À la dernière réunion de mon club de lecture, nous avons discuté longuement de ce roman de l’autrice britannique Florence Knapp, sorti en 2025. Je lui ai attribué la note de 3,5/5 sur mon application de lecture, mais ai trouvé la conversation autour de ce livre tellement intéressante que j’avais envie d’en parler dans un billet Croque-Livre.
J’ai lu ce roman dans sa langue originale, l’anglais, mais vous pouvez le lire dans plus de 20 langues, y compris le français. Je vous donne ci-dessous la quatrième de couverture de sa version française, publiée aux éditions JC Lattès sous le titre Les Prénoms et qui a été traduite par Carole d’Yvoire.
Et si le choix de votre prénom déterminait le cours de votre vie ?
En 1987, au lendemain d’une grande tempête, Cora se met en route avec sa fille de neuf ans pour déclarer la naissance de son nouveau-né. Son mari, Gordon, médecin respecté, mais tyrannique et oppressant dans l’intimité du foyer, souhaite qu’elle perpétue la tradition familiale et que l’enfant porte son prénom. Pourtant, au moment crucial d’acter cette décision, Cora hésite.
S’ouvre alors un récit en trois variations, trois trajectoires possibles, durant trente-cinq années.
C’est l’histoire de Gordon, Bear et Julian, de trois versions d’une vie et des possibilités infinies qu’une simple décision peut déclencher. C’est l’histoire d’une famille et de l’amour qui perdure, quoi que le destin réserve.
J’ai beaucoup aimé la structure du roman. Entre le prologue qui débute en octobre 1987 et l’épilogue qui amène le récit au 29 juillet 2022 se trouvent 6 parties, chacune intitulée par l’année qu’elle aborde (1987, 1994, 2001, 2008, 2015 et 2022). Chaque partie est à son tour divisée en 3 chapitres, intitulés tour à tour Bear, Julian et Gordon, chacun racontant une version de l’histoire du fils de Cora en fonction du prénom sous lequel il a été inscrit à la mairie (ou à la commune si vous êtes Belge). Les exemples de violence conjugale sont présents en nombre dans le roman, ce qui rend la lecture parfois difficile, mais les personnages sont attachants et le récit est bien ficelé.
La discussion autour de ce livre au sein de mon club de lecture a été quelque peu philosophique avec cette question principale : est-ce qu’un prénom peut influer sur votre caractère, vos relations avec les autres et votre destin ? Je me suis d’ailleurs demandé si les versions traduites reprenaient les mêmes prénoms ou s’ils avaient été adaptés, en particulier le prénom original de Bear (qui signifie « ours »). Cela dit, comme l’histoire se déroule en Angleterre, la modification des prénoms aurait dû s’accompagner d’une transposition totale dans le pays où la langue cible est parlée. En outre, l’autrice n’a pas nommé ses personnages au hasard puisqu’elle a fourni un lexique reprenant chaque prénom accompagné de sa signification. Par exemple, Cora signifie « the core of the story »(le cœur de l'histoire). Ce lexique a servi de base à plusieurs questions lors de la réunion du club de lecture car on peut comprendre le récit d’une autre manière si l’on se penche davantage sur la signification de chaque prénom. D’ailleurs, certaines membres du club ont dit qu’elles allaient probablement relire le roman pour avoir une autre perspective sur l’histoire de Bear, Julian ou Gordon.
Florence Knapp ne dévoile pas grand-chose sur sa vie privée, à part le fait qu’elle vit dans la banlieue de Londres avec son mari et son chien. Avant cette première œuvre de fiction, elle a publié 2 ouvrages autour du patchwork, et plus particulièrement sur la fabrication de courtepointes et l’art de l’English Paper Piecing (EPP), qui est une technique d’assemblage de patchworks sur des gabarits en papier. Comme elle est en plus une passionnée de couture, on peut dire qu’elle maîtrise l’art de tisser autant les fils que les histoires. J’espère donc qu’elle ressortira de nouveau sa plume pour nous confectionner un nouveau récit !
Avez-vous lu ce roman ? Qu’en avez-vous pensé ? Et croyez-vous que votre vie ait été influencée par le prénom qui vous a été donné ? N’hésitez pas à commenter !
Il y avait longtemps que je n’avais plus écrit de billet Croque-livre, mais je ne pouvais pas faire sans parler de ma lecture habituelle du dernier Amélie Nothomb. Quatre ans après avoir romancé la vie de son papa dans Premier Sang, l’autrice belge livre un récit émouvant sur l’enfance et la jeune vie d’adulte de sa maman, dont elle a tu le décès pendant longtemps. Contrairement à l’ouvrage consacré à son père, qui m’avait un peu moins plu, j’ai vraiment adoré ce dernier roman.
« Tant mieux » : c’est l’expression que répétait sa mère, même lorsqu’elle se retrouvait dans des circonstances malheureuses ou fâcheuses. Une sorte de formule magique qui lui a permis de surmonter les épreuves de la vie. J’ai d’ailleurs un peu eu l’impression de lire un conte de fées, suivant avec ravissement les aventures d’Adrienne (prénom fictif), personnage que j’ai trouvé très attachant. On la retrouve au début du livre du haut de ses 4 ans chez son horrible Bonne-Maman de Gand, où elle découvre le pouvoir de ses 2 simples mots « Tant mieux », qui l’aideront à garder la tête froide toute sa vie. Bien évidemment, Amélie romance beaucoup l’enfance de sa mère, mais les aventures qu’elle relate (qui sont bien réelles) sont peu communes. Sans vouloir en dire plus (à vous de le découvrir), cela tourne beaucoup autour des chats…
Amélie raconte l’histoire de sa mère de ses 4 ans jusqu’à son mariage. Dans les 30 dernières pages, l’autrice quitte le récit et se livre d’une manière très touchante. Elle revient sur le décès de son père, qu’elle a vécu différemment, sentant toujours la présence de son papa après sa mort. Puis elle aborde la disparition de sa maman, qui a été plus brutale, définitive et qu’elle a cachée pendant un bon moment. Amélie l’a apprise durant ses 4 heures d’écriture matinale. Elle explique avoir continué à écrire pendant 1 heure avant de se laisser emporter par le chagrin. Elle en parle dans ce podcast, que j’ai adoré écouter.
J’ai trouvé qu’Amélie se répétait un peu dans ses propos au cours des dernières pages, mais on sent fortement ses émotions à travers ses mots. Elle m’a fait sourire par les réflexions de sa mère, m’a donné les larmes aux yeux, mais m’a surtout enveloppée d’une douce tendresse. Amélie Nothomb signe là un très bel hommage à sa maman et à l’amour que l’on porte à nos parents.
Je ne pensais pas publier 2 billets Croque-livre à la suite, mais j’ai terminé hier le livre choisi ce mois-ci pour le club de lecture et ne pouvais pas faire sans écrire à son sujet. Le roman parlait en effet beaucoup de musique, de « traduction » et de langues et cultures variées. Voici donc mon avis sur Bel Canto, roman de l’autrice américaine Ann Patchett publié en 2001.
Pour info, le roman a été adapté au cinéma dans un film homonyme de Paul Weitz sorti en 2018, avec Julianne Moore et Ken Watanabe. D’après l’une des membres du club de lecture, il ne vaut toutefois pas le détour et n’arrive clairement pas à la cheville du livre. Je vous traduis ci-dessous la quatrième de couverture pour vous donner le contexte de l’histoire :
Quelque part en Amérique du Sud, dans la résidence du vice-président, une fête d’anniversaire somptueuse est organisée en l’honneur de M. Hosokawa, un homme d’affaires puissant. Roxane Coss, soprano la plus vénérée du monde de l’opéra, envoûte les invités par son chant. C’est une soirée parfaite, jusqu’à ce que des terroristes fassent irruption dans le bâtiment et prennent l’ensemble des participants à la fête en otage, sous la menace de leurs armes. Ce qui démarre comme une panique de perdre la vie évolue lentement en quelque chose de très différent, un moment de grande beauté, alors que les terroristes et les otages tissent des liens inattendus et que des personnes de différents continents deviennent compatriotes, amis intimes et amants.
Le roman se déroule ainsi à huis clos, dans une riche demeure où terroristes issus des zones les plus pauvres du pays et personnes de la haute société provenant des quatre coins du monde se retrouvent enfermés. Deux personnages permettent de relier ces individus qui ne parlent pas tous la même langue : Gen, le « traducteur » de M. Hosokawa, et Roxane Coss, la soprano qui utilise le langage universel de la musique. Pourquoi traducteur entre guillemets (ceux qui ont déjà lu mes autres billets à ce sujet devraient avoir compris) ? Parce que Gen n’est pas « traducteur » mais « interprète » ! Durant tout le roman, il ne fait qu’interpréter les messages entre les uns et les autres, tout en se faisant appeler à gauche à droite « traducteur ». J’ai même noté un passage qui m’a agacée :
« He could write a letter instead, wouldn’t that be proper? The translator could translate. A word was a word if you spoke it or wrote it down. »
« Il pouvait écrire une lettre plutôt, ne serait-ce pas plus convenable ? Le traducteur pouvait traduire. Un mot était un mot qu’il fût parlé ou écrit. »
Alors, non. Interpréter un discours amoureux (c'est cela dont il s'agit dans le passage) et traduire une lettre d’amour, ce n’est pas la même chose. Les 2 exercices sont différents, le rendu ne sera pas pareil. Bref, je ne vais pas vous refaire tout le topo (à retrouver ici). L’autre chose qui m’empêchait de réellement croire au personnage de Gen est le nombre impressionnant de langues qu’il maîtrise et sa capacité surhumaine à interpréter toute la journée, sans véritable pause et avec des nuits extrêmement courtes, depuis et vers le japonais (sa langue maternelle), l’espagnol, l’anglais, le français, le danois, l’allemand et le russe (langue plus faible qu'il n'utilise soi-disant que pour lire Tolstoï ou Dostoïevski, ce qui n'est pas rien...). Il existe des polyglotes sur terre, mais cela reste rare, et que Gen soit capable d’interpréter sans s’arrêter en passant d’une langue à l’autre en ne montrant aucune faiblesse me paraît totalement improbable. Les 2 interprètes qui participaient avec moi au club de lecture étaient du même avis. L’exercice est déjà intense entre 2 langues, alors avec plus de 5, c’est un défi titanesque… Vers la fin du roman, on apprend que Gen est né de parents d’origines différentes, qui parlaient chacun 2 langues. Quand bien même, un tel personnage n’est pas vraiment plausible.
Hormis ce « petit » détail, j’ai beaucoup apprécié l’un des messages du roman : nous sommes tous et toutes des êtres humains et il y a toujours en nous quelque chose qui nous relie. Dans Bel Canto, la musique, et l’opéra en particulier, est l’élément fédérateur. L’une des membres du club de lecture trouvait que ce n’était pas crédible que toutes les personnes prises en otage et que l’ensemble des terroristes soient émerveillés par le chant de la soprano. J’ai toutefois fait un parallèle avec une autre situation que nous avons connue il y a déjà 5 ans : les confinements durant la pandémie du virus-dont-on-ne-veut-plus-entendre-parler. En lisant ces passages de temps suspendu, lorsque tous les personnages se retrouvent autour du piano pour écouter Roxane chanter, je me suis souvenue de ces musicien.ne.s, chanteur.se.s ou DJ qui avaient fini par jouer, chanter ou se produire sur leur balcon ou avec leurs fenêtres ouvertes pour apporter un peu de joie à leurs voisins durant ces périodes de solitude extrême. La musique a ce pouvoir d’apaiser, de se reconnecter à soi, d’oublier les temps sombres ou de se laisser transporter par les émotions.
Dans le roman, les hommes d’affaires ou politiques pris en otage durant des mois dans cette demeure finissent par apprécier cette période hors du temps, loin de leurs obligations ou vie bien remplie. Certains se mettent à apprendre une nouvelle langue, d’autres à cuisiner, à faire le ménage, ou à simplement se reposer et apprécier les choses simples comme l’envol d’un oiseau ou un rayon de soleil. Lire ce roman en ce premier trimestre de 2025 m’a rappelé cette sensation ressentie durant les confinements. Certes, cette période était horrible, être loin de mes proches était très dur à vivre, sans oublier toutes ces personnes qui ont perdu la vie ou qui souffrent encore du Covid long. Ici, je repense plutôt à cet arrêt soudain de l’activité frénétique du monde. Avoir du temps pour soi, être dans une sorte de bulle où les heures ne comptent plus, puis redécouvrir la préciosité des petits bonheurs de la vie, tout cela avait été bénéfique pour pas mal de personnes.
Je pense que face à l’actualité effrayante de ces derniers temps, cette bulle me manque un peu… C’est probablement pourquoi j’ai vraiment plongé dans l’histoire du roman et vécu avec ses personnages durant toute ma lecture. Peut-être que cela vous ferait du bien de le lire si vous ressentez la même chose en ce moment. La fin est toutefois brutale, comme un opéra qui se termine dans un terrible drame. Je ne vous en dis pas plus, à vous de la découvrir !
La semaine dernière, j’ai fait le bilan de mes lectures de 2024. Parmi mes coups de cœur de l’année, Lilith de Nikki Marmery est largement arrivé en tête. Je lui avais attribué 4,5 étoiles et avais ajouté comme commentaire global : « J’ai adoré, hyper passionnant, les notes de l’autrice sont éclairantes, un livre fondamentalement féministe, beaucoup de colère, de désespoir face à l’état actuel du monde. Une réécriture des mythes patriarcaux. ». Il était temps que je lui consacre un billet Croque-livre.
C’est lors d’une balade en solo dans Londres, et plus particulièrement dans la fabuleuse rue bordée de librairies de Cecil Court, que la couverture rouge, noire et dorée du livre, signée Sarah Whittaker, m’a tapée dans l’œil. Je l’ai repérée dès que je suis entrée à Watkins Books, une librairie spécialisée dans l’ésotérisme, les soins du corps et de l’esprit. Lilith était posé sur une table entièrement dédiée au féminisme, aux côtés d’autres livres traitant de légendes autour de femmes, déesses et divinités oubliées… J’ai eu du mal à résister, prête à repartir avec une tonne de bouquins, mais comme j’avais déjà une pile à lire énorme, je me suis limitée à un seul ouvrage et je n’ai pas pu repartir sans Lilith… je n’ai clairement pas été déçue. Je vous traduis ci-dessous le résumé :
Dans le Jardin d’Éden, au commencement du temps, un mensonge scandaleux est né : celui selon lequel les femmes sont des êtres inférieurs. Lilith et Adam sont égaux et heureux dans le Jardin d’Éden. Mais quand Adam décide que Lilith doit se soumettre à sa volonté et accepter de coucher avec lui dans la position du missionnaire, elle refuse et est bannie du Paradis pour toujours. Diabolisée et mise de côté, Lilith regarde avec fureur Dieu créer Ève, la femme qui accepte sa soumission. Mais Lilith a un secret : elle a déjà goûté au fruit de l’arbre de la connaissance. Douée de sagesse, elle sait pourquoi Ashera, l’épouse et l’égale de Dieu, la reine du Ciel, est disparue. Lilith a un plan : elle va sauver Ève, trouver Ashera, rétablir l’équilibre du monde et regagner sa place légitime au Paradis. Lilith est l’héroïne que les femmes attendent depuis six mille ans.
Le roman retrace la quête de Lilith, qui rencontre dans son périple plusieurs personnages bibliques, dont Noé et surtout son épouse Nahamma au moment de la construction de l’arche, la princesse Jézebel ou encore la fameuse Marie Madeleine. Chaque événement est réécrit, mettant en exergue toutes les inégalités et injustices à l’encontre des femmes dans les livres sacrés. Façonnée dans la glaise comme Adam, faisant de l’homme et de la femme des êtres égaux, Lilith voit avec horreur Dieu créer Ève à partir d’une côte d’Adam, ce qui la rend inférieure à lui. Femme indépendante et libre de ses désirs, Lilith se bat contre l’autorité masculine et pousse toutes celles qu’elle rencontre à se rebeller contre le patriarcat. Elle aborde des sujets toujours aussi actuels, comme la violence conjugale, le droit de disposer de son corps, le tabou des règles, la protection de l’environnement… Le livre est truffé de phrases féministes énoncées par la protagoniste avec humour, intelligence, sagesse et puissance. Je vous en partage quelques-unes, avec mes propositions de traduction.
"It is husbands that age women. I stay young because I am free"
« Ce sont les maris qui vieillissent les femmes. Je reste jeune car je suis libre. »
"[...] Wisdom demands they choose when and how often they bring new life into the world: the power to give life comes with the right to deny it. [...] as they nurtured and cherished their young, so they were bound to protect this living world that sustains us, not dominate and exploit it. I told them their bodies are not foul nor sinful; these are bold calumnies advanced to deny the power of our wombs. The blood we shed is the source of all life: it is holy, not unclean."
« [...] La sagesse requiert que [les femmes] choisissent quand et à quelle fréquence apporter une nouvelle vie au monde : le pouvoir de donner la vie vient avec le droit de la refuser. [...] alors qu'elles prenaient soin de leurs enfants et les chérissaient, elles étaient aussi tenues de protéger ce monde vivant qui nous maintient en vie, ne pas le dominer ni l'exploiter. Je leur ai dit que leurs corps ne sont ni dégoûtants ni honteux ; que ces propos sont des calomnies impudentes proférées pour nier le pouvoir de nos utérus. Le sang que nous perdons est la source de toute vie : il est saint, pas impur. »
"I wonder: will a woman's message ever be heard? Or will it always be too weak, too angry, too impassioned? Too irrelevant for all mankind (by which they mean: for men) ?"
« Je me demande : le message d'une femme sera-t-il un jour entendu ? Ou sera-t-il toujours trop faible, trop agressif, trop passionné ? Trop hors de propos pour toute l'humanité (terme par lequel ils entendent : pour les hommes) ? »
Nikki Marmery termine son roman par une dizaine de pages de notes pour expliquer ses inspirations et les faits qu’elle a repris dans la Bible et d’autres écritures sacrées. Elle indique au début de ses notes que la création d’Ève à partir de la côte d’Adam justifiait l’infériorité de la femme depuis 2500 ans, et que sa vulnérabilité à la tentation avait servi de modèle pendant des siècles aux brûleurs de sorcières qui prétendaient que les femmes étaient facilement séduites par le diable. Bref, elle fait un lien entre ces mythes bibliques et le patriarcat et remet à leur juste place les figures féminines des textes sacrés qui ont été oubliées ou diabolisées. J’ai trouvé ces notes tout aussi passionnantes que le roman en lui-même. Je dois aussi m’attarder un peu sur l’aspect esthétique du livre, avec de très belles illustrations sur la couverture, mais aussi sur les pages internes, qui contiennent diverses cartes géographiques retraçant le parcours de Lilith.
« Pour les femmes partout dans le monde. Soyez vos propres dieux. Votre Mère l’ordonne. »
Face à l’actualité effrayante, Lilith rappelle la puissance féminine que nous avons chacune au fond de nous et la nécessité de continuer à nous battre pour l’égalité. Il n’existe malheureusement pas en français (du moins pas à ma connaissance), mais si vous comprenez l’anglais, je ne peux que vous le recommander chaudement. Cela faisait longtemps que je n’avais eu de roman qui me tenait éveillée jusque tard dans la nuit et que j’avais hâte de rouvrir le lendemain…
Dans mon billet de la semaine dernière, j’expliquais que je n’avais lu que 14 ouvrages selon mon application de suivi de lecture. J’avais envie aujourd’hui de parler de cette application et de ces livres dont je n’ai pas parlés sur ce blog.
Avant tout, petite explication sur ce qu’est une application de suivi de lecture. Il s’agit d’une application mobile qui permet de recenser les livres lus, mais aussi de calculer le temps de lecture, de se fixer des objectifs de lecture, d’ajouter des notes et avis sur les livres lus ou encore de dresser une liste d’envies de lecture (plutôt que de prendre des photos des couvertures de bouquins qui m'intéressent dans les librairies, je scanne leur code-barre pour les ajouter directement dans mon appli). J’utilise Bookmory, mais il existe bien d’autres applications dédiées à la lecture, avec diverses fonctionnalités. Ci-dessous, un petit aperçu de mon interface.
Bon, comme nous sommes en janvier, mes statistiques annuelles ne sont pas très élevées, mais je voulais parler ici de mes lectures de 2024.
D’après mon application, j’ai lu 14 livres, auxquels j’ai consacré au total 106 heures et 46 minutes, avec en moyenne 8 heures et 53 minutes de lecture par mois et un peu moins de 20 minutes par jour (j'ai tendance à lire le soir dans mon lit, donc j'ai tendance à m'endormir 😅). J’ai ces estimations de temps car l’application dispose d’un chronomètre à activer lorsque l’on lit. Il m’arrive bien évidemment de ne pas l’enclencher, mais vous pouvez toujours corriger le tir en ajoutant manuellement l’estimation du temps de lecture. Cessons toutefois de parler chiffres : quels livres ai-je donc lus en 2024 ?
J’ai commencé l’année avec l’un des livres que l’une de mes belles-sœurs m’a offerts à Noël : Le Gaslighting ou l’art de faire taire les femmes, d’Hélène Frappat (qui se retrouve bien évidemment dans ma collection de livres sur le féminisme). Il contenait plusieurs passages extrêmement intéressants, notamment plusieurs qui parlaient de la traduction et du langage (un essai qui parle de féminisme, de traduction et de langage, c'était le combo gagnant pour moi 😁), mais je ne lui ai accordé que 2 étoiles car le livre est basé en grande partie sur le film Gaslight de George Cukor, que je n’ai pas vu. Je pense qu’il faudrait que je le relise après le visionnage du film pour mieux comprendre plusieurs passages. J’ai ensuite attaqué un autre petit essai qui traînait dans la bibliothèque familiale (je n'avais pas d'autre livre sous la dent à ce moment-là et comme je déteste m'endormir sans avoir lu...). Préhistoire intime. Vivre dans la peau des Homo sapiens, de Sophie Archambault de Beaune, m’a moyennement conquise. J’ai mis comme note qu’il était très intéressant mais un peu trop scientifique à mon goût. Il aurait été plus adapté à ma sœur, qui a étudié l’histoire de l’art avec une spécialisation dans la préhistoire. Je ne vais pas ici reparler de Sorcières, essai indispensable de Mona Chollet, ni duSilence et la Colère de Pierre Lemaître, qui ont chacun fait l’objet d’un billet Croque-livres.
Vient ensuite La Danseuse, de Patrick Modiano. Attirée par le titre, je l’avais acheté dans une librairie lors d’un de mes voyages entre deux pays. C’est toutefois ma plus grosse déception de l’année. J’ai indiqué dans ma note qu’il n’y avait pas vraiment d’histoire, qu’il ne parlait pas non plus de la danse en soi et que plusieurs récits restent en suspens. Bref, je n’ai pas du tout été emballée (je déteste entamer un livre sans le finir...). À l’inverse, Yellowface de Rebecca F. Kuang, le premier livre que j’ai lu pour le club de lecture, m’a vraiment enchantée. J’en ai d’ailleurs écrit un billet Croque-livres.
J’ai profité de l’été pour lire un maximum. Il a commencé avec un autre ouvrage proposé dans le club de lecture : Baumgartner de Paul Auster. Je l’ai dégusté lentement tel un bonbon à sucer lors de mes vacances en Crète. La quatrième de couverture m’avait fait croire que ce roman ne parlerait que de l’amour d’un homme pour sa femme disparue, mais ce livre est une véritable ode à l’amour en général. On y suit les pensées d’un vieil homme, qui raconte sa vie en dépeignant avec mélancolie, douceur et humeur les personnes qu’il croise et les événements qui l’ont marqué. J’ai vraiment adoré, d’où ma note de 4,5 étoiles. Il a été traduit en français sous le même titre par Anne-Laure Tissut. Essayant d’alterner entre mes lectures anglophones et francophones, j’ai lu également Beauté fatale : les nouveaux visages d’une aliénation féminine de Mona Chollet. Un autre essai féministe de cette autrice que j’aime tant. Je pensais d’ailleurs en écrire un billet Croque-livres, d’où une prise de notes excessive. Elle y aborde énormément de sujets, du it-bag aux actrices égéries, en passant par l’obsession de la minceur, l’enfer des castings pour les mannequins, la suprématie blanche, la femme-objet… Bref, un essai hyper intéressant ! Je le recommande. On passe ensuite à The Harpy de Megan Hunter, autre livre proposé par le club de lecture anglais. Ce roman parlant d’une mère de famille qui se transforme, métaphoriquement, en harpie à la suite de l’adultère de son mari n’a pas fait l’unanimité parmi les participants du club, moi y compris. La fin était assez bizarre et perturbante. Certaines lectrices plus férues de mythologie y ont vu un chef-d’œuvre, mais ce n’était pas mon cas. Si vous voulez vous faire votre propre avis, il a été traduit en français sous le titre Harpie par Cécile Roche. J’ai terminé le mois d’août par un autre livre offert par ma deuxième belle-sœur à Noël, un autre roman féministe : Toutes des filles en jaune de Florence Hinckel. Je ne vais pas en parler trop ici car je compte le détailler un peu plus dans un billet Croque-livres, qui sortira probablement autour du 8 mars. Il a fait partie de mes meilleures lectures de 2024.
Je n’ai étrangement pas enregistré de lecture en septembre. J’ai toutefois terminé le mois avec Orbital de Samantha Harvey, un autre roman proposé au club de lecture. Bien qu’il ait remporté le Booker Prize en 2024, il n’a pas eu la faveur de la majorité des participant.e.s du club. On y suit six astronautes dans la Station spatiale internationale et leurs pensées par rapport à la vie qu’ils ont laissée sur terre. Nous étions beaucoup à trouver qu’on ne pouvait pas bien s’identifier aux personnages, qui ne dévoilent pas réellement leurs sentiments, alors qu’on parle quand même de décès d’une mère sur terre. C’était aussi un peu trop scientifique ou répétitif au goût de certains. Cela dit, le débat autour du livre était très intéressant car quelques lectrices avaient adoré la lecture et m’ont permis de porter un autre regard sur son écriture. Si cela vous intéresse, il est disponible en français sous le titre Orbital, une journée, seize aurores, dans la traduction de Claro. L’automne coïncide toujours avec la lecture du dernier roman d’Amélie Nothomb, dont j’ai bien évidemment parlé dans un billet Croque-Livres. C’est aussi durant cette saison que j’ai lu mon meilleur roman de l’année, Lilith: the heroine women have waited six thousand years for, de Nikki Marmery. J’ai eu un tel coup de cœur pour ce livre féministe que je lui consacrerai un billet entier prochainement. Il s’agit en gros d’une réinterprétation du mythe de la première femme d’Adam (car non, ce n'est pas Eve...), qui a bien sûr été considérée par la suite comme une sorcière (on y revient toujours...). Décembre ayant été trop intense, j’ai terminé mon dernier livre de l’année en novembre. Il s’agissait de l’essai A Short History of Myth de Karen Armstrong, traduit en français par Jean-Louis Chevalier et Delphine Chevalier sous le titre Une brève histoire des mythes. Le sujet me fascine, j’avais adoré la première partie, qui explique plusieurs mythes apparus durant la préhistoire, ainsi que les dernières pages dans lesquelles l’autrice compare les romans à des mythes et les auteurs/autrices à des prêtres. Je l’ai toutefois trouvé un peu trop complexe par moments, mais peut-être qu’il est plus accessible dans la version française.
Voilà pour mon petit bilan de lectures en 2024. En avez-vous lu quelques-uns de ma liste ? Quelle a été votre plus belle lecture cette année ? N’hésitez pas à les partager en commentaire !
Comme il va me falloir un petit peu de temps pour faire le tri dans mes photos de vacances et vous écrire ma carte postale de Crète, je vous écris un billet Croque-Livre sur le roman qui était discuté lors de ma première expérience dans un club de lecture. Il m’avait particulièrement intéressée car son action se déroule dans le monde de l’édition. J’avais donc envie d’en parler sur ce blog.
Le cinquième roman de Rebecca F. Kuang raconte l’histoire de June Hayward, une autrice américaine en manque de succès, et de son amie Athena Liu, une écrivaine d’origine asiatique en pleine ascension qui décède accidentellement en sa présence. June profite de cette mort inopinée pour récupérer le manuscrit du futur roman d’Athena, le remanier et le publier sous le nom de Juniper Song. Alors que le roman connaît un succès fulgurant, les soupçons autour de l’identité réelle de l’autrice du livre s’intensifient, entraînant June dans une spirale paranoïaque sans toutefois jamais lui faire prendre conscience de son racisme ordinaire.
Le titre, Yellowface, est particulièrement bien choisi. Signifiant « grimage en jaune », il fait référence à la pratique de maquiller grossièrement en jaune des acteurs blancs pour qu’ils puissent incarner un personnage asiatique. C’est exactement la même pratique que le blackface, « grimage en noir », plus connu dans nos contrées (dont le Père Fouettard est un bel exemple en Belgique). Cette pratique est bien évidemment raciste puisqu’elle consiste à caricaturer toute une population et à véhiculer des stéréotypes dénigrants. En reprenant le manuscrit d’Athena Liu, qui traite d’un sujet historique chinois particulièrement pointu, et en le publiant sous un nom à consonance asiatique, June Hayward s’approprie l’identité de tout un peuple et y ajoute ses propres préjugés en remaniant le texte à sa sauce (blanche). À travers ce satire, Rebecca F. Kuang dénonce le manque de diversité et le racisme subi par les personnes asiatiques dans le monde de l’édition.
Si le personnage de June est particulièrement détestable, je n’ai pas pu m’empêcher par moment d’avoir pitié d’elle. Plusieurs passages du roman sont consacrés à son amour de l’écriture et son envie de réussir dans le monde de l’édition, dont Rebecca F. Kuang dévoile les coulisses, suscitant mon intérêt. Je ne pouvais par exemple par rester insensible à cet extrait, dans lequel June explique qu’elle ne peut pas s’imaginer arrêter d’écrire :
[...] I can't quit the one thing that gives meaning to my life. Writing is the closest thing we have to real magic. Writing is creating something out of nothing, is opening doors to other lands. Writing gives you power to shape your own world where the real one hurts too much. To stop writing would kill me.
Ma traduction : « Je ne peux pas abandonner la seule chose qui donne du sens à ma vie. Écrire est ce que l’on a de plus proche de la vraie magie. Écrire, c’est créer quelque chose à partir de rien, c’est ouvrir des portes vers d’autres contrées. Écrire vous donne le pouvoir de façonner votre propre monde quand le monde réel fait trop souffrir. Arrêter d’écrire me tuerait. »
J’ai beaucoup aimé ce roman, qui permet de plonger dans le monde de l’édition tout en faisant prendre conscience du racisme ambiant de l’industrie du livre. Je l’ai dévoré dans sa version originale anglaise, mais vous pouvez le lire dans sa version française sous la traduction de Michel Pagel. Je pense vous reparler de Rebecca F. Kuang dans un autre billet Croque-Livre car cela fait des mois que j’attends de pouvoir entamer Babel, son roman fantasy qui parle de… traduction 😁
Une fois n’est pas coutume, voici un nouveau petit billet Croque-Livre ! J’avais pris ce court roman juste avant un long trajet en bus jusqu’à Londres. La quatrième de couverture m’avait intriguée. Il n’est pas tout neuf (sa publication française date de 2015), mais le récit m’a plusieurs fois donné les larmes aux yeux, d’où l’envie de vous en parler.
Comptant 232 pages et 4 chapitres, ce roman se lit rapidement. On a toutefois le temps de s’attacher aux personnages et de s’émouvoir de leur histoire. Le récit se déroule dans la même pièce : un petit café au cœur de Tokyo. Ce café a cependant une particularité. Il est possible de voyager dans le temps si l’on boit un café sur une table bien spécifique. Il y a néanmoins plusieurs règles à respecter, dont celle de ne pas quitter sa place (ce qui implique que l'on ne peut voir que les personnes qui se trouvent dans le café à la date du voyage dans le temps) et surtout celle de terminer son café avant qu’il ne refroidisse (d'où le titre du roman en français). Quatre des personnages féminins du roman vont faire ce fabuleux voyage : Fumiko, jeune femme amoureuse; madame Kôtake, infirmière soignant son mari atteint d’Alzheimer, mademoiselle Hiraï, propriétaire haute en couleurs d’un bar voisin et enfin Kei, l’épouse de Nagare, le patron du café. Dernier personnage indispensable de l’histoire, Kazu est la serveuse qui emmène ces quatre femmes dans ce périple à travers le temps.
Le texte, traduit par Miyako Slocombe, se veut tendre et poétique. Chaque petite histoire réchauffe le cœur, à l’instar d’une bonne tasse de café bien chaude que l’on déguste avec délice lors des journées automnales. Tant que le café est encore chaud n’est que le premier tome d’une trilogie, tournant autour de ce même petit établissement tokyoïte. L’auteur semble avoir gardé la même trame pour les tomes suivants, à savoir Le Café du temps retrouvé et Le Café où vivent les souvenirs. La maison d’éditions n’a toutefois pas gardé la même traductrice, le deuxième tome ayant été traduit par Mathilde Tamae-Bouhon et le troisième par Géraldine Oudin. À voir donc si les textes suivants sont tout aussi poétiques (sans mettre en doute les talents de ces deux autres traductrices, mais chaque traducteur est un lecteur avant tout et peut donc interpréter et transposer différemment le même récit).
Bref, je voulais simplement vous partager ce petit roman coup de cœur qui date déjà, mais qui m’a fait passer de très jolis moments.
Je n’ai pas écrit la semaine dernière car j’étais débordée, puis les récentes actualités mondiales ne m’ont pas incitée à prendre la plume. Quand le monde va aussi mal, je me réfugie encore plus dans les bouquins, et c’est comme ça que j’ai terminé une belle brique (sortie en 2022) qui méritait un billet Croque-Livre.
J’ai déjà parlé sur ce blog de la première trilogie de Pierre Lemaitre, Les Enfants du désastre. Il s’agit ici du premier tome d’une nouvelle saga familiale (d'ailleurs liée à la précédente), emmenant le lecteur au sortir de la Seconde Guerre mondiale, dans 3 villes différentes : Beyrouth, Paris et Saïgon. On y suit les aventures de la famille Pelletier, dont chaque membre est un personnage haut en couleur que l’on parvient sans peine à imaginer, l’auteur brossant admirablement leur portrait. On a d’abord Louis, le patriarche, fier propriétaire d’une savonnerie réputée à Beyrouth, et Agnès, son épouse aimante et discrète. Vient ensuite Jean alias Bouboule, l’aîné de la famille qui n’a pas les épaules assez larges pour assurer la relève dans l’entreprise de son père. Angoissé, peu sûr de lui et cumulant les échecs, il est marié à Geneviève, petite dame prétentieuse se pensant digne de vivre la grande vie et se plaignant sans cesse de la nullité de son mari, ce qui provoque chez lui des accès de colère plutôt problématiques… François, le deuxième fils Pelletier, ne vit que pour sa passion : le journalisme. Il va d’ailleurs percer dans le métier grâce à un fait divers sanglant : le meurtre d’une grande actrice dans un cinéma parisien. Fils cadet de la famille, Étienne est un amoureux de la vie et un amoureux tout court. Après plusieurs semaines sans nouvelles de son amant Raymond, soldat belge envoyé combattre le Viêt-Minh en Indochine, il décide de partir à sa recherche à Saïgon. Hélène est la petite dernière de la famille. Âgée d’à peine 20 ans, elle est en quête d’émancipation, quitte à se brûler les ailes, sa beauté n’attirant pas que des hommes bien intentionnés. Bien évidemment, les aventures que vivent ces différents personnages se recoupent toutes, formant à la fin un récit rocambolesque riche en suspense, retournements de situation et révélations inattendues.
Inutile de dire que j’ai adoré ce premier tome de la nouvelle saga familiale de Pierre Lemaitre, intitulée Les Années glorieuses. Comme dans la trilogie précédente, les décors sont tellement bien plantés, les personnages tellement bien travaillés qu’un vrai film de cinéma se déploie sous vos yeux à la lecture. Cela ne m’étonnerait d’ailleurs par que ce nouveau roman soit lui aussi adapté sur grand écran.
Si vous avez envie de vous évader un peu en ce moment, je ne peux que vous le recommander. De mon côté, j’espère pouvoir plonger rapidement dans le tome suivant, Le Silence et la Colère, déjà sorti en janvier 2023 (j'ai plusieurs mois de retard 🤭).
Il y a un peu plus de 2 ans, j’ai eu un coup de cœur pourChanger l’eau des fleurs de Valérie Perrin. Lors d’un de mes derniers passages à la gare de Liège-Guillemins avant de prendre mon train vers l’Allemagne, je n’ai donc pas réfléchi une seconde en trouvant sur les étals de la librairie son dernier titre. Me voilà 30 secondes plus tard à la caisse avec Trois dans les mains.
Valérie Perrin nous embarque cette fois-ci dans l’histoire d’une amitié, celle d’Adrien, d’Étienne et de Nina, mais aussi dans deux faits divers : une voiture retrouvée au fond d’un lac et une jeune fille disparue. Virginie, journaliste (et traductrice, je tiens à le préciser :D) est le personnage mystérieux qui vous fait entrer dans ce nouvel univers. Le récit saute habilement du passé au présent d’un chapitre à l’autre, mettant en avant les points de vue de divers personnages. Le suspense est au rendez-vous dès le début, vous poussant à tourner les pages. Comme dans Changer l’eau des fleurs, Valérie Perrin aborde aussi bien la mort que la vie, de l’innocence de l’enfance à la désillusion de l’âge adulte. Je ne suis pas de la génération dont elle parle, mais elle peut être une belle madeleine de Proust pour les quarantenaires, l’autrice faisant de nombreuses références musicales. Si j’ai été un peu moins attachée à ces trois amis bien différents qu’à Violette, la protagoniste de son roman précédent, j’ai aimé percer les secrets de chacun d’eux.
À travers ces récits qui se relient au fil des pages, la romancière aborde de nombreux thèmes de société, allant de la violence conjugale à la transidentité, mais toujours avec une simplicité et une poésie attachantes. J’ai ainsi noté dans mon carnet de lecture certaines phrases qui m’ont attendrie ou fait sourire, comme ce court dialogue entre Nina enfant et son grand-père après une visite au zoo :
« - Qu'est-ce que tu as préféré ? Les girafes ou les lions ?
- Le train.
- Pourquoi le train ?
- Parce qu'il est libre. »
ou encore cette phrase que j’ai trouvée si juste :
Dès qu'on libère des adultes qui ont été mômes ensemble, l'enfance remonte à la surface.
S’il ne m’a pas autant chamboulée que Changer l’eau des fleurs, Trois m’aura fait vivre de très beaux moments de lecture et surprise par le développement de plusieurs récits. Un an jour pour jour s’écoule entre le premier et le dernier chapitre, mais les 752 pages qui les séparent vous feront passer par toutes les émotions. Je vous le recommande donc 🙂
Comme pour Le Jeune Homme d’Annie Ernaux, c’est lors d’un de mes passages dans une petite librairie de presse de la gare de Lille-Europe que j’ai acheté sur un coup de tête cet essai d’Alice Zeniter. Quelques semaines auparavant, j’avais vu un extrait d’interview de cette autrice et cela avait attisé ma curiosité. Voici donc mon billet Croque-livre sur Toute une moitié du monde.
Après avoir écouté Alice Zeniter sur France Culture et me fiant au titre de son ouvrage, je pensais qu’elle n’aborderait que la place des femmes en tant qu’écrivaines. Cet essai va toutefois bien plus loin que cela. Il s’agit d’une réflexion globale sur ce qu’est la fiction, non seulement dans le monde littéraire, mais aussi dans celui du cinéma. Elle explique dans son chapitre préliminaire qu’elle a commencé à l’écrire durant le confinement, période durant laquelle elle avait eu beaucoup de mal à se plonger dans un roman, alors qu’elle avait toujours été une grande lectrice (difficulté que j'ai également éprouvée durant ces mois d'isolement d'ailleurs). Elle a alors remis en question sa relation avec la fiction, en tant que lectrice, mais aussi en tant qu’autrice.
Les trois premiers chapitres m’ont particulièrement intéressée puisqu’ils abordent la place des femmes dans l’univers de la fiction. Le premier traite principalement de la difficulté d’Alice Zeniter à s’identifier à des personnages féminins, qui sont bien trop souvent passifs. Elle l’entame en parlant de sa découverte de l’existence du test de Bechdel(je vous mets le lien vers l'article Wikipédia qui l'explique si vous ne le connaissez pas), de la représentation des femmes dans la littérature et de l’absence du désir féminin dans les romans. Le deuxième est consacré à la difficulté d’être autrice, de s’imposer dans ce monde encore trop dominé par les hommes et de s’identifier soi-même en tant qu’écrivaine, ce terme ayant toujours été réservé aux hommes. Elle y parle du sexisme des écrivains et raconte quelques expériences glaçantes vécues dans le monde fermé de l’édition. L’autrice y déplore également le fait que les écrivaines ne sont élevées au rang de créatrices littéraires que lorsqu’elles sont panthéonisées. Elle dénonce enfin la pression que les autrices subissent pour être jolies ou féminines afin de pouvoir intéresser les lecteurs. Le troisième est quant à lui dédié à ce qu’elle appelle la « parade virile », soit qu’il faut être un homme, un vrai (à la manière d'Hemingway si l'on prend l'exemple le plus fragrant), pour être considéré comme un génie de la littérature.
Les chapitres suivants sont plus techniques. Alice Zeniter s’y penche davantage sur le roman en tant que forme de fiction et sur l’art de l’écriture. Elle se questionne notamment sur la manière de réinventer le roman, sur la place importante qu’y jouent les personnages, sur l’utilité de son métier, sur les relations conflictuelles sur lesquelles se basent toutes les œuvres de fiction (aussi bien littéraires que cinématographiques), sur l’absence de la nature dans les ouvrages ou encore sur comment bien terminer un livre, chapitre qui clore d’ailleurs son « essai » (que je mets entre guillemets tellement ce livre sort de l'ordinaire).
J’ai bien aimé plonger dans les réflexions de cette grande lectrice et autrice (traductrice qui plus est), même si les chapitres plus techniques ont parfois mis à mal ma concentration. C’est en effet une lecture extrêmement riche, qui se base sur une multitude de références littéraires. Cet ouvrage m’a d’ailleurs donné envie de lire d’autres autrices et surtout Toni Morrison, dont les extraits d’interview ponctuent Toute une moitié du monde.
Si vous êtes un(e) grand(e) lecteur/lectrice et que vous êtes passionné(e) par l’art de l’écriture, cet ouvrage saura vous combler.