Archives de Catégorie: Les mots qui fâchent

Mon point de vue sur certains abus de langage et leur explication.

Les mots qui fâchent : « présomption d’innocence », « classement sans suite », « non-lieu », « diffamation »

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Depuis la libération de la parole des femmes avec #MeToo, les accusations contre des personnalités publiques font régulièrement les gros titres. Après Depardieu, PPDA, l’abbé Pierre (et bien d'autres…), c’est au tour de Patrick Bruel d’être au cœur des débats sur les réseaux sociaux. Comme les expressions juridiques sont souvent utilisées à tort et à travers sur ce tribunal du net, il me semble intéressant de se pencher sur leur définition pour mieux comprendre ce jargon judiciaire.

Photo de Sasun Bughdaryan sur Unsplash

Dans ces discussions animées par commentaires intercroisés sur Facebook, X et Instagram, les expressions « présomption d’innocence », « classement sans suite », « non-lieu » et « diffamation » reviennent souvent. Mais que veulent-elles dire juridiquement parlant ?

  • Présomption d’innocence : il s’agit d’un principe de justice selon lequel une personne est considérée innocente tant que sa culpabilité n’a été établie par un tribunal. Cette notion a été inscrite à la fin du XVIIIe siècle dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, notamment pour éviter de condamner des innocents sans preuve ou de leur faire subir des tortures pour leur soutirer de faux aveux. En gros, cela ne veut pas dire que l’individu est innocent dans les faits, mais qu’aucune décision de culpabilité n’a été prononcée à son encontre. Si vous voulez en savoir plus sur le concept de la présomption d’innocence, je vous renvoie à cet épisode du podcast L’Heure du Monde, consacré à ce sujet.
  • Classement sans suite : on dit qu’une affaire est classée sans suite lorsque le parquet décide de ne pas engager de poursuites judiciaires. Cela ne veut pas toutefois pas dire qu’une affaire a été inventée de toutes pièces ou que l’individu accusé n’est pas coupable dans les faits. Le ou la procureur(e) peut décider de ne pas poursuivre une affaire pour différents motifs, comme l’immunité de la personne accusée (qui est protégée de toute poursuite judiciaire selon la loi), l’absence d’infraction (par exemple, si votre voisin vous traite de « moule à gaufres », que vous portez plainte contre lui et que cette expression ne figure pas comme une injure dans la loi, le ou la procureur(e) peut classer votre affaire sans suite), ou encore la prescription, qui signifie que les faits ont été commis il y a trop longtemps pour être encore jugés, un motif souvent évoqué dans les affaires d’incestes et de violences sexuelles.
  • Non-lieu : d’après le Larousse, un non-lieu est une « décision de clôture par laquelle une juridiction d’instruction déclare qu’il n’y a pas lieu de continuer les poursuites ». Cette décision est rendue à la fin d’une enquête approfondie, lorsque le ou la juge d’instruction décide de ne pas renvoyer l’individu mis en cause au tribunal pour divers motifs, le plus fréquent étant l’insuffisance d’éléments pour justifier un procès.

En résumé, ces 3 expressions sont beaucoup plus complexes et ne veulent pas dire que la personne mise en cause est innocente ou coupable, mais simplement que la justice ne s’est pas prononcée.

Outre ces 3 expressions souvent brandies pour défendre la personnalité publique faisant l’objet de plaintes, on trouve aussi sur les réseaux des commentaires accusant les plaignant(e)s (surtout les plaignantes…) de « diffamation ». Mais c’est quoi la diffamation exactement ?

Selon le Service public français, il y a diffamation lorsque, je cite, « quelqu’un affirme un fait ou accuse une personne d’un fait qui nuit à son honneur ou à sa réputation ». Une victime qui porte plainte contre une personnalité publique pour des faits de violence sexuelle cherche avant tout à ce que les faits qu’elle avance soient reconnus et que justice soit faite. Cela ne constitue pas en soi de la diffamation. Par contre, crier sur tous les toits et en public qu’un tel est un violeur sans qu’une décision de justice n’ait été rendue peut être considéré comme diffamatoire par la justice, selon le contexte (l'équilibre entre diffamation et liberté d'expression est fragile).

Ce qui m’agace particulièrement, c’est que lorsque des individus clament sur les réseaux sociaux que « l’affaire a été classée », « X est présumé innocent », « il y a eu un non-lieu », c’est parfois pour rendre les victimes coupables de mensonge, toujours avec les mêmes refrains : 1) « elles font ça pour attirer l’attention », 2) « elles veulent juste de l’argent », 3) « si elles étaient pas contentes, fallait se plaindre avant »

Pour répondre à ces « arguments » : 1) Le viol est l’un des rares crimes où la honte est dans le camp de la victime et non de l’agresseur. Vous chercheriez vraiment à attirer l’attention si vous aviez honte ? 2) L’argument de la recherche de gain financier ne tient pas la route. Même quand la victime obtient gain de cause (ce qui est encore trop rare dans les affaires de viol et autres violences sexuelles…), les dommages et intérêts qu’elle perçoit sont bien inférieurs aux dépenses encourues pour engager des poursuites judiciaires, sans compter les années de suivi psychologique, médical et j’en passe pour soigner les traumatismes de l’agression. 3) Le délai de plusieurs années avant de porter plainte s’explique, entre autres, par la honte, la peur de devoir faire face à son agresseur, l’amnésie traumatique (quand le cerveau bloque pendant des années les souvenirs d'agressions sexuelles), ou le fait que la parole des femmes est encore et toujours remise en doute. Et quand on sait qu’une grande majorité des plaintes pour agressions sexuelles sont classées sans suite en France (70 % en 2023 d'après cet article), cela ne motive pas vraiment à porter plainte…

Avant de commenter toute affaire de violences sexuelles sur les réseaux, il serait donc utile de se pencher un peu plus sur le poids des mots et de comprendre ce que ces expressions juridiques impliquent. Elles ne sont pas des preuves de la véracité des faits, mais renvoient simplement à des processus juridiques. Et surtout, il est temps de retrouver de l’empathie pour les victimes, de développer notre capacité à nous mettre à leur place et de nous rendre compte de la violence qu’elles peuvent subir sur les réseaux quand leurs paroles sont minimisées, ignorées ou réduites au mensonge.

Les mots qui fâchent : coloniser

Si vous suivez l’actualité, vous n’êtes pas sans savoir que Londres a accueilli, il y a une semaine, l’une des plus grandes marches d’extrême-droite de son histoire. Le Royaume-Uni est mon pays d’adoption et voir une partie de son peuple manifester contre l’immigration est un coup dans le cœur. À la tristesse de voir ce monde devenir de plus en plus fermé sur lui-même s’ajoute la colère face à cette bêtise et de nouveau face à ces mots qu’on utilise à tort et à travers…

Photo de Puwadon Sang-ngern sur Pexels

Passons les portraits brandis en tant que martyr de l’extrémiste américain qui s’est fait tuer par plus extrémiste que lui ou l’intervention vidéo du soi-disant génie qui a l’étrange maladie de faire involontairement des saluts nazis et focalisons-nous sur l’invité d’honneur français, qui n’était autre que le Monsieur-Je-Me-Crois-Plus-Intelligent-Que-Tout-Le-Monde à la tête de gnome (je suis sûre que vous avez l’image…). J’ai entendu une petite partie de son discours et ça m’a hérissé le poil :

« Vous et nous, le peuple anglais et le peuple français sommes confrontés au même danger mortel. Vous et nous sommes colonisés par nos anciennes colonies. »

On va zapper le passage drama queen du « danger mortel » (alors qu'il n'y a rien de plus dangereux et mortel que les attaques de partisans de l'extrême-droite...) et se concentrer sur la deuxième phrase. La France et l’Angleterre seraient « colonisées ». Mais ça veut dire quoi « coloniser » au juste ?

Larousse : 1. Transformer un pays en une colonie, en un territoire dépendant d’une métropole. 2. Peupler un pays, une région de colons : les Anglais ont colonisé l’Australie. 3. Mettre un pays sous sa dépendance économique. 4. Occuper un lieu, l’envahir en s’installant en grand nombre dans des résidences secondaires, des propriétés : Les mauvais feuilletons colonisent le petit écran.

Le Robert : 1. Peupler de colons. 2. Faire d’un pays une colonie. 3. (au figuré) Envahir ; être omniprésent dans (un lieu, un domaine).

Alors, certes, les 3e et 4e définitions peuvent s’appliquer à l’Angleterre, et à Londres en particulier. Les étrangers, dont je fais partie, s’installent depuis toujours en grand nombre dans la capitale du Royaume-Uni, bien que beaucoup l’aient fuie depuis le Brexshit. C’est vrai aussi qu’il y a de plus en plus de kebabs, de restaurants indiens et de buffets asiatiques (de même que de grandes chaînes américaines, d’ailleurs, mais bizarrement, ça pose moins problème…). Oui, on peut entendre de l’espagnol, du bengali, du chinois ou du français dans le métro londonien, tout comme l’on peut y croiser, sur le même trajet, des femmes voilées, arborant des motifs africains colorés ou vêtues de salwar kameez. Mais est-ce que les Anglais ont disparu pour autant, tout comme le sont aujourd’hui d’innombrables peuples amérindiens ? NON.

Comment l’ignoble petit gnome français ose-t-il comparer la vague d’immigration actuelle aux colonies des siècles passés ? Certes, beaucoup de ces immigré.e.s arrivent par la mer, à l’instar des colons d’autrefois. Leurs intentions sont-elles toutefois similaires ? Les immigrés ont-ils imposé leur religion aux Britanniques comme l’ont fait les Britanniques, les Français, les Belges, les Portugais ou les Espagnols aux autochtones des territoires qu’ils ont envahis ? Ont-ils détruit des temples, exploité les terres, volé les richesses locales, appauvri les autochtones ? Ont-ils violé, mutilé, tué des Britanniques ? Et qu’on ne vienne pas me parler de ces quelques histoires de viols commis par des immigrés, c’est juste un moyen de détourner le public sur le véritable problème : la domination masculine au sein de nos propres foyers et la misogynie ancrée depuis des siècles dans le monde entier (mais c’est un autre débat). Les immigré.e.s d’aujourd’hui ont-ils ou elles l’intention de faire des îles britanniques la colonie de leur pays d’origine ? Clairement pas. Beaucoup cherchent simplement une vie meilleure, fuient des conditions déplorables, ou veulent rejoindre leurs proches.  

Comparer l’immigration actuelle aux colonies des grands empires d’antan, c’est un peu comme crier à l’antisémitisme face aux appels à la paix sur la bande de Gaza. Toujours ce côté « drama queen »… Et quand bien même ce serait le cas, que les anciennes colonies colonisent leurs anciens envahisseurs, ce ne serait qu’une question de karma, non ?

J’ai toujours adoré Londres pour son cosmopolitisme, le fait d’accéder à autant de cultures différentes dans une seule ville, et d’assister au mélange de ces peuples et aux richesses qui en découlent. Les manifestants britanniques de cette marche devraient s’en rappeler, eux qui entonnaient des chansons de Queen, l’un des groupes britanniques les plus emblématiques dont l’inégalable chanteur venait tout droit de… Zanzibar. Nos ancêtres ont voulu voyager et conquérir le monde, à nous d’en vivre les conséquences et arrêtons d’accuser les immigré.e.s de tous nos malheurs !

Les mots qui fâchent : pro-vie

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Le retour des vacances est toujours un peu rude quand on ouvre de nouveau les journaux et les réseaux sociaux. Préoccupée par la condition féminine dans le monde entier, je m’intéresse beaucoup aux grands sujets du féminisme. Depuis le renversement de l’arrêt Roe v. Wade et la réélection du clown orange à la Maison Blanche, l’avortement est au cœur des débats. Le guignol de 4 ans d’âge mental qui considère le monde comme sa plaine de jeux a été qualifié de « président le plus pro-vie de l’histoire » par l’hebdomadaire chrétien français La Vie. Ce terme, « pro-vie », m’a toujours horripilée. J’avais donc envie d’en parler aujourd’hui.

Photo de Alfo Medeiros sur Pexels

D’où vient le terme « pro-vie » et que signifie-t-il exactement ? Cette expression provient du terme anglophone « pro-life » apparu dans les années 1970 aux États-Unis, selon le Merriam-Webster. Dans le Cambridge Dictionary, le terme est défini comme suit :

pro-life (adjective): opposed to the belief that a pregnant woman should have the freedom to choose an abortion if she does not want to have a baby.

Traduction : pro-vie (adjectif) : opposé à la conviction qu’une femme enceinte devrait avoir la liberté de choisir d’avorter si elle ne veut pas avoir de bébé.

Le terme « pro-vie » ne semble pas être entré dans les dictionnaires académiques français. J’ai uniquement trouvé une définition sur le site de vulgarisation La langue française :

Pro-vie (adjectif) : qui s’oppose à l’interruption volontaire de grossesse et à l’euthanasie.

Il est intéressant de voir qu’en français, le terme « pro-vie » inclut aussi l’opposition à l’euthanasie. Étrange de savoir qu’un mouvement qui refuse de voir les gens mourir est prêt à sacrifier la vie d’une femme… car oui, ce qui m’embête dans ce terme, ce sont les mots choisis. Moi aussi je suis « pour la vie », une vie avec tous ses bonheurs et ses malheurs, mais dont le déroulement et la fin sont choisis en pleine conscience quand on en a la possibilité. Dire d’une personne qu’elle est « pro-vie » alors qu’elle veut empêcher les autres de vivre et de terminer leur vie comme ils et elles l’entendent me paraît totalement insensé.

Quel type de vie ces gens prônent-ils exactement ? Une vie dans laquelle une mère morte cérébralement est tenue artificiellement en vie pour donner naissance à un enfant prématuré dont la survie est incertaine ? Un enfant qui, s’il survit avec tous les séquelles qu’il risque d’avoir, subira le traumatisme d’apprendre plus tard qu’il a grandi dans le ventre de sa mère morte, comme s’il s’agissait d’une couveuse et non d’un être humain ? Je ne parle pas ici d’un roman ou d’une série dystopique, mais du cas d’Adriana Smith, une maman et infirmière de 30 ans maintenue artificiellement en vie pendant 6 semaines à cause l’interdiction de l’avortement après 6 semaines de grossesse dans l’État de Géorgie. Tout cela bien évidemment contre les souhaits de son mari et de sa famille, qui ont dû vivre un véritable cauchemar émotionnel (et ne parlons pas de son petit garçon de 7 ans)

Les pro-vies sont-ils favorables à ce qu’une mère victime d’une fausse couche meure parce que l’équipe médicale doit attendre qu’il n’y ait plus aucun battement de cœur du fœtus pour intervenir, laissant ainsi une petite fille orpheline et un mari veuf de son épouse de seulement 28 ans ? Là encore, je ne parle pas d’une héroïne de film d’horreur, mais de Josseli Barnica, victime des lois anti-avortement du Texas. Josseli est loin d’être la seule à travers le monde. En Pologne, Izabela est morte des suites d’une septicémie alors qu’elle en était à sa 22e semaine de grossesse parce que les médecins avaient peur d’enfreindre les lois anti-avortement strictes du pays.

Est-ce qu’être « pro-vie », c’est exiger d’une maman en deuil de porter son fœtus mort pendant plusieurs semaines et de continuer à ressentir les symptômes de grossesse alors qu’elle ne va jamais pouvoir prendre son bébé vivant dans les bras ? C’est ce qu’a vécu Elisabeth Weber en Caroline du Sud. Ancienne « pro-vie » elle-même, elle a vu son utérus se transformer en tombe, avec la peur de mourir à son tour, sans pouvoir rien faire à cause des lois anti-avortement qu’elle avait autrefois soutenues.

Je me rappelle aussi de ces militant.e.s soi-disant pro-vie au Brésil qui étaient contre l’avortement d’une petite fille de 10 ans, enceinte après les viols répétés de son oncle. Ces gens étaient-ils conscients qu’ils allaient condamner une enfant à un accouchement extrêmement à risque et à une vie totalement ruinée ? Certain.e.s ont même été jusqu’à se rendre à l’hôpital pour lui bloquer l’accès et la traiter de meurtrière alors qu’elle tenait des peluches dans les bras pour se rassurer. Ces personnes n’ont-elles aucune empathie ? La vie d’une fillette ou d’une femme est-elle aussi insignifiante à leurs yeux ?

Je cite ici de cas extrêmes, mais être « pro-vie », c’est vouloir simplement empêcher une femme de vivre sa vie comme elle l’entend, d’avoir des enfants quand et si elle se trouve dans la bonne situation (émotionnelle, amoureuse, financière...). Comme l’a si bien dit Simone Veil :

« Aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l’avortement. »

L’arrivée d’un enfant est un bouleversement total. Les femmes qui prennent la lourde décision d’avorter en sont bien conscientes. Elles connaissent les sacrifices qu’implique la venue d’un enfant dans ce monde. Elles connaissent leurs limites, leur santé physique et mentale, l’état de leur relation amoureuse, leurs envies et besoins actuels. Forcer une femme à garder un enfant, ce n’est pas être pro-vie, c’est l’empêcher de vivre sa propre vie.

Pourquoi se dire pro-vie quand on est en réalité contre elle ? À mon sens, on n’est pas « pro-vie » quand on nie à quelqu’un.e le droit de décider de sa propre vie ou mort. Tout comme on ne dit pas « pro-avortement » (toute femme préférerait ne pas tomber enceinte plutôt que de devoir être confrontée à cette décision), mais plutôt « pro-choix », je préconise l’emploi de « anti-choix », car tout est une question de choix finalement. Et aimeriez-vous qu’une autre personne vous impose ses choix ? Je ne crois pas.

Vous êtes seul.e maître de votre vie. Vivez donc la vôtre sans imposer vos choix à autrui !

Les mots qui fâchent : antisémite

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Je parle rarement de sujets d’actualité, sauf quand quelque chose commence à réellement m’agacer. Je sais que traîner sur les réseaux sociaux et lire les commentaires sont nuisibles à la santé mentale, mais je suis faible… Je voulais parler aujourd’hui d’un terme utilisé à tort et à travers ces derniers mois : « antisémite ».

Photo d’Efrem Efre sur Pexels.

Petit contexte avant d’entrer dans le vif du sujet : j’ai regardé l’Eurovision le samedi 17 mai. Je sais, j’aurais pu boycotter l’événement, mais l’Eurovision a toujours été l’un de mes petits plaisirs coupables. Cela fait plusieurs années que je le regarde en échangeant des commentaires avec ma belle-famille sur chacune des prestations, toujours avec cette petite rivalité belgo-française. Bien sûr, c’est kitsch, c’est du strass et des paillettes, ce n’est pas de la grande chanson (sauf quand la Belgique a envoyé Hooverphonic), mais c’est aussi l’un de ces événements qui nous rappellent la magnifique diversité de l’Europe, chaque pays présentant une petite part de sa culture. J’adore quand les interprètes chantent dans leur langue ou incluent des rythmes ou instruments locaux. On voyage un peu par la musique le temps d’une soirée. Bref, je n’ai pas pu résister.

Comme l’an dernier, la tension était palpable en raison de la participation d’Israël au concours. La nervosité a atteint son paroxysme à l’attribution des points. Contre toute attente, la chanteuse israélienne a obtenu la note du public la plus élevée de la soirée. Mon cœur n’a jamais battu aussi vite à l’annonce des derniers points : Israël était toujours en tête, l’Autriche devait récolter plus de 100 points pour gagner. Organiser un concours qui célèbre l’union par la musique dans un État en pleine guerre qui enfreint les droits humains ? Est-ce vraiment ça que veut l’Europe ? Je comprends que la chanson de l’Israélienne, rescapée du 7 octobre, ait pu toucher pas mal de personnes, mais lui attribuer la victoire, ne serait-ce pas fermer les yeux sur la politique militaire de son pays, voire l’approuver ? Beaucoup ont prié pour que ce cauchemar ne se réalise pas. Au grand soulagement de la majorité du public présent et des téléspectateurs, c’est le jeune contre-ténor autrichien qui a remporté le trophée.

Au lendemain de la compétition, les points obtenus par Israël ont été remis en question par plusieurs pays participants, la quasi-victoire de la chanteuse israélienne faisant même réagir le premier ministre espagnol et différents partis politiques dans plusieurs nations de l’UE. Loin des hautes sphères, des débats se sont aussi enflammés sur les réseaux sociaux. Il n’était pas rare de voir se faire accuser d’antisémitisme des personnes exprimant leur soulagement, s’interrogeant sur la popularité soudaine de la chanteuse au moment des votes ou réclamant l’exclusion du pays à la prochaine édition en raison de sa participation à un conflit. Bien évidemment, il y a toujours des gens qui font des amalgames et qui sont trop virulents, en attaquant directement la chanteuse israélienne ou les personnes qui aimaient réellement sa chanson. Toutefois, depuis le début de la guerre, certain.e.s recourent automatiquement au terme « antisémite » pour réagir aux propos dénonçant le massacre en cours dans la bande de Gaza. Il me semble donc qu’une petite leçon de vocabulaire s’impose.

Revenons aux bons dictionnaires :

Antisémite

Le Larousse : hostile aux juifs.

Le Robert : inspiré par la haine des Juifs.

Vu que certain.e.s confondent « juif/juive » et « israélien.ne », deuxième petite définition :

Juif, juive

Le Larousse : 1. Dans l’Antiquité, habitant du royaume de Juda. 2. Personne qui professe la religion judaïque. 3. Personne appartenant à la communauté israélite, au peuple juif.

Le Robert : 1. Personne appartenant au peuple hébreu, peuple sémite monothéiste qui vivait en Judée (Israël et Cisjordanie actuels) ; personne descendant de ce peuple ; personne de religion judaïque.

Vous allez me dire que Le Robert parle d’Israël, mais il s’agit ici uniquement d’une précision géographique. La Judée ou le royaume de Juda occupait le territoire d’Israël et de la Cisjordanie, point. J’entends déjà certain.e.s faire des raccourcis : « Israélite, ça veut bien dire d’Israël, non ? » Vérifions.

Israélite

Le Larousse : 1. Relatif à l’Israël biblique, à son peuple. 2. Synonyme de juif.

Le Robert : 1. Personne qui appartient à la communauté, à la religion juive.

Là encore, il s’agit de l’Israël biblique, soit celui qui apparaît dans l’Ancien Testament, pas de l’État moderne proclamé en 1948. En résumé, quand on utilise le terme « antisémite », on parle d’une personne qui hait les pratiquant.e.s de la religion judaïque ou les descendant.e.s de ce peuple ancien. Cela ne qualifie absolument pas une personne qui s’oppose à la guerre et aux atrocités commises par l’État d’Israël. Le seul cas dans lequel l’utilisation du terme est correcte est lorsqu’une personne fait des généralités et accuse l’ensemble du peuple israélien de vouloir tuer les Palestinien.nes (tout comme une personne qui pense que tous les musulmans sont des terroristes peut être qualifiée d'islamophobe) ou qui se met à insulter chaque membre de la communauté juive qu’elle croise, prétextant qu’ils soutiennent automatiquement Israël. Il faut séparer une population de l’État qui la gouverne ou des extrémistes de la religion qu’ils professent. En dehors de ces cas-là, se révolter contre le bombardement d’hôpitaux, le massacre d’innocent.e.s, la destruction de leur lieu de vie n’est pas de l’antisémitisme, c’est du bon sens

J’ai lu dans certains commentaires que le peuple juif avait déjà trop souffert et qu’il avait le droit de se défendre. Je ne nie pas les attaques du Hamas, elles ont aussi ravagé la vie d’innocent.e.s. Je ne nie absolument pas non plus le génocide perpétré par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale. C’était une abomination qui ne devrait plus jamais être commise (et qui risque pourtant de l'être vu la direction effrayante que prend le monde aujourd'hui). Mais est-ce qu’avoir été victime est une bonne excuse pour devenir bourreau ? Vous imaginez si tous les peuples opprimés commettaient un génocide en disant qu’ils en ont le droit car ils ont trop souffert ? Le sort infligé aux Palestinien.ne.s n’est-il pas semblable à celui que les nazis ont réservé aux Juifs ? L’histoire n’est-elle pas en train de se répéter avec un autre bouc émissaire ?

Tout comme un grand nombre de musulman.e.s dénoncent les actes des islamistes commis soi-disant au nom de leur religion, des survivant.e.s de la Shoah prennent la parole contre l’État d’Israël qui prétend agir au nom de la leur. Si vous utilisez le terme « antisémite » à tout va, prenez le temps de les écouter. Puis ressortez un peu vos dictionnaires. Les mots ont un sens, ne les utilisez pas sans réfléchir.

« Childfree », un terme anglais en manque de traduction

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Contrairement au français, plus rigide et toujours réticent à s’adapter à l’évolution de la société, l’anglais est une langue flexible, qui ne cesse de créer des néologismes. Ces mots nouveaux sont souvent plus difficiles à traduire. C’est le cas du terme « childfree ».

Photo de Reed Naliboff sur Unsplash

L’idée de cet article m’est venue lors de l’écoute d’un épisode du podcast On s’tient au jus de Camille et Justine. L’invitée du jour était Fiona Schmidt, journaliste et essayiste qui a notamment écrit Lâchez-nous l’utérus : en finir avec la charge maternelle. Elle expliquait que l’anglais disposait de 3 termes pour distinguer les personnes qui n’ont pas d’enfants : « childless », « childfree » et « no kid ». Si les deux derniers désignent les personnes qui ont fait le choix de ne pas avoir d’enfant, le premier se rapporte aux personnes qui en désirent, mais qui sont dans l’incapacité d’en avoir. D’ailleurs, permettez-moi de faire une légère digression par rapport à cette question terminologique : si vous avez pour habitude de demander « Pourquoi tu n’as pas d’enfant ? » aux femmes qui approchent de la trentaine, et plus particulièrement de l’âge fatidique des 35 ans (la soi-disant date de péremption des ovaires), par pitié, arrêtez ! Certaines femmes auront peut-être fait une fausse couche, d’autres essayent en vain de tomber enceintes, d’autres encore ont appris qu’elles sont stériles ou atteintes d’une maladie qui les empêchent d’avoir un bébé… Bref, cette question 1) est hyper intime, 2) peut être ressentie comme un coup de poignard dans le cœur pour certaines et 3) peut être particulièrement énervante pour les « childfree » comme moi, qui en ont marre de devoir justifier leur choix de ne pas vouloir d’enfant, de se faire traiter d’égoïstes ou de s’entendre dire « tu changeras d’avis », « ça viendra avec le temps », et j’en passe.

Bref, revenons-en au problème linguistique. Si vous sondez notre cher ami Google Translate en tapant « childless » et « childfree », vous aurez exactement la même traduction française : « sans enfant ». Une expression qui ne comporte aucune notion de choix, contrairement à l’anglais. « Childless » exprime un manque, tandis que « childfree » évoque la liberté. J’ai appris sur le blog de Bettina Zourli, créatrice du compte Je ne veux pas d’enfant sur Instagram, que le terme « childfree » était apparu pour la première fois en 1972, dans un article du Time qui traitait de la National Organization for Non-Parents (organisation nationale des non-parents) en Californie. Ce terme existe donc depuis plus de 50 ans et il n’y a toujours pas de traduction française

J’ai cherché sur IATE, la banque terminologique de l’UE, mais aucune piste. Il y a par contre le terme « childlessness », qui est traduit par « impossibilité d’avoir des enfants ». Dans le podcast de Camille et Justine, le terme « nullipare » a été évoqué. Je l’ai d’ailleurs retrouvé dans plusieurs articles qui traitaient de ce sujet. Il s’agit toutefois d’un terme médical dont la définition est simplement « qui n’a jamais porté d’enfant et accouché » (alors, ça ne veut pas non plus dire qu'on est « nulle », c'est un mot qui vient du latin nullus qui veut dire « aucun » et de parere qui veut dire « enfanter »). Il n’implique donc aucune notion de choix. L’une des expressions que l’on retrouve fréquemment est « sans enfant par choix », ce qui est assez long et sonne avec moins de légèreté que « childfree », qui signifie littéralement « libre d’enfant ».

Au cours du podcast, Fiona Schmidt s’est également indignée contre l’emploi de l’expression « non-désir d’enfant », comme si l’envie de ne pas vouloir d’enfant ne pouvait pas être considérée comme un désir à part entière, mais comme une absence de désir, un trou à devoir absolument combler, alors que les femmes qui ne veulent pas d’enfant sont souvent justement assez comblées dans leur vie pour ne pas ressentir ce besoin d’enfanter. Pour poursuivre dans les termes utilisant la négation, on a aussi « non-parent ». Or, on revient toujours au même problème : où est la notion de choix dans ce terme ? Je suis aussi tombée sur « non-maternité », qui me dérange non seulement pour la même raison, mais aussi parce que cela implique que l’on ne peut donc pas ressentir d’amour maternel. Cependant, on peut très bien connaître une forme de maternité sans pour autant vouloir d’enfant. De nombreuses personnes considèrent leurs animaux de compagnie comme leurs enfants, par exemple. Je peux ainsi très bien être maternelle avec ma tortue (oui, je fais dans l'originalité, mon bébé n'a pas de poils, mais une carapace 🐢). Après tout, je la nourris, j’en prends soin, je m’inquiète quand elle ne va pas bien et je l’aime (et dans le cas d'une tortue, je l'aurai à charge pendant plus de 18 ans...). Traitez-moi de folle si vous voulez, mais quand je pars, je lui dis d’ailleurs toujours que « maman » va revenir (et je suis sûre que je suis loin d'être la seule à faire ça avec son compagnon à 4 pattes 😏).

Revenons-en à cette quête de la traduction parfaite. Personnellement, je préfère dire « non désireuse d’enfant », même si ça reste beaucoup moins élégant que « childfree ». Si l’on se tourne vers nos racines grecques, on pourrait dire « pédolibre » ou « pédo-éleuthère », mais on est d’accord que c’est très moche. S’il y a des latinistes dans l’assemblée, j’accueillerai volontiers leurs suggestions. Pour l’instant, je n’ai pas de solution idéale. Beaucoup de mes pairs utilisent d’ailleurs le terme anglais pour se qualifier. L’absence de traduction en français reste toutefois déplorable. C’est comme si la culture française refusait d’accepter notre existence, alors qu’elle est tout aussi légitime que les personnes qui ont fait le choix d’avoir des enfants.

Je n’ai pas de réponse à la fin de cet article, mais si vous aimez créer des mots nouveaux et que vous avez une bonne idée de traduction, n’hésitez pas à la partager ! En attendant, force à toutes les mamans, qu’elles aient voulu l’être ou non, qu’elles le regrettent ou pas, qu’elles désespèrent de l’être, qu’elles attendent de trouver le partenaire idéal ou qu’elles aient décidé de braver les préjugés en faisant un bébé toutes seules 🧡

« Journée de la Femme », une erreur de traduction

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À moins de vivre dans une grotte et de ne pas suivre les actualités, vous avez sans doute entendu parler des nombreuses manifestations qui ont eu lieu dans le monde entier ce 8 mars. Appelée « International Women’s Day » en anglais, cette journée consacrée aux droits des femmes a pendant de longues années été qualifiée par erreur de « Journée de la Femme ». Avant ma prise de conscience féministe, j’utilisais moi aussi à tort cette expression. Petit retour sur l’histoire de cette journée et cette fameuse erreur de traduction.

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La première fois que j’ai réellement pris conscience de l’existence d’une « Journée de la Femme », c’était en 2009, lors de mon voyage d’échange de 5 mois en Biélorussie. Ce jour-là, qui est férié dans plusieurs pays de l’Est, les femmes reçoivent habituellement des fleurs et des cadeaux par les hommes de leur entourage (et ont droit à une journée de congé à la maison, les tâches ménagères étant assurées par les hommes du foyer pour cette occasion... vous avez dit sexiste ?🙃). Lors de mon séjour, j’avais également appris l’existence d’une « journée de l’homme », célébrée le 23 février, date qui correspond à la « Journée du défenseur de la patrie et des forces armées » en Biélorussie (les Slaves aiment les stéréotypes sexistes...) et durant laquelle ce sont les femmes qui offrent des cadeaux à leurs maris, garçons, amis et collègues masculins (j'ai d'ailleurs appris au cours de mes recherches que cette « journée de l'homme » avait été instaurée quelques années après cette « journée de la femme » car les hommes étaient jaloux...🙄). À l’époque, en 2009 donc, j’étais plutôt agréablement surprise de voir qu’il existait une journée consacrée aux femmes et, à mon retour, j’ai pris l’habitude de souhaiter « bonne fête » à toutes les femmes de ma vie le 8 mars, comme le faisaient mes amies biélorusses. Puis, j’ai commencé à me pencher de plus en plus sur la question de l’égalité des genres et me suis rendu compte de cette fameuse erreur de traduction…

D’après le site des Nations unies, la toute première journée nationale dédiée aux femmes a eu lieu en 1909 aux États-Unis. Sa date de célébration n’était toutefois pas le 8 mars, mais le dernier dimanche de février. Un an plus tard, lors d’une conférence internationale à Copenhague, la journaliste et militante féministe allemande Clara Zetkin propose de créer une journée internationale des femmes afin de « rendre hommage au mouvement en faveur des droits des femmes et [de] favoriser l’obtention du suffrage universelle pour les femmes » (source ici). Cette journée sera célébrée pour la première fois le 19 mars 1911 dans 4 pays : l’Allemagne, le Danemark, l’Autriche et la Suisse. Il faudra attendre 1977 pour que l’ONU officialise enfin l’« International Women’s Day ». Quant au choix du 8 mars pour la célébrer, il trouve ses origines dans la lutte pour le droit de vote des femmes en Russie. En 1917, face à la perte de millions de soldats durant la guerre, les femmes décident de faire grève et manifestent dans les rues de Petrograd (l'actuelle Saint-Pétersbourg) pour réclamer du pain et la paix. Au bout de 4 jours, les femmes ont réussi à faire abdiquer le tsar et à enfin obtenir le droit de vote. Cet événement historique avait eu lieu le 23 février 1917 selon le calendrier julien, ce qui correspond au 8 mars dans le calendrier géorgien que nous utilisons aujourd’hui.

Et cette erreur de traduction, alors ? Eh bien, elle aurait été commise par les services de l’ONU de l’époque qui auraient traduit « International Women’s Day » par « Journée internationale de la femme » en français. Vous me direz que la seule erreur est d’avoir mis « femme » au singulier au lieu du pluriel et que ce n’est pas bien grave. Sauf que cette utilisation du singulier peut changer complètement le sens. Cela réduit les femmes à un seul type de femme, comme si nous n’avions qu’une seule identité distincte, identité à laquelle se raccrochent encore aujourd’hui bien trop de stéréotypes dégradants. En entendant « Journée de la femme », les agences de marketing sortent des slogans et publicités sexistes à tirelarigot. Un robot de cuisine en promotion par-ci, des réductions sur de la lingerie par-là, et j’en passe (je vous donne ici le lien d'un autre article intéressant sur le sujet). La ministre française Yvette Roudy avait pourtant voulu rectifier le tir en 1982 en demandant à ce que le 8 mars soit officiellement dénommé « Journée internationale des droits des femmes », expression également adoptée en Belgique. J’ai aussi vu plusieurs occurrences de « Journée internationale de lutte pour les droits des femmes » sur divers sites, une dénomination qui me semble encore plus juste. Si cette journée internationale vise en partie à célébrer les activistes qui défendent l’avancée des droits des femmes dans le monde entier, elle est surtout un rappel que les droits des femmes sont toujours une lutte.

Une lutte d’autant plus d’actualité ces dernières années face au recul constant de nos droits dans toutes les régions du monde. En Ukraine face aux viols perpétrés par les soldats, aux États-Unis face aux législateurs qui font disparaître le droit à l’avortement, en Afghanistan face au régime taliban qui les prive d’éducation et de vie en dehors de la maison, en Iran face à la police des mœurs qui les défigurent et les tuent seulement pour avoir osé montrer leurs cheveux et réclamer leur liberté, partout ailleurs face aux harceleurs, aux pseudo-dragueurs et aux conjoints cogneurs… les femmes luttent et continueront de lutter, non seulement le 8 mars, mais tous les jours de l’année.

« N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant. » Nous ne l’oublierons jamais, Madame de Beauvoir, vos mots résonnent avec encore plus de force de nos jours ♀️