe désormais plusieurs causes. Le dictionnaire de l’Académie française en donne cette définition :

Wokisme : courant de pensée, idéologie, nés aux États-Unis dans les années 2000, qui prônent l’éveil des consciences aux inégalités structurant les sociétés occidentales, et privilégient la lutte contre les discriminations notamment de nature raciste, sexiste et homophobe.

Et pour l’adjectif « woke », Le Robert indique ceci :

Woke : qui est conscient et offensé des injustices et des discriminations subies par les minorités et se mobilise pour les combattre, parfois de manière intransigeante (surtout péjoratif, par dénigrement).

Mais pourquoi les personnes qui défendent cette noble cause sont-elles si dénigrées ? Je pense que c’est tout simplement parce que les hétéros-cisgenres-occidentaux-blancs-valides n’ont pas envie de perdre leurs privilèges et qu’ouvrir les yeux sur les inégalités peut rendre mal à l’aise. Même la personne la plus à gauche et ouverte d’esprit peut avoir eu des propos racistes, sexistes ou homophobes et s’en rendre compte est parfois difficile à accepter. Féministe convaincue depuis mon « éveil » avec Sorcières de Mona Chollet, je sais que j’ai moi-même pu avoir des pensées sexistes (qui n'a jamais pensé qu'une fille habillée de manière plus aguicheuse était forcément une fille facile, pour ne pas dire autre chose, par exemple ?). Pourquoi ? Parce que la société dans laquelle nous vivons est sexiste, raciste, homophobe… Les « wokes » ne font que nous ouvrir les yeux sur une autre réalité, celle que les minorités vivent au quotidien. Et des fois, on a l’impression qu’ils ou elles exagèrent, qu’on n’a plus le droit de rien dire ou de rire de tout. Alors que non, il faut juste se rendre compte que notre société est inégalitaire et se mettre à la place des autres pour comprendre que telle remarque, telle blague, tel propos ou tel manque de représentation peut être insultant, blessant ou délétère.

Avant de traiter quelqu’un.e de woke, essayez donc d’écouter son argument et de comprendre en quoi cela peut-être une injustice pour lui ou pour elle. Peut-être que vous finirez vous aussi par être « éveillé.e » !

Le coût de la virilité, de Lucile Peytavin

Publié le

Samedi dernier, le 8 mars, des manifestations ont eu lieu dans le monde entier à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes (et non la Journée de la femme). Aux alentours de cette date, j’aime vous partager un ouvrage féministe qui m’a plu. À Noël, l’une de mes belles-sœurs m’a offert un essai dont j’avais déjà beaucoup entendu parler : Le coût de la virilité: ce que la France économiserait si les hommes se comportaient comme les femmes, de Lucile Peytavin. Je l’ai dévoré cette semaine pour vous en faire un billet Croque-Livre.

Avant tout, un petit mot sur l’autrice. En plus d’être une essayiste et docteure en histoire économique et sociale, Lucile Peytavin est membre de L’Observatoire sur l’émancipation économique des femmes de la Fondation des femmes et une spécialiste de la prévention des violences. Inutile de dire qu’elle maîtrise son sujet. Le Coût de la virilité est son premier essai. Si elle ne l’a publiée qu’en 2021, elle avait déjà eu envie de creuser le sujet 3 ans plus tôt, alors qu’elle était en pleine rédaction de sa thèse de doctorat en histoire, consacrée à l’Histoire relationnelle du genre chez les artisan.e.s-commerçant.e.s de proximité au village (XIXe – XXe siècle). Au cours de ses recherches, elle avait été frappée par une statistique méconnue du public et pourtant révélatrice d’un problème de fond : la population carcérale en France est constituée à 96,3% d’hommes (à comprendre comme « individus de sexe masculin » et non comme « êtres humains »). Choquée de constater que la quasi-totalité des prisonniers français étaient des hommes, elle s’est mise à relever des statistiques sur les différentes catégories d’infractions. Sa thèse terminée, elle s’est penchée plus sérieusement sur le sujet en se demandant combien toute cette criminalité et violence presque exclusivement masculine coûtait à l’État français. Elle a alors élaboré une méthode de calcul et a entamé l’écriture de cet essai que j’estime d’utilité publique.

Le Coût de la virilité est un essai très bien structuré et extrêmement clair. Il est divisé en 3 parties principales, auxquelles s’ajoutent un prologue, une introduction et une conclusion. Dans la première partie, intitulée « La Fin des mythes », l’autrice cherche à savoir s’il existe réellement des différences scientifiquement prouvées entre les cerveaux masculins et féminins, qui pourraient expliquer la violence des hommes. Elle termine cette partie sur la conclusion que cette violence n’est pas naturelle mais culturelle, et enchaîne sur la deuxième partie, intitulée « Les Racines éducatives de la violence ». Enfin, dans la dernière partie, qui reprend le titre de l’essai, elle explique sa méthode de calcul et établit le coût de la virilité pour chaque catégorie d’infractions, allant des homicides et du viol aux injures ou aux cambriolages. Elle termine par ce constat : le coût total de la virilité en France est de 95,2 milliards d’euros par an. Une somme faramineuse… Je vous partage un petit résumé de son explication pourque vous compreniez mieux.

Ce que j’ai particulièrement aimé dans cet essai est la précision de l’autrice. Elle étaye chacune de ses affirmations par des statistiques et des sources concrètes (il y a au moins 30 pages de notes à la fin du livre, de quoi faire taire les rageux qui prétendraient qu'elle inventerait certaines données). J’ai trouvé les 2 premières parties passionnantes, tant elles sont riches en informations. La deuxième partie sur l’éducation m’a particulièrement ouvert les yeux sur certaines choses insensées, mais qui nous semblent totalement normales. Par exemple, le fait d’offrir aux petits garçons de fausses armes pour jouer. Donne-t-on inconsciemment aux enfants l’idée que faire la guerre, blesser ou tuer quelqu’un est quelque chose d’amusant ? C’est fou quand on y pense… J’avoue avoir juste eu un peu plus de difficulté à rester concentrée sur la dernière partie car elle est remplie de formules de calcul (et que j'ai une légère allergie aux mathématiques 😅), mais elle est parfaite pour tous ceux (oui, le masculin est voulu) qui veulent une démonstration par A + B des arguments féministes. Bref, cet essai est à la fois bien écrit et très convaincant.

Lucile Peytavin termine son ouvrage par des pistes pour résoudre ce problème, qui nuit non seulement aux femmes (les premières victimes des actes de violence masculine), mais aussi aux hommes. D’ailleurs, elle explique dans son prologue qu’il ne s’agit pas d’un livre « contre les hommes », qu’elle ne les prend pas pour cible, mais qu’elle cherche à déconstruire les mécanismes qui les rendent responsables de la quasi-totalité de cette violence. Elle termine ainsi par nous inviter toutes et tous à mettre fin, je cite, « à la virilité qui pervertit, qui viole, qui bat, qui tue, qui écrase, la virilité qui ruine » en expliquant que ce n’est pas une fatalité et qu’il faut changer nos mentalités. Un sujet d’autant plus brûlant d’actualité dans ce monde dirigé par des fous furieux qui s’amusent à jouer au Monopoly à coup de bombardements en prenant les civils pour de simples pions…

Je vous recommande donc chaudement cet essai si vous avez envie de comprendre comment changer les choses !

Les mots qui fâchent : pro-vie

Publié le

Le retour des vacances est toujours un peu rude quand on ouvre de nouveau les journaux et les réseaux sociaux. Préoccupée par la condition féminine dans le monde entier, je m’intéresse beaucoup aux grands sujets du féminisme. Depuis le renversement de l’arrêt Roe v. Wade et la réélection du clown orange à la Maison Blanche, l’avortement est au cœur des débats. Le guignol de 4 ans d’âge mental qui considère le monde comme sa plaine de jeux a été qualifié de « président le plus pro-vie de l’histoire » par l’hebdomadaire chrétien français La Vie. Ce terme, « pro-vie », m’a toujours horripilée. J’avais donc envie d’en parler aujourd’hui.

Photo de Alfo Medeiros sur Pexels

D’où vient le terme « pro-vie » et que signifie-t-il exactement ? Cette expression provient du terme anglophone « pro-life » apparu dans les années 1970 aux États-Unis, selon le Merriam-Webster. Dans le Cambridge Dictionary, le terme est défini comme suit :

pro-life (adjective): opposed to the belief that a pregnant woman should have the freedom to choose an abortion if she does not want to have a baby.

Traduction : pro-vie (adjectif) : opposé à la conviction qu’une femme enceinte devrait avoir la liberté de choisir d’avorter si elle ne veut pas avoir de bébé.

Le terme « pro-vie » ne semble pas être entré dans les dictionnaires académiques français. J’ai uniquement trouvé une définition sur le site de vulgarisation La langue française :

Pro-vie (adjectif) : qui s’oppose à l’interruption volontaire de grossesse et à l’euthanasie.

Il est intéressant de voir qu’en français, le terme « pro-vie » inclut aussi l’opposition à l’euthanasie. Étrange de savoir qu’un mouvement qui refuse de voir les gens mourir est prêt à sacrifier la vie d’une femme… car oui, ce qui m’embête dans ce terme, ce sont les mots choisis. Moi aussi je suis « pour la vie », une vie avec tous ses bonheurs et ses malheurs, mais dont le déroulement et la fin sont choisis en pleine conscience quand on en a la possibilité. Dire d’une personne qu’elle est « pro-vie » alors qu’elle veut empêcher les autres de vivre et de terminer leur vie comme ils et elles l’entendent me paraît totalement insensé.

Quel type de vie ces gens prônent-ils exactement ? Une vie dans laquelle une mère morte cérébralement est tenue artificiellement en vie pour donner naissance à un enfant prématuré dont la survie est incertaine ? Un enfant qui, s’il survit avec tous les séquelles qu’il risque d’avoir, subira le traumatisme d’apprendre plus tard qu’il a grandi dans le ventre de sa mère morte, comme s’il s’agissait d’une couveuse et non d’un être humain ? Je ne parle pas ici d’un roman ou d’une série dystopique, mais du cas d’Adriana Smith, une maman et infirmière de 30 ans maintenue artificiellement en vie pendant 6 semaines à cause l’interdiction de l’avortement après 6 semaines de grossesse dans l’État de Géorgie. Tout cela bien évidemment contre les souhaits de son mari et de sa famille, qui ont dû vivre un véritable cauchemar émotionnel (et ne parlons pas de son petit garçon de 7 ans)

Les pro-vies sont-ils favorables à ce qu’une mère victime d’une fausse couche meure parce que l’équipe médicale doit attendre qu’il n’y ait plus aucun battement de cœur du fœtus pour intervenir, laissant ainsi une petite fille orpheline et un mari veuf de son épouse de seulement 28 ans ? Là encore, je ne parle pas d’une héroïne de film d’horreur, mais de Josseli Barnica, victime des lois anti-avortement du Texas. Josseli est loin d’être la seule à travers le monde. En Pologne, Izabela est morte des suites d’une septicémie alors qu’elle en était à sa 22e semaine de grossesse parce que les médecins avaient peur d’enfreindre les lois anti-avortement strictes du pays.

Est-ce qu’être « pro-vie », c’est exiger d’une maman en deuil de porter son fœtus mort pendant plusieurs semaines et de continuer à ressentir les symptômes de grossesse alors qu’elle ne va jamais pouvoir prendre son bébé vivant dans les bras ? C’est ce qu’a vécu Elisabeth Weber en Caroline du Sud. Ancienne « pro-vie » elle-même, elle a vu son utérus se transformer en tombe, avec la peur de mourir à son tour, sans pouvoir rien faire à cause des lois anti-avortement qu’elle avait autrefois soutenues.

Je me rappelle aussi de ces militant.e.s soi-disant pro-vie au Brésil qui étaient contre l’avortement d’une petite fille de 10 ans, enceinte après les viols répétés de son oncle. Ces gens étaient-ils conscients qu’ils allaient condamner une enfant à un accouchement extrêmement à risque et à une vie totalement ruinée ? Certain.e.s ont même été jusqu’à se rendre à l’hôpital pour lui bloquer l’accès et la traiter de meurtrière alors qu’elle tenait des peluches dans les bras pour se rassurer. Ces personnes n’ont-elles aucune empathie ? La vie d’une fillette ou d’une femme est-elle aussi insignifiante à leurs yeux ?

Je cite ici de cas extrêmes, mais être « pro-vie », c’est vouloir simplement empêcher une femme de vivre sa vie comme elle l’entend, d’avoir des enfants quand et si elle se trouve dans la bonne situation (émotionnelle, amoureuse, financière...). Comme l’a si bien dit Simone Veil :

« Aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l’avortement. »

L’arrivée d’un enfant est un bouleversement total. Les femmes qui prennent la lourde décision d’avorter en sont bien conscientes. Elles connaissent les sacrifices qu’implique la venue d’un enfant dans ce monde. Elles connaissent leurs limites, leur santé physique et mentale, l’état de leur relation amoureuse, leurs envies et besoins actuels. Forcer une femme à garder un enfant, ce n’est pas être pro-vie, c’est l’empêcher de vivre sa propre vie.

Pourquoi se dire pro-vie quand on est en réalité contre elle ? À mon sens, on n’est pas « pro-vie » quand on nie à quelqu’un.e le droit de décider de sa propre vie ou mort. Tout comme on ne dit pas « pro-avortement » (toute femme préférerait ne pas tomber enceinte plutôt que de devoir être confrontée à cette décision), mais plutôt « pro-choix », je préconise l’emploi de « anti-choix », car tout est une question de choix finalement. Et aimeriez-vous qu’une autre personne vous impose ses choix ? Je ne crois pas.

Vous êtes seul.e maître de votre vie. Vivez donc la vôtre sans imposer vos choix à autrui !

Toutes des filles en jaune, de Florence Hinckel

Publié le

Demain, samedi 8 mars, des manifestations et marches féministes auront lieu dans le monde entier à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes (et non la Journée de la femme). L’an dernier, j’avais tenu à vous partager un essai qui m’avait bouleversée et qui a renforcé mes convictions féministes : Sorcières, la puissance invaincue des femmes de Mona Chollet. Cette année, je voulais vous parler d’un roman féministe bien ficelé, qui parle plus particulièrement de la place des femmes dans l’espace public : Toutes des filles en jaune de Florence Hinckel.

Le roman part d’un « fait divers » bien trop courant : sur une place fréquentée de Paris lors d’une fin de journée ensoleillée, une jeune femme vêtue d’une robe jaune se fait siffler par un homme. Adèle, la « fille en jaune », tente de passer outre, jusqu’à ce que l’insistance de l’homme et ses appels de plus en plus insultants la mettent à bout et qu’elle lui réponde : « Lâche-moi, connard ! » Pour garder la face et reprendre sa place de mâle dominant, le harceleur assène alors Adèle d’un coup violent, qui la fait tomber par terre et la blesse au visage. La vie reprend son cours pour la plupart des personnes présentes sur la place, mais elle changera définitivement pour Adèle et pour 3 autres témoins de la scène.

Dans son roman, Florence Hinckel analyse cette scène d’agression de rue à travers le point de vue de 4 personnages : Adèle, la victime, Myriam, une adolescente de 12 ans, Joaquim, un étudiant d’une vingtaine d’années, et Virginie, une enseignante de 55 ans qui a eu le réflexe de filmer la scène du haut de son balcon. Chaque chapitre est consacré à l’un des personnages, nous plongeant dans ses réflexions changeantes :

  • Adèle passe par toutes les étapes que peuvent connaître les victimes d’agression : le déni, la honte, la culpabilité, la perte de confiance en soi…
  • Myriam s’interroge sur son avenir en tant que femme, sa manière de se comporter avec les hommes.
  • Joaquim remet en question ses propres comportements de drague, les réflexions sexistes de ses proches, sa conception des relations avec les filles.
  • Virginie se demande quoi faire de la vidéo de l’agression, doutant de ses conséquences sur la victime, cherchant définitivement à l’aider sans la heurter davantage.

Le roman nous permet ainsi de suivre la prise de conscience féministe des personnages, tous d’âges et d’horizons différents, rappelant que la défense des droits des femmes et la question de la place des femmes dans l’espace public sont des problèmes qui nous concernent toutes et tous.

Autrice d’une cinquantaine d’ouvrages, la plupart destinés aux enfants, adolescents et jeunes adultes, Florence Hinckel tient toujours à dénoncer de manière pédagogique les inégalités sociales. Avec ce roman, elle espère faire prendre conscience aux lecteurs du problème des agressions sexistes. Comme elle le dit dans cet entretien, rien ne peut mieux aider à comprendre les questions d’inégalité de genres et à trouver des solutions que de lire des écrits féministes. Toutes des filles en jaune en fait définitivement partie. Je vous le recommande chaudement !

Lilith : The Heroin Women Have Waited Six Thousand Years for, de Nikki Marmery

La semaine dernière, j’ai fait le bilan de mes lectures de 2024. Parmi mes coups de cœur de l’année, Lilith de Nikki Marmery est largement arrivé en tête. Je lui avais attribué 4,5 étoiles et avais ajouté comme commentaire global : « J’ai adoré, hyper passionnant, les notes de l’autrice sont éclairantes, un livre fondamentalement féministe, beaucoup de colère, de désespoir face à l’état actuel du monde. Une réécriture des mythes patriarcaux. ». Il était temps que je lui consacre un billet Croque-livre.

C’est lors d’une balade en solo dans Londres, et plus particulièrement dans la fabuleuse rue bordée de librairies de Cecil Court, que la couverture rouge, noire et dorée du livre, signée Sarah Whittaker, m’a tapée dans l’œil. Je l’ai repérée dès que je suis entrée à Watkins Books, une librairie spécialisée dans l’ésotérisme, les soins du corps et de l’esprit. Lilith était posé sur une table entièrement dédiée au féminisme, aux côtés d’autres livres traitant de légendes autour de femmes, déesses et divinités oubliées… J’ai eu du mal à résister, prête à repartir avec une tonne de bouquins, mais comme j’avais déjà une pile à lire énorme, je me suis limitée à un seul ouvrage et je n’ai pas pu repartir sans Lilith… je n’ai clairement pas été déçue. Je vous traduis ci-dessous le résumé :

Dans le Jardin d’Éden, au commencement du temps, un mensonge scandaleux est né : celui selon lequel les femmes sont des êtres inférieurs.
Lilith et Adam sont égaux et heureux dans le Jardin d’Éden. Mais quand Adam décide que Lilith doit se soumettre à sa volonté et accepter de coucher avec lui dans la position du missionnaire, elle refuse et est bannie du Paradis pour toujours.
Diabolisée et mise de côté, Lilith regarde avec fureur Dieu créer Ève, la femme qui accepte sa soumission. Mais Lilith a un secret : elle a déjà goûté au fruit de l’arbre de la connaissance. Douée de sagesse, elle sait pourquoi Ashera, l’épouse et l’égale de Dieu, la reine du Ciel, est disparue. Lilith a un plan : elle va sauver Ève, trouver Ashera, rétablir l’équilibre du monde et regagner sa place légitime au Paradis.
Lilith est l’héroïne que les femmes attendent depuis six mille ans.

Le roman retrace la quête de Lilith, qui rencontre dans son périple plusieurs personnages bibliques, dont Noé et surtout son épouse Nahamma au moment de la construction de l’arche, la princesse Jézebel ou encore la fameuse Marie Madeleine. Chaque événement est réécrit, mettant en exergue toutes les inégalités et injustices à l’encontre des femmes dans les livres sacrés. Façonnée dans la glaise comme Adam, faisant de l’homme et de la femme des êtres égaux, Lilith voit avec horreur Dieu créer Ève à partir d’une côte d’Adam, ce qui la rend inférieure à lui. Femme indépendante et libre de ses désirs, Lilith se bat contre l’autorité masculine et pousse toutes celles qu’elle rencontre à se rebeller contre le patriarcat. Elle aborde des sujets toujours aussi actuels, comme la violence conjugale, le droit de disposer de son corps, le tabou des règles, la protection de l’environnement… Le livre est truffé de phrases féministes énoncées par la protagoniste avec humour, intelligence, sagesse et puissance. Je vous en partage quelques-unes, avec mes propositions de traduction.

"It is husbands that age women. I stay young because I am free"

« Ce sont les maris qui vieillissent les femmes. Je reste jeune car je suis libre. »
"[...] Wisdom demands they choose when and how often they bring new life into the world: the power to give life comes with the right to deny it. [...] as they nurtured and cherished their young, so they were bound to protect this living world that sustains us, not dominate and exploit it. I told them their bodies are not foul nor sinful; these are bold calumnies advanced to deny the power of our wombs. The blood we shed is the source of all life: it is holy, not unclean."

« [...] La sagesse requiert que [les femmes] choisissent quand et à quelle fréquence apporter une nouvelle vie au monde : le pouvoir de donner la vie vient avec le droit de la refuser. [...] alors qu'elles prenaient soin de leurs enfants et les chérissaient, elles étaient aussi tenues de protéger ce monde vivant qui nous maintient en vie, ne pas le dominer ni l'exploiter. Je leur ai dit que leurs corps ne sont ni dégoûtants ni honteux ; que ces propos sont des calomnies impudentes proférées pour nier le pouvoir de nos utérus. Le sang que nous perdons est la source de toute vie : il est saint, pas impur. »
"I wonder: will a woman's message ever be heard? Or will it always be too weak, too angry, too impassioned? Too irrelevant for all mankind (by which they mean: for men) ?"

« Je me demande : le message d'une femme sera-t-il un jour entendu ? Ou sera-t-il toujours trop faible, trop agressif, trop passionné ? Trop hors de propos pour toute l'humanité (terme par lequel ils entendent : pour les hommes) ? »

Nikki Marmery termine son roman par une dizaine de pages de notes pour expliquer ses inspirations et les faits qu’elle a repris dans la Bible et d’autres écritures sacrées. Elle indique au début de ses notes que la création d’Ève à partir de la côte d’Adam justifiait l’infériorité de la femme depuis 2500 ans, et que sa vulnérabilité à la tentation avait servi de modèle pendant des siècles aux brûleurs de sorcières qui prétendaient que les femmes étaient facilement séduites par le diable. Bref, elle fait un lien entre ces mythes bibliques et le patriarcat et remet à leur juste place les figures féminines des textes sacrés qui ont été oubliées ou diabolisées. J’ai trouvé ces notes tout aussi passionnantes que le roman en lui-même. Je dois aussi m’attarder un peu sur l’aspect esthétique du livre, avec de très belles illustrations sur la couverture, mais aussi sur les pages internes, qui contiennent diverses cartes géographiques retraçant le parcours de Lilith.

« Pour les femmes partout dans le monde. Soyez vos propres dieux. Votre Mère l’ordonne. »

Face à l’actualité effrayante, Lilith rappelle la puissance féminine que nous avons chacune au fond de nous et la nécessité de continuer à nous battre pour l’égalité. Il n’existe malheureusement pas en français (du moins pas à ma connaissance), mais si vous comprenez l’anglais, je ne peux que vous le recommander chaudement. Cela faisait longtemps que je n’avais eu de roman qui me tenait éveillée jusque tard dans la nuit et que j’avais hâte de rouvrir le lendemain…

Le Silence et la Colère, de Pierre Lemaitre

Publié le

Mes journées plus tranquilles d’avril m’ont enfin permis d’achever le deuxième volet de la dernière saga de Pierre Lemaitre consacrée aux Trente Glorieuses. Je l’ai dévoré, tout comme le premier tome, et ne pouvais donc pas faire sans le recommander, d’autant plus qu’il traite en partie d’un sujet brûlant d’actualité.

Alors que Le Grand Monde fait voyager les lecteurs et lectrices entre Beyrouth, Paris et Saïgon, Le Silence et la Colère se déroule principalement en France. On retrouve quand même Louis, le patriarche vivant au Liban, qui se met en tête d’aider un jeune boxeur sans talent à remporter un tournoi. Ses aventures ne me sont toutefois parues que comme un récit secondaire à l’histoire. Selon moi, le deuxième tome met davantage en lumière les personnages féminins. Hélène, la cadette de la famille, mène la danse. Devenue photo-reporter, elle est envoyée pour couvrir le sort funeste du village de Chevrigny, sacrifié sur l’autel du progrès. EDF a terminé la construction de son barrage et l’année 1952 annonce l’expulsion de ses habitants, le dynamitage de ses habitations et l’engloutissement final de la commune (une histoire basée sur celle du barrage du Tignes). On a ensuite Nine, l’amoureuse mystérieuse de François, le deuxième fils Pelletier, qui use de ses talents de journaliste pour résoudre les énigmes entourant l’élue de son cœur. De son côté, Geneviève, l’épouse tyrannique de Jean ou Bouboule, l’aîné Pelletier, est enceinte jusqu’aux dents et encore plus acariâtre que jamais, alors que son pauvre mari semble pour une fois être sur la voie de la réussite avec l’ouverture de son magasin Dixie. Le lancement de son nouveau concept est toutefois mis à mal par une grève générale de ses vendeuses, se plaignant de leurs conditions de travail. Les droits des femmes sont d’ailleurs l’un des thèmes centraux du roman, l’auteur dépeignant les épreuves endurées par celles cherchant à se faire avorter. L’histoire se déroule en 1952, bien avant la loi Veil. À cette époque (comme toujours d'ailleurs...),  « [s]i l’avortement était une affaire de femmes, sa répression restait principalement une affaire d’hommes ». J’ai particulièrement aimé ce deuxième tome pour cette raison-là. Avec ses recherches approfondies sur les sujets qu’il aborde, Pierre Lemaitre nous plonge dans la réalité des avortements clandestins des années 1950. Il explique d’ailleurs dans l’annexe du roman qu’il s’est largement inspiré de L’Événement d’Annie Ernaux (que je n'ai toujours pas lu...).

Bref, j’ai encore une fois été emportée par les aventures de la famille Pelletier, me faisant découvrir l’ambiance du début des années 1950 et la vie des femmes à cette époque. Il me tarde de lire le dernier volet de la trilogie des Années glorieuses dès qu’il sera publié !

Sorcières : la puissance invaincue des femmes, de Mona Chollet

Publié le

Mon jour de publication habituel coïncide cette année avec la Journée internationale des droits des femmes. Si l’an dernier, j’avais consacré un billet expliquant pourquoi on ne doit pas parler de « Journée de la femme », cette année, je voulais vous partager une lecture que je recommande à toutes les femmes (et à tous les hommes aussi d'ailleurs...) et qui a éveillé encore plus ma conscience féministe.

J’ai entendu parler pour la première fois de cet essai de Mona Chollet il y a plusieurs années, lors d’un réveillon de Nouvel An. L’une de mes cousines (une superwoman féministe, pianiste et danseuse de pole qui se reconnaîtra si elle passe par ici) nous l’avait recommandé chaudement, expliquant qu’elle l’avait prêté à plusieurs de ses amies après l’avoir lu tellement il l’avait remuée. Ce n’est que quelques mois plus tard que je me suis enfin procuré ce livre et que j’ai à mon tour reçu en pleine face les faits choquants et incitant à la révolte qu’expose Mona Chollet. Passionnée dès les premières pages, j’ai senti maintes fois la colère monter en moi, une indignation croissante face au monde patriarcal dans lequel on vit et une tristesse infinie pour toutes ces femmes qui en ont payé le prix fort. Pour vous en faire un retour plus précis, j’ai relu cet essai la semaine dernière, prenant de multiples notes. Voici donc mon billet Croque-livre à propos de Sorcières : la puissance invaincue des femmes de Mona Chollet.

Mona Chollet, journaliste et essayiste franco-suisse dont j’avais déjà parlé dans un autre billet, entame cet essai par sa fascination pour les sorcières, une fascination que j’éprouve également depuis toute petite. Alors que l’autrice évoque Floppy Le Redoux, je repense de mon côté à la Sorcière Camomille, à celle de la rue Mouffetard de Pierre Gripari, à celle que je m’imaginais vivre dans l’ancienne volière du jardin et à celles que l’on croisait lors de nos excursions entre cousines sur le Sentier de l’étrange à Ellezelles, petit village de ma région connu pour son Sabbat des sorcières. L’arrivée de la saga Harry Potter à l’aube de mon adolescence n’a fait qu’alimenter cette admiration pour les sorcières, des femmes à la fois terrifiantes mais dont j’enviais inconsciemment la puissance. Loin d’être des personnages imaginaires, les sorcières étaient de vraies femmes. Mona Chollet rappelle que les chasses aux sorcières, qui sont reléguées au rang d’anecdotes dans les manuels d’histoire, ont été en réalité un véritable génocide. Elle compare ainsi le Malleus Maleficarum (ou Marteau des Sorcières) à Mein Kampf. Et ce n’est pas excessif. Ce traité démonologique purement misogyne publié vers la fin du XVe siècle a déclenché les chasses aux sorcières, incitant les inquisiteurs religieux et les tribunaux publics à torturer et à exterminer des lignées entières de femmes, certains villages suisses ou allemands ne comptant plus qu’une seule représentante du sexe féminin. Certes, des hommes aussi ont été accusés de sorcellerie, mais la grande majorité des victimes ont été des femmes. Pas des créatures imaginaires, dotées de pouvoirs magiques, mais des femmes qui étaient en dehors des normes de la société, des femmes indépendantes, savantes, puissantes… Cette chasse aux sorcières est loin d’être du passé. Mona Chollet part du principe que ses effets se font encore ressentir aujourd’hui. Par son essai, elle explore la postérité des chasses aux sorcières en Europe et aux États-Unis selon 4 aspects, donnant lieu à 4 chapitres.

Le chapitre 1, Une vie à soi. Le fléau de l’indépendance féminine, parle entre autres des discriminations que subissent les femmes célibataires et sans enfant, libres de toute injonction, en prenant pour exemple Gloria Steinem, icône du féminisme. Mona Chollet évoque, entre autres, le cliché de la fille à chat, animal type de la sorcière, que l’on considérait autrefois comme un serviteur du diable. Elle fait également un lien entre les féminicides conjugaux, qui surviennent généralement lorsque la femme annonce quitter la relation, et les bûchers sur lesquels on brûlait les sorcières, qui étaient bien souvent des femmes indépendantes.

Mona Chollet cite ainsi Pam Grossman

La sorcière est le seul archétype féminin qui détient un pouvoir par elle-même. Elle ne se laisse pas définir par quelqu’un d’autre. Épouse, sœur, mère, vierge, putain : ces archétypes sont fondés sur les relations avec les autres. La Sorcière, elle, est une femme qui tient debout toute seule.

Le chapitre 2, Le désir de la stérilité. Pas d’enfant, une possibilité, traite de l’obligation de la maternité et des conséquences sur la contraception et l’avortement, un chapitre qui m’avait fortement interpelée, étant childfree. On y apprend que, « [e]n Europe, le pouvoir politique a commencé à se montrer obsédé par la contraception, l’avortement et l’infanticide à partir de l’époque de la chasse aux sorcières. » Beaucoup de guérisseuses, qui aidaient les femmes à limiter les grossesses, ont subi d’abominables tortures durant les chasses aux sorcières. Mona Chollet note d’ailleurs la similitude entre les « pro-vie » qui sont favorables à la peine de mort et au port d’arme aux États-Unis avec les chasseurs de sorcières qui n’hésitaient pas à torturer les femmes enceintes ou les jeunes enfants. « La « vie » ne les passionne que lorsqu’il s’agit de pourrir celle des femmes. » Pour elle, le natalisme n’est pas un amour de l’humanité, mais une forme de pouvoir (Macron l'a prouvé dernièrement avec son « réarmement démographique »). Mona Chollet rappelle aussi la dimension raciste des politiques natalistes en France puisque des milliers d’avortements et de stérilisations forcées ont été commis dans les départements d’Outre-mer alors que les « bonnes » Françaises étaient encouragées à enfanter. Elle parle aussi de la fameuse horloge biologique et de l’apparition de ce terme, paru en 1978 dans un article du Washington Post intitulé L’horloge tourne pour la femme qui fait carrière. C’était donc l’autonomie des femmes qui était à nouveau visée… Elle termine le chapitre par le tabou ultime : le regret d’être mère.

Passage qui m’a personnellement parlé dans ce chapitre

Celles qui refusent la maternité sont aussi confrontées au préjugé selon lequel elles détestent les enfants, telles les sorcières dévorant à belles dents de petits corps rôtis durant le sabbat ou jetant un sort mortel au fils du voisin. […] Fatiguées des regards entendus ou des commentaires qu’elles suscitent (« Ça te va tellement bien » ; « Tu ferais une mère formidable ») dès qu’elles s’attendrissent devant un enfant ou le prennent dans leurs bras certaines préféreront afficher un dédain radical, quitte à passer pour des monstres.

Le chapitre 3, L’ivresse des cimes. Briser l’image de la vieille peau, m’a aussi fortement chamboulée. Dans la première partie, Mona Chollet partage le choc de se faire appeler pour la première fois Madame et non Mademoiselle et parle de l’invisibilisation des femmes plus âgées, même au sein des milieux féministes. Elle parle ensuite de « ce sentiment d’obsolescence programmée, de cette hantise de la péremption qui marque toute l’existence des femmes et qui leur est propre ». La pression de devenir mère avant 35 ans, le jeunisme ambiant à Hollywood, où « les stars féminines voient leur salaire augmenter jusqu’à l’âge de 34 ans, puis décroître rapidement ensuite, alors que leurs partenaires masculins atteignent leur salaire maximum à l’âge de 51 ans et conservent des revenus stables par la suite » ou encore l’acceptation sociale du goût des hommes pour les femmes plus jeunes alors que les femmes en couple avec un homme plus jeune sont automatiquement qualifiées de cougars. Elle explique aussi que les femmes âgées ont été les principales victimes des chasses aux sorcières « parce que celles-ci manifestaient une assurance intolérable ». Elle cite l’historien John Demos, pour qui le premier motif des accusations de sorcellerie contre les femmes d’âge moyen ou avancé en Nouvelle-Angleterre était leur « arrogance » à l’égard de leur mari. J’ai d’ailleurs appris l’existence de la bride de mégère, une sorte de muselière que l’on faisait porter aux femmes qui parlaient trop… Mona Chollet se penche ensuite sur l’abjection de la ménopause qu’éprouvent certains hommes. Elle cite notamment l’exemple d’une femme qui hésitait à prendre un traitement réputé cancérigène contre les troubles de la ménopause à qui le gynécologue avait sorti « Mieux vaut un cancer que la ménopause. Un cancer, au moins, ça se soigne. » Elle finit le chapitre sur la diabolisation de la sexualité des femmes plus âgées et le qualificatif « négligée » dont se voient attribuer les femmes laissant apparaître leurs cheveux gris ou blancs, rappelant à nouveau l’archétype de la sorcière.

Petit extrait de ce chapitre :

[D]e même que, à propos d’une célibataire, « pathétique » signifie en réalité « dangereuse », « négligée » ne signifierait-il pas en réalité « affranchie », « incontrôlable » ?

Le chapitre 4, Mettre ce monde cul par-dessus tête. Guerre à la nature, guerre aux femmes, est dédié à la domination de la nature des femmes à travers la médecine. Mona Chollet entame ce chapitre en s’interrogeant sur le contenu de ce que l’on enseigne à l’école et dans les universités : « pour des jeunes femmes, entrer à l’université implique d’assimiler un savoir, des méthodes et des codes qui, au fil des siècles, se sont constitués très largement sans elles (quand ce n’est pas contre elles) ». Elle remet en cause la manière « froide, carrée, objective, surplombante » de voir le monde et l’hégémonie des sciences dures alors que la physique quantique parle d’un monde « où les objets ne sont pas séparés, mais enchevêtrés les uns aux autres ; où l’on a d’ailleurs affaire plutôt à des flux d’énergie […] ; où […] l’on constate de l’irrégularité, de l’imprévisibilité, des « sauts » inexplicables », et confirme ainsi les intuitions des sorcières d’autrefois. C’est le « démenti sec à une vision du monde qui a pris son essor en particulier avec René Descartes, qui […] rêvait de voir les hommes se rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature » ». Elle enchaîne en faisant un parallèle entre l’asservissement de la nature et celui des femmes, à travers la médecine notamment. Elle explique la manière dont la médecine a écarté les femmes, et les a négligées au fil des siècles, un sujet dont traite le livre Unwell Women dont j’ai déjà parlé sur ce blog. « Une patiente est toujours suspectée d’affabuler, d’exagérer, d’être ignorante, émotive, irrationnelle. » L’extermination des guérisseuses et l’écart systématique des femmes du métier de médecin ont entraîné des conséquences désastreuses sur la santé des femmes. Mona Chollet cite, entre autres, l’invention du spéculum et du forceps, l’obligation pour les femmes d’accoucher en étant allongées alors que cette position n’est absolument pas naturelle, ou encore plusieurs médicaments ayant bousillé le corps des femmes au lieu de les soigner. Mona Chollet poursuit par l’apparition de la « solidarité subliminale » avec le Tumblr Je n’ai pas consenti au sujet de la maltraitance médicale. Elle termine son chapitre en parlant de l’écoféminisme qui vise 2 libérations à la fois (celle de la nature et celle des femmes), puis du mouvement #MeToo et de l’affaire Weinstein.

Dans la dernière partie, intitulée « Votre monde ne me convient pas », elle explique :

Tout à coup, avec cette parole et avec mille autres, on pressentait à quel point le monde vu par les femmes est différent du monde que l’on nous vend tous les jours.

Mona Chollet termine son essai en proposant un autre monde, un monde sans domination de la nature et des femmes, laissant nos corps et nos esprits libres d’exulter sans que cela ne soit plus assimilé « à un sabbat infernal ». En cette Journée internationale des droits des femmes, je vous recommande fortement de lire cet essai si cela n’est pas déjà fait et je pense à toutes celles qui ont été pourchassées, torturées, exécutées, noyées ou brûlées sur les bûchers, dont les cris font écho à ceux de toutes celles qui subissent encore aujourd’hui la domination des hommes dans le monde entier.

Cœur du Sahel, de Djaïli Amadou Amal

La semaine dernière, j’ai terminé le dernier roman d’une écrivaine camerounaise que j’avais découverte il y a bientôt 4 ans : Djaïli Amadou Amal. L’une de mes tantes m’avait en effet offert à Noël son roman Les Impatientes, qui m’avait tellement marquée que j’en avais écrit un billet. Cette autrice féministe m’aura à nouveau conquise avec son quatrième roman, sorti en 2022 : Cœur du Sahel.

L’histoire se déroule dans le nord du Cameroun. Elle s’ouvre sur une dispute entre Faydé, une adolescente, et Kondem, sa mère. Vivant dans un petit village des montagnes, la jeune fille souhaite partir travailler comme domestique en ville, afin d’aider sa famille. Seule avec 4 enfants, sa mère a en effet du mal à joindre les deux bouts. Ayant travaillé elle-même en tant que domestique auprès d’une famille plus aisée de la ville voisine de Maroua, Kondem craint toutefois que sa fille subisse le même sort qu’elle et apprenne la vérité sur sa naissance…

Dans Les Impatientes, j’avais découvert les conséquences de la polygamie sur les femmes. Dans Cœur du Sahel, Djaïli Amadou Amal dépeint les discriminations que subissent les populations chrétiennes des montagnes du Cameroun face aux Peuls plus riches des villes. Elle nous fait également prendre conscience des conséquences réelles qu’entraîne le changement climatique dans les régions du centre de l’Afrique. Les périodes de sécheresse sont plus longues, les récoltes sont de plus en plus mauvaises, les prix enflent. Certaines femmes se tournent alors vers la prostitution pour survivre, les jeunes hommes s’enrôlent auprès de Boko Haram simplement pour mieux gagner leur vie. Le spectre du groupe terroriste plane d’ailleurs tout au long du récit, le mari de Kondem ayant disparu après une razzia de la secte dans leur village. Plusieurs choses m’ont choquée au cours de la lecture, comme le tabou autour du suicide, faisant que les personnes suicidées sont littéralement effacées de la mémoire des autres, leur nom ne devant plus jamais être prononcé par les vivants, ou encore la menace permanente du viol sur les femmes. Au début du roman, lorsque Kondem ouvre son cœur à sa meilleure amie en exprimant ses craintes de voir sa fille partir travailler en ville, le dialogue prend cette tournure :

- Et si elle se fait violer ? Ou pire ?
- Ici aussi un homme peut l'enlever, la violer ou l'épouser de force, et tu ne peux rien y faire. Violer relève d'ailleurs de la tradition, et c'est ce qui risque de se produire si elle s'attarde plus longtemps ici.

Cette « tradition » à laquelle le personnage fait référence est le mariage par le rapt. Djaïli Amadou Amal l’explique dans cet entretien : « Suivant une tradition qui perdure dans les montagnes du Nord-Cameroun, un homme qui désire une femme peut s’arroger le droit de l’enlever pour l’épouser. Pour s’assurer que rien ne viendra entraver son projet, il la viole parfois publiquement – ce qui en fait d’emblée son épouse –, en toute impunité, au vu et au su de tout le monde, sans que nul ne songe à s’en indigner. »

Ayant connu elle-même des violences, la « voix des sans-voix » camerounaise m’impressionne par son courage. Pour terminer ce billet, je voulais donc vous partager ce passage d’une émission dans lequel elle m’a beaucoup touchée.

Djaïli Amadou Amal est la première Africaine à avoir obtenu le prix Goncourt des lycéens. À travers son œuvre, elle fait découvrir un pan de sa culture, mais elle apporte surtout une voix à celles que l’on réduit toujours au silence : les femmes. Je ne peux donc que vous recommander de lire ses romans.

« Journée de la Femme », une erreur de traduction

Publié le

À moins de vivre dans une grotte et de ne pas suivre les actualités, vous avez sans doute entendu parler des nombreuses manifestations qui ont eu lieu dans le monde entier ce 8 mars. Appelée « International Women’s Day » en anglais, cette journée consacrée aux droits des femmes a pendant de longues années été qualifiée par erreur de « Journée de la Femme ». Avant ma prise de conscience féministe, j’utilisais moi aussi à tort cette expression. Petit retour sur l’histoire de cette journée et cette fameuse erreur de traduction.

Photo de Pixabay

La première fois que j’ai réellement pris conscience de l’existence d’une « Journée de la Femme », c’était en 2009, lors de mon voyage d’échange de 5 mois en Biélorussie. Ce jour-là, qui est férié dans plusieurs pays de l’Est, les femmes reçoivent habituellement des fleurs et des cadeaux par les hommes de leur entourage (et ont droit à une journée de congé à la maison, les tâches ménagères étant assurées par les hommes du foyer pour cette occasion... vous avez dit sexiste ?🙃). Lors de mon séjour, j’avais également appris l’existence d’une « journée de l’homme », célébrée le 23 février, date qui correspond à la « Journée du défenseur de la patrie et des forces armées » en Biélorussie (les Slaves aiment les stéréotypes sexistes...) et durant laquelle ce sont les femmes qui offrent des cadeaux à leurs maris, garçons, amis et collègues masculins (j'ai d'ailleurs appris au cours de mes recherches que cette « journée de l'homme » avait été instaurée quelques années après cette « journée de la femme » car les hommes étaient jaloux...🙄). À l’époque, en 2009 donc, j’étais plutôt agréablement surprise de voir qu’il existait une journée consacrée aux femmes et, à mon retour, j’ai pris l’habitude de souhaiter « bonne fête » à toutes les femmes de ma vie le 8 mars, comme le faisaient mes amies biélorusses. Puis, j’ai commencé à me pencher de plus en plus sur la question de l’égalité des genres et me suis rendu compte de cette fameuse erreur de traduction…

D’après le site des Nations unies, la toute première journée nationale dédiée aux femmes a eu lieu en 1909 aux États-Unis. Sa date de célébration n’était toutefois pas le 8 mars, mais le dernier dimanche de février. Un an plus tard, lors d’une conférence internationale à Copenhague, la journaliste et militante féministe allemande Clara Zetkin propose de créer une journée internationale des femmes afin de « rendre hommage au mouvement en faveur des droits des femmes et [de] favoriser l’obtention du suffrage universelle pour les femmes » (source ici). Cette journée sera célébrée pour la première fois le 19 mars 1911 dans 4 pays : l’Allemagne, le Danemark, l’Autriche et la Suisse. Il faudra attendre 1977 pour que l’ONU officialise enfin l’« International Women’s Day ». Quant au choix du 8 mars pour la célébrer, il trouve ses origines dans la lutte pour le droit de vote des femmes en Russie. En 1917, face à la perte de millions de soldats durant la guerre, les femmes décident de faire grève et manifestent dans les rues de Petrograd (l'actuelle Saint-Pétersbourg) pour réclamer du pain et la paix. Au bout de 4 jours, les femmes ont réussi à faire abdiquer le tsar et à enfin obtenir le droit de vote. Cet événement historique avait eu lieu le 23 février 1917 selon le calendrier julien, ce qui correspond au 8 mars dans le calendrier géorgien que nous utilisons aujourd’hui.

Et cette erreur de traduction, alors ? Eh bien, elle aurait été commise par les services de l’ONU de l’époque qui auraient traduit « International Women’s Day » par « Journée internationale de la femme » en français. Vous me direz que la seule erreur est d’avoir mis « femme » au singulier au lieu du pluriel et que ce n’est pas bien grave. Sauf que cette utilisation du singulier peut changer complètement le sens. Cela réduit les femmes à un seul type de femme, comme si nous n’avions qu’une seule identité distincte, identité à laquelle se raccrochent encore aujourd’hui bien trop de stéréotypes dégradants. En entendant « Journée de la femme », les agences de marketing sortent des slogans et publicités sexistes à tirelarigot. Un robot de cuisine en promotion par-ci, des réductions sur de la lingerie par-là, et j’en passe (je vous donne ici le lien d'un autre article intéressant sur le sujet). La ministre française Yvette Roudy avait pourtant voulu rectifier le tir en 1982 en demandant à ce que le 8 mars soit officiellement dénommé « Journée internationale des droits des femmes », expression également adoptée en Belgique. J’ai aussi vu plusieurs occurrences de « Journée internationale de lutte pour les droits des femmes » sur divers sites, une dénomination qui me semble encore plus juste. Si cette journée internationale vise en partie à célébrer les activistes qui défendent l’avancée des droits des femmes dans le monde entier, elle est surtout un rappel que les droits des femmes sont toujours une lutte.

Une lutte d’autant plus d’actualité ces dernières années face au recul constant de nos droits dans toutes les régions du monde. En Ukraine face aux viols perpétrés par les soldats, aux États-Unis face aux législateurs qui font disparaître le droit à l’avortement, en Afghanistan face au régime taliban qui les prive d’éducation et de vie en dehors de la maison, en Iran face à la police des mœurs qui les défigurent et les tuent seulement pour avoir osé montrer leurs cheveux et réclamer leur liberté, partout ailleurs face aux harceleurs, aux pseudo-dragueurs et aux conjoints cogneurs… les femmes luttent et continueront de lutter, non seulement le 8 mars, mais tous les jours de l’année.

« N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant. » Nous ne l’oublierons jamais, Madame de Beauvoir, vos mots résonnent avec encore plus de force de nos jours ♀️

Unwell Women: A Journey Through Medicine and Myth in a Man-Made World, d’Elinor Cleghorn

Comme l’an dernier, le premier livre que j’aurai terminé cette année est un essai féministe. Cette fois-ci, le sujet abordé est celui de la santé ou plutôt de la mauvaise santé des femmes et de l’histoire des stéréotypes de genre dans la médecine. L’ouvrage n’est pas traduit en français, mais j’avais envie de vous partager mon ressenti et les éléments qui m’ont marquée.

Sa belle couverture m’avait attirée il y a déjà plusieurs mois dans une librairie anglaise. Quand j’ai découvert son titre et les nombreux éloges à son égard, je n’ai pas hésité une seconde. Il a patienté quelques mois dans ma bibliothèque (ou plutôt la pile de livres à lire qui trône sur ma table de chevet), mais une fois que je l’ai entamé, j’ai eu beaucoup de mal à le reposer. Étant elle-même malade du lupus, son autrice Elinor Cleghorn nous fait remonter le temps pour tenter d’expliquer pourquoi, aujourd’hui encore, les femmes sont moins bien soignées que les hommes et sont plus nombreuses à mourir de maladies simplement parce qu’elles n’ont pas été diagnostiquées à temps. S’il aborde principalement l’histoire du rapport de la médecine aux femmes sous une perspective anglo-américaine (ce qui explique d’ailleurs pourquoi il ne sera probablement pas traduit en français), cet ouvrage est une source d’informations précieuses. J’ai souvent été envahie par l’étonnement et la colère face aux aberrations des médecins des siècles passés. Ayant pris de nombreuses notes au cours de ma lecture, je vais essayer d’en faire un résumé.

Le livre se divise en 3 parties, chacune correspondant à une période de l’histoire :

  • la première s’étend de la Grèce antique jusqu’au XIXe siècle ;
  • la deuxième se concentre sur la fin du XIXe siècle jusque dans les années 1940 ;
  • la troisième couvre les événements survenus entre 1945 et l’époque actuelle.

La première partie, qui est aussi la plus longue, témoigne de l’imagination très fertile des médecins d’autrefois qui, par peur d’examiner de plus près le corps des femmes ou par obsession pour leur système reproducteur en négligeant tout le reste, ont proféré des inepties, certaines ayant persisté jusqu’à aujourd’hui. On découvre par exemple que durant l’Antiquité, les Grecs pensaient que l’utérus se baladait dans le corps des femmes et que c’était à cause de ses errances qu’elles souffraient de troubles divers ou mouraient (pour les curieux, voici un petit article sur le sujet). On passe ensuite au Moyen-Âge, lorsque la religion a envahi la médecine, propageant le mythe selon lequel toutes les femmes descendraient d’Eve, la pécheresse originelle, et qu’elles devaient donc subir la punition divine en se soumettant à leur mari et, surtout, en accouchant dans la douleur, mythe auquel certains médecins croient encore aujourd’hui quand on voit le problème que posent encore les violences obstétricales… Au chapitre 2, on découvre le combat d’une grande féministe et femme de lettres, Christine de Pizan, qui n’a cessé de dénoncer la manière dont les femmes étaient traitées dans les ouvrages de l’époque, notamment dans le petit livre latin De Secretis Mulierum (Le secret des femmes). Visant à diaboliser le corps des femmes, cet ouvrage destiné aux hommes, et plus particulièrement aux prêtres, est à l’origine des tabous autour des règles que l’on commence seulement à briser dans certaines régions du monde à notre époque. À force d’inspirer du dégoût pour les corps féminins auprès des hommes religieux, les ouvrages de ce genre ont transformé les femmes en de parfaits boucs émissaires. Elinor Cleghorn lie ainsi l’épidémie de peste noire au déclenchement de la tristement célèbre chasse aux sorcières, véritable génocide qui a visé un grand nombre de femmes ménopausées (qui ne présentaient donc plus aucune utilité pour la société).

La première partie aborde également le plaisir sexuel des femmes, qui a toujours été relégué au second plan (saviez-vous d’ailleurs que l’anatomie complète du clitoris n’a été révélée par IRM qu’en 2005 et qu’il a été représenté pour la première fois dans les manuels scolaires en 2017 ?). Le sexe féminin a très longtemps été réduit à l’utérus, organe qui a d’ailleurs donné le nom « hystérique », étiquette que l’on collait sur toutes les femmes qui se plaignaient de divers maux. J’ai d’ailleurs appris dans Unwell Women que le terme « hypocondriaque », que l’on attribue aujourd’hui davantage aux femmes qu’aux hommes, était réservé uniquement aux hommes « efféminés » au XVIIe siècle. Cette époque recelait de médecins, anatomistes et autres scientifiques (tous des hommes bien évidemment) qui ont aggravé la condition des femmes par leurs déclarations. Ainsi, un certain William Harvey a affirmé que les femmes pouvaient développer de graves troubles mentaux si leur utérus se trouvait dans un état « non naturel ». Par « non naturel », il entendait que l’utérus n’était pas inséminé, ne portait pas d’enfant ou que les relations sexuelles étaient insuffisantes. La première partie se termine par un chapitre sur les injonctions à la maternité et l’utilisation de nombreux faits médicaux erronés au sujet des menstruations pour empêcher les femmes de poursuivre des études, de travailler et de mener une autre vie que celle de mère.

Ce besoin de participer plus activement à la société ouvre la deuxième partie, qui nous plonge directement dans le combat des suffragettes britanniques et américaines. Redonner aux femmes le contrôle de leur corps a été dès le début au cœur de la lutte. Les mythes autour de la fragilité féminine étaient utilisés comme un prétexte pour empêcher les femmes de voter. On disait ainsi des suffragettes de la Women’s Social and Political Union (WSPU ou Union sociale et politique des femmes) du Royaume-Uni qu’elles souffraient d’hystérie morbide. Elinor Cleghorn parle également des traitements cruels réservés aux suffragettes emprisonnées, qui étaient gavées de force par tous les moyens possibles pour les empêcher de mener leur grève de la faim. Le chapitre suivant se poursuit sur le contrôle des naissances et l’ouverture du premier planning familial aux États-Unis en 1915 par Margaret Sanger et sa sœur Ethyl Byrne. L’autrice revient toutefois sur le côté plus sombre de la lutte pour la contraception, qui était motivée par l’eugénisme, mouvement qui visait à « améliorer » les populations humaines en empêchant la reproduction des éléments plus « faibles ». Ces premiers centres pratiquaient ainsi la stérilisation forcée des « faibles d’esprit ». Le chapitre 11 continue sur le thème de la lutte des femmes pour reprendre le contrôle de leur corps en nous présentant l’autrice féministe Eliza Burt Gamble. C’est la première à critiquer la théorie de la sélection sexuelle de Darwin, qui va dans le sens de la supériorité masculine, et à déclarer que la nervosité des femmes n’était pas due à des facteurs organiques, mais bien à des facteurs sociaux. Elle va notamment dénoncer l’injonction à la maternité. Ce concept selon lequel les femmes ne sont là que pour procréer a eu une incidence sur la manière dont on considérait les femmes ménopausées. À partir de la moitié du XIXe siècle, la ménopause était en effet considérée comme une pathologie qu’il fallait donc soigner. En 1920, l’endocrinologue et sexologue Harry Benjamin a ainsi commencé à proposer à ses patientes des séances de radiation sur leurs ovaires en vue de les rajeunir et de ralentir les effets du vieillissement.

Après la ménopause, le chapitre 12 est consacré aux règles. On découvre ainsi la détermination sans faille de la New-Yorkaise Clelia Duel Mosher pour devenir médecin. Atteinte de tuberculose dans son enfance, elle a dû se battre pour prouver qu’elle était capable de suivre une éducation et d’exercer le métier de ses rêves malgré son apparente fragilité. Durant ses études, elle s’est intéressée plus particulièrement aux règles. À son époque, soit dans les années 1890, certains médecins s’appuyaient sur quelques cas extrêmes de douleurs menstruelles pour faire croire que toutes les femmes étaient gravement affaiblies par leurs règles. Celles qui ne ressentaient pas de fortes douleurs pensaient donc qu’elles étaient anormales. Pour prouver que ces médecins exagéraient, Clelia Duel Mosher s’est ainsi mise à étudier les femmes durant leurs menstruations et à analyser les différents symptômes. Elle a également révélé que c’était en raison de la mode vestimentaire de l’époque, qui avait tendance à comprimer l’abdomen, que certaines femmes se sentaient beaucoup plus mal durant leurs règles. Elle préconisait ainsi de porter des vêtements moins serrants et de faire des exercices de respiration par le ventre. D’ailleurs, jusqu’en 1898, on pensait que les femmes ne pouvaient pas respirer par le diaphragme ou l’abdomen car la partie inférieure de leur buste était uniquement réservée à la grossesse. Le reste du chapitre traite de divers troubles du cycle menstruel, et notamment des fibromes. Les causes de ces tumeurs non cancéreuses qui touchent davantage les femmes noires sont encore méconnues aujourd’hui. La seule solution que proposent les médecins pour se débarrasser de la douleur est toujours l’hystérectomie, soit l’ablation de l’utérus, une opération qui peut entraîner de nombreux problèmes de santé et d’inconfort.

S’il s’ouvre sur l’année 1933, le chapitre 13 traite d’un sujet qui revient malheureusement sur le devant de l’actualité de nos jours : l’avortement. Elinor Cleghorn parle ainsi d’une affaire de viol en réunion sur une jeune fille de 14 ans au Royaume-Uni. Enceinte de l’un de ses agresseurs, la victime a pu subir un avortement thérapeutique grâce à un gynécologue empathique, Aleck Bourne. Conscient de l’interdiction de son geste, il a été accusé de meurtre. Néanmoins, vu les circonstances sordides du viol de la jeune fille, le gynécologue a été acquitté, ce qui a été une grande avancée dans l’acquisition du droit à l’avortement. Cela dit, si l’opération était plus facilement accordée en cas de viol, il fallait encore prouver que la femme avait bien été victime de viol. J’ai ainsi appris que, au Royaume-Uni, il a fallu attendre 1999 ( ! ) pour que des lois restreignent l’utilisation de l’historique sexuel et du comportement sexuel d’une femme pour discréditer ses accusations de viol. Ce chapitre parle également beaucoup des différences de traitement entre les classes. L’autrice parle à nouveau de l’influence du mouvement eugénique sur le droit à la contraception et le contrôle des naissances. Elle reprend d’ailleurs les mots de la militante et philosophe américaine Angela Davis, qui avait déclaré que ce qui était un « droit » pour les privilégiées était devenu un « devoir » pour les pauvres. J’ai été horrifiée d’apprendre dans ce chapitre l’existence du « Negro project » de Margaret Sanger, celle qui a ouvert les premiers centres de planning familial aux États-Unis. Son sombre projet visait à mettre en avant des médecins et éducateurs noirs éminents ainsi qu’à employer des infirmières noires pour inciter les femmes à prendre des moyens de contraception en vue de limiter la population noire, certains médecins (blancs bien évidemment) ayant recours à la stérilisation forcée.

Le dernier chapitre de la deuxième partie aborde le début des années 1940. Il traite pour commencer de la syphilis. Au XIXe siècle, les prostituées étaient accusées de la transmettre. Comme la maladie était encore méconnue, il fallait bien trouver des boucs émissaires. Dans les années 1930, lorsque la syphilis a recommencé à se propager aux États-Unis, ce sont les femmes dans leur globalité qui ont été accusées de transmettre la maladie, non seulement à leur partenaire sexuel, mais aussi à leurs enfants. Pour se marier, les femmes devaient donc se soumettre à un test de dépistage et, s’il était positif, se faire traiter à doses d’arsenic et de mercure jusqu’à ce que le test soit négatif. La suite du chapitre est dédiée à une autre maladie, qui ne concerne quant à elle que les femmes et qui est toujours aussi mal diagnostiquée à notre époque : l’endométriose. Je pensais naïvement que cette maladie n’avait été découverte que récemment, étant donné que l’on n’en parle que depuis quelques années. J’ai été surprise d’apprendre qu’elle était déjà connue et étudiée dans les années 1800, que l’on a commencé à se pencher plus sérieusement sur la maladie dans les années 1920 et qu’elle a été nommée « endométriose » en 1927. Pour tenter d’expliquer cette maladie, certains médecins ont à nouveau déclaré des absurdités. Selon leurs dires, elle serait causée par un mariage tardif et le manque de grossesses à un jeune âge. Dans les années 1940, le gynécologue américain Joe Vincent Meigs déclarait que l’endométriose était une « réaction physiologique à une menstruation persistante » et recommandait donc aux femmes de se marier tôt et d’avoir régulièrement des relations sexuelles avec leur mari afin de cumuler les grossesses. Elinor Cleghorn clôt cette deuxième partie en expliquant que peu d’attention était accordée aux troubles et maladies affectant les femmes en dehors de la reproduction et de la santé sexuelle. Cette négligence a faussé considérablement la compréhension du corps et de l’esprit des femmes, ce qui a entraîné des conséquences graves sur les décennies suivantes.

La troisième et dernière partie s’ouvre sur la fin de la Seconde Guerre mondiale, avec l’inauguration du NHS, le système de santé national du Royaume-Uni. Si le tout premier patient était une jeune fille, les femmes n’ont joué que des rôles de soignantes et d’infirmières, tandis que les hommes étaient considérés comme les spécialistes de la santé. Après la guerre, les femmes se sont vues reléguer à leur rôle reproducteur. Il fallait en effet remonter le taux de natalité pour repeupler le pays. L’autrice parle ensuite un peu plus en détail des recherches autour du lupus. Cette maladie méconnue est encore aujourd’hui très mal diagnostiquée car les douleurs dont souffrent ses victimes n’ont pas de causes visibles. Les examens n’indiquant jamais de problème, les femmes affectées par le lupus étaient bien souvent considérées comme des hypocondriaques ou des malades mentales. Jamais prises au sérieux par les médecins de l’époque, les femmes victimes de maladies chroniques ou auto-immunes encore méconnues se voyaient dire que leur problème ne résidait que dans leur tête. Dans les années 1940, la seule manière de traiter ces maux était la lobotomisation. Les femmes ont d’ailleurs été très nombreuses à subir cette opération controversée. Cela a même été le cas de la sœur du président J. F. Kennedy. Le chapitre suivant aborde les années 1960, durant lesquelles de nombreuses femmes souffraient du « syndrome de la femme au foyer ». Pour soigner la fatigue et la nervosité causées par ce syndrome (que l’on appelle aujourd’hui « charge mentale »), les médecins faisaient la promotion de calmants visant à « soumettre les femmes frustrées au rôle que leur a imposé la société ».

La suite du chapitre est consacrée à la pilule. Il faut savoir que les premières pilules étaient réservées aux femmes souffrant d’endométriose et, étonnamment, aux femmes ménopausées. Les premières pilules contraceptives étaient dangereuses. Déjà dans les années 1960, des voix féministes s’élevaient contre la charge mentale supplémentaire qu’impliquait la prise de la pilule et se demandaient pourquoi les scientifiques ne cherchaient pas plutôt à trouver une pilule contraceptive pour les hommes. Si les choses commencent à bouger aujourd’hui, certains hommes étant prêts à prendre cette responsabilité, les effets secondaires de la pilule sur les femmes ne sont pas encore complètement compris et connus, ce qui explique d’ailleurs pourquoi les jeunes générations ont tendance à se détourner de ce type de contraception. Traitant toujours des années 1960, l’avant-dernier chapitre parle du moment où les femmes ont commencé à découvrir leur corps. Elinor Cleghorn parle notamment de May Edward Chinn, une médecin afro-américaine qui a joué un rôle déterminant dans l’élaboration du test de Papanicolaou (que l’on appelle plus couramment « frottis cervical » chez nous) pour dépister le cancer du col de l’utérus. Les femmes n’étaient toutefois pas à l’aise avec ces examens intimes. Pour les encourager à se faire dépister, l’avocate féministe américaine Carol Downer a fondé, avec d’autres militantes, le mouvement « Self-Help ». Lors de réunions exclusivement féminines, elle expliquait aux femmes comment examiner elles-mêmes leur vagin à l’aide d’un spéculum. On passe ensuite aux années 1970 et 1980, durant lesquelles un nouveau genre de diagnostic était posé sur les femmes dont on ne pouvait pas expliquer les maux : la somatisation, soit une douleur physique causée par une douleur psychique (encore une fois, tout est dans la tête). L’autrice parle ensuite de nombreux cas de médicaments insuffisamment testés que l’on administrait aux femmes (comme le diéthylstilbestrol visant soi-disant à limiter le risque de fausse couche alors qu’il était reconnu trop dangereux pour les hommes et même pour les poules...) et sur le manque de recherches concernant les symptômes et les effets de diverses maladies mortelles (comme le SIDA ou les maladies cardiaques) sur les femmes. Dans son dernier chapitre, Elinor Cleghorn raconte sa propre expérience et les années de souffrance avant de recevoir enfin son diagnostic. Elle termine son ouvrage en paraphrasant Maya Angelou :

« Quand une femme vous dit qu'elle souffre, croyez-la la première fois. »

Bref, vu la longueur du billet que je viens d’écrire, vous aurez compris que cet ouvrage m’a vraiment passionnée. Bien d’autres questions sont soulevées, bien d’autres noms de femmes exceptionnelles sont cités, mais je ne vais pas non plus réécrire tout le livre 😅. Si vous comprenez l’anglais et que le sujet vous intéresse, je vous invite donc à vous procurer Unwell Women et à le dévorer à votre tour.