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Point culture trimestriel 2026 2/4

Nous avons déjà passé la mi-juillet et la fin du deuxième trimestre de 2026. Il est temps que je parle de mes coups de cœur culturels de ces 3 derniers mois, avec un récapitulatif de mes lectures, des films qui m’ont marquée, des chansons qui me sont restées en tête et des spectacles que j’ai pu voir.

LECTURE

Mon rythme de lecture a diminué par rapport à celui du premier trimestre. Je n’ai ainsi achevé que 5 bouquins au printemps. Vous pouvez lire mon retour plus détaillé sur The Names (ou Les Prénoms) de Florence Knapp dans le billet Croque-Livre que je lui ai consacré. Voici mes avis pour les 4 autres.

  • King Kong Théorie, de Virginie Despentes (ma note : 3/5)

Cela faisait longtemps que cet essai de 2006 était sur ma liste vu qu’il s’agit de l’une des lectures phares si l’on s’intéresse au féminisme. S’appuyant sur ses expériences personnelles en tant que victime de viol et d’ancienne prostituée, Virginie Despentes y déconstruit les mécanismes qui assujettissent les femmes au rôle d’objets sexuels pour les hommes. J’ai toutefois moins accroché à l’écriture de Despentes et l’ouvrage m’a moins chamboulée que Sorcières de Mona Chollet (dans le domaine des ouvrages féministes, du moins). Il faut dire que le langage de Despentes est plus cru. J’avais parfois un peu de mal à suivre le rythme de ses phrases, l’autrice ayant sans doute été emportée par la colère et l’injustice. Cela reste cependant un classique féministe à mettre entre toutes les mains, sorti 1 an avant #MeToo, mais toujours autant d’actualité (vu que nous vivons toujours dans une société patriarcale et que, même si la parole se libère, la culture du viol est toujours bien présente…).

  • Notre corps, leur choix ? de Bettina Zourli (ma note : 3,5/5)

C’est lors d’une séance shopping à Lille avec ma sœur que je suis tombée sur ce petit essai de moins de 150 pages de Bettina Zourli. Je suis depuis déjà quelques années cette journaliste et créatrice de contenus féministes sur les réseaux sociaux, l’ayant découverte avec son ancien compte @jeneveuxpasdenfants. Étant moi-même childfree, j’ai toujours trouvé un certain écho dans ses contenus. Je n’ai donc pas hésité une seconde à me procurer son dernier essai, qui parle de la menace sur la liberté reproductive des femmes en ces temps sombres. J’ai trouvé son essai vraiment bien écrit et documenté avec des notes très nombreuses pour soutenir ses propos (de quoi faire taire les masculinistes qui veulent toujours des preuves de ce que les féministes avancent). Elle y explique tous les aspects de la baisse de natalité (qui est loin d'être uniquement dû au mouvement childfree) et propose des solutions pour résoudre le problème.

  • The Ministry of Time, de Kaliane Bradley (ma note : 3/5)

J’avais proposé plusieurs fois ce livre lors des réunions de mon club de lecture et j’étais heureuse de pouvoir enfin me plonger dans ce roman qui promettait un voyage dans le temps. Je vous mets ci-dessous la quatrième de couverture figurant sur la version française, traduite sous le titre Le ministère du Temps par Jean Esch pour vous donner un aperçu de l’histoire :

Londres, dans un futur proche. Une fonctionnaire se voit confier une mission ultra-confidentielle au sein d’un mystérieux ministère qui fait venir du passé une poignée d’«expatriés». En tant que «passerelle», elle devra accompagner et surveiller le capitaine de frégate Graham Gore, disparu deux siècles plus tôt en Arctique. Ce parfait gentleman de l’Angleterre victorienne se retrouve soudain propulsé au vingt et unième siècle : il est scandalisé de devoir cohabiter avec une femme célibataire, abasourdi d’être transporté à l’ère de l’électroménager et de Spotify, et ébranlé de découvrir que le puissant empire britannique n’est qu’un lointain souvenir. Alors que Graham et sa «passerelle» apprennent à s’apprivoiser, ils découvrent que le projet du ministère est menacé. Entre disparitions inexpliquées, trahisons et mensonges, il devient difficile de savoir à qui se fier. Une chose est sûre : leurs choix pourraient bien transformer l’avenir.

Le résumé me paraissait passionnant et, bien que l’histoire comporte des passages humoristiques et palpitants, j’ai été quelque peu déçue. Le récit m’a semblé particulièrement difficile à suivre car l’autrice part un peu dans tous les sens et touche un peu à tous les genres du roman (science-fiction, thriller, roman d'aventure, histoire d'amour…). En outre, l’histoire tirait un peu en longueur sans vraiment mener à une fin satisfaisante. Je n’ai donc pas été convaincue…

  • Un jour sans femme, de Laetitia Colombani (ma note : 4/5)

Impossible de ne pas acheter ce roman lors de mon dernier passage en terre francophone. Laetitia Colombani m’avait charmée il y a bientôt 10 ans par La Tresse. Cet ouvrage, que l’autrice a elle-même adapté au cinéma, mêle les histoires de 3 femmes sur 3 continents, tout comme l’on entremêle les 3 brins d’une tresse. Laetitia Colombani reprend un peu le même principe dans Un jour sans femme, publié au mois de mai. On y suit l’histoire de 4 femmes, également réparties aux 4 coins de la planète, qui vont être réunies autour d’un même événement mondial, ce fameux «jour sans femme». Chaque histoire traite de la condition féminine et des problèmes que les femmes rencontrent peu importe l’endroit où elles se trouvent sur la planète : le féminicide en Islande, l’excision au Sénégal, le harcèlement subi par les femmes enceintes qui continuent de travailler au Japon ou encore les femmes emprisonnées en cas de fausse couche au Salvador. C’est donc un roman résolument féministe, qui pousse à se relever et à être solidaire avec les autres femmes pour montrer une bonne fois pour toutes que, sans nous, le monde ne tournerait plus rond.

FILMS / SÉRIE

J’ai regardé plusieurs séries avec mon cher et tendre au cours des derniers mois, mais aucune ne m’a particulièrement marquée. Par contre, lors de mon vol pour le Vietnam en avril, j’ai eu l’occasion de voir 2 films que j’ai vraiment adorés :

  • Memoir of a Snail, film d’animation réalisé par Adam Elliot (ma note : 4/5)

J’ai choisi ce film par hasard et n’ai vraiment pas regretté ! Cela faisait bien longtemps que je n’avais plus regardé de films d’animation et celui-ci, pour adultes, m’a vraiment touchée. C’est l’histoire de Grace Pudel, une jeune fille tellement passionnée par les escargots qu’elle les collectionne et se croit elle-même être l’un de ces mollusques sympathiques qui se baladent avec leur maison sur le dos. Le film, traduit en français sous le titre Mémoires d’un escargot, parle ainsi de ses mémoires. Après une enfance dans une famille pas très riche, mais très heureuse, Grace se retrouve séparée de son frère jumeau Gilbert et mène une vie pas très folichonne, mais avec de jolis passages quand même, qui rappellent que les bons moments de la vie ne doivent pas forcément être grandioses. J’ai été emportée par le récit de Grace à travers ce film plein de poésie, à la fois mignon, plein d’espoir et très touchant. Bref, un excellent moment de cinéma (uniquement pour adultes, je le précise car l'histoire est un peu trop sombre pour les enfants) !

  • Lee, film réalisé par Ellen Kuras (ma note : 5/5)

Cela faisait un moment que je voulais voir ce film dramatique et biographique sur la photographe de guerre Lee Miller, interprétée magistralement par Kate Winslet. L’actrice britannique rend véritablement hommage à cette femme déterminée, indépendante, féministe, qui s’impose parmi les hommes sur le front pour montrer la réalité de la guerre. Kate Winslet transmet parfaitement les émotions ressenties par la photographe lors de ses reportages dans les camps et en plein combat. Un film très dur de par son sujet, mais qui permet de faire connaître cette photographe de talent qui a révélé au monde entier les horreurs de la Seconde Guerre mondiale. J’ai aussi beaucoup aimé la fin du film, surprenante, et tellement émouvante. Inutile de dire que j’ai beaucoup pleuré… Le film déborde en outre de sororité, Lee attachant une grande importance à ses amies et défendant les femmes qu’elle rencontre (peut-être parce que le film est réalisé par une femme…). Puis, il n’a fait que renforcer mon admiration pour Kate Winslet, cette actrice sans fard qui continue de se battre pour se montrer telle qu’elle est (pour l'anecdote, elle a dû insister pour que l'on n'efface pas ses rides sur l'affiche… alors que je l'ai toujours trouvée absolument magnifique). J’ai eu un véritable coup de cœur pour ce film et le recommande vivement si vous aimez les biographies de femmes extraordinaires !

SPECTACLES / EXPOS

Ce trimestre a été un peu moins riche en spectacles que le précédent, mais j’ai quand même eu le plaisir d’assister aux spectacles de danse de mon ancienne compagnie et au premier gala de ma petite nièce, en plus de 2 autres spectacles «professionnels» :

  • Hoi An Memories, spectacle en plein air à Hoi An au Vietnam (ma note : 3,5/5)

Lors de mon voyage au Vietnam (dont j'espère publier la carte postale prochainement), j’ai eu l’occasion d’assister à un spectacle en plein air absolument grandiose sur l’île de Hen, à Hoi An. Il raconte 400 ans de l’histoire de la ville par des numéros époustouflants alliant chants, danse, lumières, feux et jets d’eau, ainsi que près de 500 interprètes. Si jamais vous voyagez au Vietnam et passez par Hoi An, je le recommande vraiment car on en prend plein les yeux. N’hésitez pas non plus à vous rendre plus tôt sur l’île car il y a des représentations de danse tout au long de la journée (ça ressemble un peu à une usine dit comme ça, mais le niveau est élevé et ça change d'avoir un parc dédié aux spectacles et à la danse).

  • Mayerling, ballet de Kenneth MacMillan par le Royal Ballet (ma note : 3,5/5)

J’avais déjà assisté à ce ballet il y a quelques années, mais quand j’ai vu qu’il restait des places pour la soirée où mon duo favori de danseurs interprétaient les personnages principaux, je n’ai pas pu résister. Francesca Hayward et Marcelino Sambé, grands amis dans la vie, dégagent une véritable alchimie sur scène, j’adore les voir danser ensemble. Quant au ballet lui-même, sur une musique de Franz Liszt, il est un peu trop complexe et sombre à mon goût. Il s’inspire de faits réels, à savoir le meurtre et suicide du prince Rodolphe d’Autriche et de sa maîtresse Mary Vetsera, avec toute une floppée de têtes couronnées gravitant autour d’eux. Le personnage de Rodolphe est en outre violent envers les femmes, ce que la chorégraphie réaliste de Kenneth MacMillan fait bien comprendre, ce qui fait que j’étais moins emportée par son histoire d’amour avec Mary (on est loin de Roméo et Juliette). Cela dit, j’ai passé une excellente soirée de ballet grâce aux talents combinés de Francesca et de Marcelino.

Pour conclure, je n’ai pas un mais deux coups de cœur audio. Le premier est un épisode du Podkatz, le podcast de Juliette Katz, intitulé La violence des traditions. L’invitée, Diaryatou Bah, y raconte le calvaire qu’elle a vécu avec son excision et son mariage forcé. Malgré son thème particulièrement difficile, cet épisode est d’un intérêt public, pour se rendre compte de ce que subissent encore les femmes dans certaines régions du monde. En écoutant ce témoignage, livré avec une infinie douceur, je suis passée par toutes les émotions, de l’horreur à la colère en passant par la tristesse mais aussi l’admiration pour Diaryatou, qui fait preuve d’une résilience incroyable et se sert aujourd’hui de ses épreuves passées pour sensibiliser sur l’excision et les violences subies par les femmes de son pays d’origine, la Guinée. Si vous avez le cœur bien accroché, je vous invite à l’écouter ou à regarder son témoignage (ici). Et si vous préférez la lecture, sachez qu’elle a sorti une autobiographie en 2006, intitulé On m’a volé mon enfance. Mon deuxième coup de cœur est beaucoup plus léger puisqu’il s’agit d’une chanson de Kiki Rockwell, une chanteuse néo-zélandaise dont j’ai déjà parlé dans le dernier point culture trimestriel de 2025. Il s’agit de Faery Queen, un morceau entraînant aux rythmes folkloriques, qui est une ode à la danse. J’ai adoré le clip vidéo que Kiki a sorti pour cette chanson, qui montre une jeune fille danser jusqu’à la fin de sa vie, la dernière partie de la vidéo mettant en scène une dame âgée aux magnifiques cheveux blancs qui prend un plaisir fou à danser. Vu l’invisibilisation des femmes passé un certain âge, c’est rafraîchissant à voir !

Et vous, quels sont les livres, les films, les séries, les spectacles, les expos, les podcasts ou les œuvres musicales qui vous ont fait vibré.e au printemps ? N’hésitez pas à les partager !

La Chanson du Rayon de lune, de Tonie Behar

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Ce roman sorti en 2021 était sur ma liste d’envies de lecture depuis un certain temps. J’avais été attirée par sa couverture, son titre poétique et sa quatrième de couverture prometteuse. Quand ma belle-mère m’a demandé ce que je voulais pour Noël, je n’ai donc pas hésité à l’ajouter aux livres que j’aimerais voir sous le sapin. La Chanson du Rayon de Lune a accompagné mes soirées durant la dernière semaine de mars et m’a vraiment enchantée. En voici donc un petit billet Croque-Livre.

Le roman débute en novembre 2019 et nous plonge dans le travail minutieux de sa première protagoniste, Amanda, une créatrice de bijoux. Cette jeune femme ambitieuse décide de faire rouvrir la cheminée condamnée de son appartement parisien du boulevard Montmartre et a la surprise d’y découvrir un coffret contenant une bague (le fameux Rayon de lune) et des lettres datant du XIXe siècle. Lorsqu’elle tombe sur ce trésor, elle est en compagnie d’Alexandre, un avocat pour le moins arrogant qu’elle fréquente depuis plusieurs mois. Ce dernier lui dit qu’il peut faire expertiser la bague auprès d’un spécialiste et part avec le précieux écrin. Amanda garde les lettres et fait ainsi la connaissance de Joséphine, une grisette (nom donné aux ouvrières parisiennes aux faibles revenus, en particulier aux couturières), qui vivait autrefois sous les combles de son immeuble, et de son amour naissant avec Antoine, un avocat dont le cabinet était installé dans son appartement. L’histoire se poursuit quelques mois plus tard, après la rupture entre Amanda et son avocat (qui ne lui a jamais rendu la bague), lorsque les habitants de l’immeuble se réveillent le 14 février 2020 face à une scène d’horreur dans la cour : le corps sans vie d’Alexandre, écrasé au sol. S’ensuit une enquête policière rocambolesque entrecoupée par le récit de l’histoire de Joséphine, racontée à travers sa correspondance avec Antoine.

J’ai vraiment beaucoup aimé le parallèle entre Amanda et Joséphine, toutes deux créatrices de bijoux (c'est le rêve de Joséphine) dont la vie est mise à mal par les actes de leurs amants (Alexandre et Antoine étant avocats). À travers la correspondance de Joséphine, on découvre les conditions de vie des femmes au XIXe siècle et les difficultés pour devenir indépendante à cette époque, ainsi que les réactions masculines face à l’envie d’épanouissement personnel des femmes. On remarque ainsi le changement de comportement d’Antoine, qui devient tour à tour allié ou opposé aux choix de Joséphine. Réalisant ce à quoi sa grisette fait face, il s’intéresse au statut juridique des femmes et va chercher à améliorer sa situation. Je reprends ici un passage d’une de ses lettres :

« Juridiquement, vous n’avez pas plus d’autonomie qu’un nouveau-né. De la tutelle du père qui a sur vous tous les droits, vous êtes censées passer à celle du mari qui en aura encore plus et surtout celui de s’approprier votre fortune, si par hasard vous en avez une. […] Quand vous n’avez point de mari, la société se charge d’y suppléer : patron, amant protecteur, asile, hôpital ou couvent. On s’accorde communément à dire que vous êtes vénales ? C’est parce que l’argent est aux mains des hommes et que vous devez passer par nous pour y avoir accès. Manipulatrices ? N’étant pas libre d’agir par vous-même, vous vivez votre destin par procuration. Fragiles ? Parce que vous n’avez aucun autre droit que celui de nous obéir. De haut en bas, la société est construite sur le pouvoir des hommes. »

Si j’ai tant aimé ce roman, c’est parce que son autrice a fait toutes les recherches nécessaires pour rendre son histoire la plus plausible possible. Autrice d’origine turque et vivant à Paris depuis ses 5 ans, Tonie Behar a été journaliste avant de commencer à écrire des histoires. Elle a ainsi mené un travail de fond auprès de spécialistes, notamment pour que toutes les scènes se déroulant au commissariat soient réalistes. D’ailleurs, la partie policière du roman est bien ficelée, je ne m’attendais pas à son dénouement. J’ai adoré passer du style d’écriture plus dynamique de l’enquête et des interactions d’Amanda aux jolies tournures de phrases d’antan dans la correspondance entre Joséphine et Antoine. Les personnages sont attachants (hormis Alexandre qui m'a agacée dès le début 😅) et révèlent une certaine sororité, les femmes jouant un grand rôle dans l’histoire.

J’ai appris que ce roman fait partie d’une saga autour des habitants de l’immeuble d’Amanda. Peut-être me laisserai-je donc tenter par une autre des histoires de Tonie Behar… Et vous ?

Toutes des filles en jaune, de Florence Hinckel

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Demain, samedi 8 mars, des manifestations et marches féministes auront lieu dans le monde entier à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes (et non la Journée de la femme). L’an dernier, j’avais tenu à vous partager un essai qui m’avait bouleversée et qui a renforcé mes convictions féministes : Sorcières, la puissance invaincue des femmes de Mona Chollet. Cette année, je voulais vous parler d’un roman féministe bien ficelé, qui parle plus particulièrement de la place des femmes dans l’espace public : Toutes des filles en jaune de Florence Hinckel.

Le roman part d’un « fait divers » bien trop courant : sur une place fréquentée de Paris lors d’une fin de journée ensoleillée, une jeune femme vêtue d’une robe jaune se fait siffler par un homme. Adèle, la « fille en jaune », tente de passer outre, jusqu’à ce que l’insistance de l’homme et ses appels de plus en plus insultants la mettent à bout et qu’elle lui réponde : « Lâche-moi, connard ! » Pour garder la face et reprendre sa place de mâle dominant, le harceleur assène alors Adèle d’un coup violent, qui la fait tomber par terre et la blesse au visage. La vie reprend son cours pour la plupart des personnes présentes sur la place, mais elle changera définitivement pour Adèle et pour 3 autres témoins de la scène.

Dans son roman, Florence Hinckel analyse cette scène d’agression de rue à travers le point de vue de 4 personnages : Adèle, la victime, Myriam, une adolescente de 12 ans, Joaquim, un étudiant d’une vingtaine d’années, et Virginie, une enseignante de 55 ans qui a eu le réflexe de filmer la scène du haut de son balcon. Chaque chapitre est consacré à l’un des personnages, nous plongeant dans ses réflexions changeantes :

  • Adèle passe par toutes les étapes que peuvent connaître les victimes d’agression : le déni, la honte, la culpabilité, la perte de confiance en soi…
  • Myriam s’interroge sur son avenir en tant que femme, sa manière de se comporter avec les hommes.
  • Joaquim remet en question ses propres comportements de drague, les réflexions sexistes de ses proches, sa conception des relations avec les filles.
  • Virginie se demande quoi faire de la vidéo de l’agression, doutant de ses conséquences sur la victime, cherchant définitivement à l’aider sans la heurter davantage.

Le roman nous permet ainsi de suivre la prise de conscience féministe des personnages, tous d’âges et d’horizons différents, rappelant que la défense des droits des femmes et la question de la place des femmes dans l’espace public sont des problèmes qui nous concernent toutes et tous.

Autrice d’une cinquantaine d’ouvrages, la plupart destinés aux enfants, adolescents et jeunes adultes, Florence Hinckel tient toujours à dénoncer de manière pédagogique les inégalités sociales. Avec ce roman, elle espère faire prendre conscience aux lecteurs du problème des agressions sexistes. Comme elle le dit dans cet entretien, rien ne peut mieux aider à comprendre les questions d’inégalité de genres et à trouver des solutions que de lire des écrits féministes. Toutes des filles en jaune en fait définitivement partie. Je vous le recommande chaudement !

Lilith : The Heroin Women Have Waited Six Thousand Years for, de Nikki Marmery

La semaine dernière, j’ai fait le bilan de mes lectures de 2024. Parmi mes coups de cœur de l’année, Lilith de Nikki Marmery est largement arrivé en tête. Je lui avais attribué 4,5 étoiles et avais ajouté comme commentaire global : « J’ai adoré, hyper passionnant, les notes de l’autrice sont éclairantes, un livre fondamentalement féministe, beaucoup de colère, de désespoir face à l’état actuel du monde. Une réécriture des mythes patriarcaux. ». Il était temps que je lui consacre un billet Croque-livre.

C’est lors d’une balade en solo dans Londres, et plus particulièrement dans la fabuleuse rue bordée de librairies de Cecil Court, que la couverture rouge, noire et dorée du livre, signée Sarah Whittaker, m’a tapée dans l’œil. Je l’ai repérée dès que je suis entrée à Watkins Books, une librairie spécialisée dans l’ésotérisme, les soins du corps et de l’esprit. Lilith était posé sur une table entièrement dédiée au féminisme, aux côtés d’autres livres traitant de légendes autour de femmes, déesses et divinités oubliées… J’ai eu du mal à résister, prête à repartir avec une tonne de bouquins, mais comme j’avais déjà une pile à lire énorme, je me suis limitée à un seul ouvrage et je n’ai pas pu repartir sans Lilith… je n’ai clairement pas été déçue. Je vous traduis ci-dessous le résumé :

Dans le Jardin d’Éden, au commencement du temps, un mensonge scandaleux est né : celui selon lequel les femmes sont des êtres inférieurs.
Lilith et Adam sont égaux et heureux dans le Jardin d’Éden. Mais quand Adam décide que Lilith doit se soumettre à sa volonté et accepter de coucher avec lui dans la position du missionnaire, elle refuse et est bannie du Paradis pour toujours.
Diabolisée et mise de côté, Lilith regarde avec fureur Dieu créer Ève, la femme qui accepte sa soumission. Mais Lilith a un secret : elle a déjà goûté au fruit de l’arbre de la connaissance. Douée de sagesse, elle sait pourquoi Ashera, l’épouse et l’égale de Dieu, la reine du Ciel, est disparue. Lilith a un plan : elle va sauver Ève, trouver Ashera, rétablir l’équilibre du monde et regagner sa place légitime au Paradis.
Lilith est l’héroïne que les femmes attendent depuis six mille ans.

Le roman retrace la quête de Lilith, qui rencontre dans son périple plusieurs personnages bibliques, dont Noé et surtout son épouse Nahamma au moment de la construction de l’arche, la princesse Jézebel ou encore la fameuse Marie Madeleine. Chaque événement est réécrit, mettant en exergue toutes les inégalités et injustices à l’encontre des femmes dans les livres sacrés. Façonnée dans la glaise comme Adam, faisant de l’homme et de la femme des êtres égaux, Lilith voit avec horreur Dieu créer Ève à partir d’une côte d’Adam, ce qui la rend inférieure à lui. Femme indépendante et libre de ses désirs, Lilith se bat contre l’autorité masculine et pousse toutes celles qu’elle rencontre à se rebeller contre le patriarcat. Elle aborde des sujets toujours aussi actuels, comme la violence conjugale, le droit de disposer de son corps, le tabou des règles, la protection de l’environnement… Le livre est truffé de phrases féministes énoncées par la protagoniste avec humour, intelligence, sagesse et puissance. Je vous en partage quelques-unes, avec mes propositions de traduction.

"It is husbands that age women. I stay young because I am free"

« Ce sont les maris qui vieillissent les femmes. Je reste jeune car je suis libre. »
"[...] Wisdom demands they choose when and how often they bring new life into the world: the power to give life comes with the right to deny it. [...] as they nurtured and cherished their young, so they were bound to protect this living world that sustains us, not dominate and exploit it. I told them their bodies are not foul nor sinful; these are bold calumnies advanced to deny the power of our wombs. The blood we shed is the source of all life: it is holy, not unclean."

« [...] La sagesse requiert que [les femmes] choisissent quand et à quelle fréquence apporter une nouvelle vie au monde : le pouvoir de donner la vie vient avec le droit de la refuser. [...] alors qu'elles prenaient soin de leurs enfants et les chérissaient, elles étaient aussi tenues de protéger ce monde vivant qui nous maintient en vie, ne pas le dominer ni l'exploiter. Je leur ai dit que leurs corps ne sont ni dégoûtants ni honteux ; que ces propos sont des calomnies impudentes proférées pour nier le pouvoir de nos utérus. Le sang que nous perdons est la source de toute vie : il est saint, pas impur. »
"I wonder: will a woman's message ever be heard? Or will it always be too weak, too angry, too impassioned? Too irrelevant for all mankind (by which they mean: for men) ?"

« Je me demande : le message d'une femme sera-t-il un jour entendu ? Ou sera-t-il toujours trop faible, trop agressif, trop passionné ? Trop hors de propos pour toute l'humanité (terme par lequel ils entendent : pour les hommes) ? »

Nikki Marmery termine son roman par une dizaine de pages de notes pour expliquer ses inspirations et les faits qu’elle a repris dans la Bible et d’autres écritures sacrées. Elle indique au début de ses notes que la création d’Ève à partir de la côte d’Adam justifiait l’infériorité de la femme depuis 2500 ans, et que sa vulnérabilité à la tentation avait servi de modèle pendant des siècles aux brûleurs de sorcières qui prétendaient que les femmes étaient facilement séduites par le diable. Bref, elle fait un lien entre ces mythes bibliques et le patriarcat et remet à leur juste place les figures féminines des textes sacrés qui ont été oubliées ou diabolisées. J’ai trouvé ces notes tout aussi passionnantes que le roman en lui-même. Je dois aussi m’attarder un peu sur l’aspect esthétique du livre, avec de très belles illustrations sur la couverture, mais aussi sur les pages internes, qui contiennent diverses cartes géographiques retraçant le parcours de Lilith.

« Pour les femmes partout dans le monde. Soyez vos propres dieux. Votre Mère l’ordonne. »

Face à l’actualité effrayante, Lilith rappelle la puissance féminine que nous avons chacune au fond de nous et la nécessité de continuer à nous battre pour l’égalité. Il n’existe malheureusement pas en français (du moins pas à ma connaissance), mais si vous comprenez l’anglais, je ne peux que vous le recommander chaudement. Cela faisait longtemps que je n’avais eu de roman qui me tenait éveillée jusque tard dans la nuit et que j’avais hâte de rouvrir le lendemain…