Archives de Catégorie: Féminisme

Mes billets plus engagés autour de la cause féministe et livres à lire sur le sujet

Le coût de la virilité, de Lucile Peytavin

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Samedi dernier, le 8 mars, des manifestations ont eu lieu dans le monde entier à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes (et non la Journée de la femme). Aux alentours de cette date, j’aime vous partager un ouvrage féministe qui m’a plu. À Noël, l’une de mes belles-sœurs m’a offert un essai dont j’avais déjà beaucoup entendu parler : Le coût de la virilité: ce que la France économiserait si les hommes se comportaient comme les femmes, de Lucile Peytavin. Je l’ai dévoré cette semaine pour vous en faire un billet Croque-Livre.

Avant tout, un petit mot sur l’autrice. En plus d’être une essayiste et docteure en histoire économique et sociale, Lucile Peytavin est membre de L’Observatoire sur l’émancipation économique des femmes de la Fondation des femmes et une spécialiste de la prévention des violences. Inutile de dire qu’elle maîtrise son sujet. Le Coût de la virilité est son premier essai. Si elle ne l’a publiée qu’en 2021, elle avait déjà eu envie de creuser le sujet 3 ans plus tôt, alors qu’elle était en pleine rédaction de sa thèse de doctorat en histoire, consacrée à l’Histoire relationnelle du genre chez les artisan.e.s-commerçant.e.s de proximité au village (XIXe – XXe siècle). Au cours de ses recherches, elle avait été frappée par une statistique méconnue du public et pourtant révélatrice d’un problème de fond : la population carcérale en France est constituée à 96,3% d’hommes (à comprendre comme « individus de sexe masculin » et non comme « êtres humains »). Choquée de constater que la quasi-totalité des prisonniers français étaient des hommes, elle s’est mise à relever des statistiques sur les différentes catégories d’infractions. Sa thèse terminée, elle s’est penchée plus sérieusement sur le sujet en se demandant combien toute cette criminalité et violence presque exclusivement masculine coûtait à l’État français. Elle a alors élaboré une méthode de calcul et a entamé l’écriture de cet essai que j’estime d’utilité publique.

Le Coût de la virilité est un essai très bien structuré et extrêmement clair. Il est divisé en 3 parties principales, auxquelles s’ajoutent un prologue, une introduction et une conclusion. Dans la première partie, intitulée « La Fin des mythes », l’autrice cherche à savoir s’il existe réellement des différences scientifiquement prouvées entre les cerveaux masculins et féminins, qui pourraient expliquer la violence des hommes. Elle termine cette partie sur la conclusion que cette violence n’est pas naturelle mais culturelle, et enchaîne sur la deuxième partie, intitulée « Les Racines éducatives de la violence ». Enfin, dans la dernière partie, qui reprend le titre de l’essai, elle explique sa méthode de calcul et établit le coût de la virilité pour chaque catégorie d’infractions, allant des homicides et du viol aux injures ou aux cambriolages. Elle termine par ce constat : le coût total de la virilité en France est de 95,2 milliards d’euros par an. Une somme faramineuse… Je vous partage un petit résumé de son explication pourque vous compreniez mieux.

Ce que j’ai particulièrement aimé dans cet essai est la précision de l’autrice. Elle étaye chacune de ses affirmations par des statistiques et des sources concrètes (il y a au moins 30 pages de notes à la fin du livre, de quoi faire taire les rageux qui prétendraient qu'elle inventerait certaines données). J’ai trouvé les 2 premières parties passionnantes, tant elles sont riches en informations. La deuxième partie sur l’éducation m’a particulièrement ouvert les yeux sur certaines choses insensées, mais qui nous semblent totalement normales. Par exemple, le fait d’offrir aux petits garçons de fausses armes pour jouer. Donne-t-on inconsciemment aux enfants l’idée que faire la guerre, blesser ou tuer quelqu’un est quelque chose d’amusant ? C’est fou quand on y pense… J’avoue avoir juste eu un peu plus de difficulté à rester concentrée sur la dernière partie car elle est remplie de formules de calcul (et que j'ai une légère allergie aux mathématiques 😅), mais elle est parfaite pour tous ceux (oui, le masculin est voulu) qui veulent une démonstration par A + B des arguments féministes. Bref, cet essai est à la fois bien écrit et très convaincant.

Lucile Peytavin termine son ouvrage par des pistes pour résoudre ce problème, qui nuit non seulement aux femmes (les premières victimes des actes de violence masculine), mais aussi aux hommes. D’ailleurs, elle explique dans son prologue qu’il ne s’agit pas d’un livre « contre les hommes », qu’elle ne les prend pas pour cible, mais qu’elle cherche à déconstruire les mécanismes qui les rendent responsables de la quasi-totalité de cette violence. Elle termine ainsi par nous inviter toutes et tous à mettre fin, je cite, « à la virilité qui pervertit, qui viole, qui bat, qui tue, qui écrase, la virilité qui ruine » en expliquant que ce n’est pas une fatalité et qu’il faut changer nos mentalités. Un sujet d’autant plus brûlant d’actualité dans ce monde dirigé par des fous furieux qui s’amusent à jouer au Monopoly à coup de bombardements en prenant les civils pour de simples pions…

Je vous recommande donc chaudement cet essai si vous avez envie de comprendre comment changer les choses !

Toutes des filles en jaune, de Florence Hinckel

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Demain, samedi 8 mars, des manifestations et marches féministes auront lieu dans le monde entier à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes (et non la Journée de la femme). L’an dernier, j’avais tenu à vous partager un essai qui m’avait bouleversée et qui a renforcé mes convictions féministes : Sorcières, la puissance invaincue des femmes de Mona Chollet. Cette année, je voulais vous parler d’un roman féministe bien ficelé, qui parle plus particulièrement de la place des femmes dans l’espace public : Toutes des filles en jaune de Florence Hinckel.

Le roman part d’un « fait divers » bien trop courant : sur une place fréquentée de Paris lors d’une fin de journée ensoleillée, une jeune femme vêtue d’une robe jaune se fait siffler par un homme. Adèle, la « fille en jaune », tente de passer outre, jusqu’à ce que l’insistance de l’homme et ses appels de plus en plus insultants la mettent à bout et qu’elle lui réponde : « Lâche-moi, connard ! » Pour garder la face et reprendre sa place de mâle dominant, le harceleur assène alors Adèle d’un coup violent, qui la fait tomber par terre et la blesse au visage. La vie reprend son cours pour la plupart des personnes présentes sur la place, mais elle changera définitivement pour Adèle et pour 3 autres témoins de la scène.

Dans son roman, Florence Hinckel analyse cette scène d’agression de rue à travers le point de vue de 4 personnages : Adèle, la victime, Myriam, une adolescente de 12 ans, Joaquim, un étudiant d’une vingtaine d’années, et Virginie, une enseignante de 55 ans qui a eu le réflexe de filmer la scène du haut de son balcon. Chaque chapitre est consacré à l’un des personnages, nous plongeant dans ses réflexions changeantes :

  • Adèle passe par toutes les étapes que peuvent connaître les victimes d’agression : le déni, la honte, la culpabilité, la perte de confiance en soi…
  • Myriam s’interroge sur son avenir en tant que femme, sa manière de se comporter avec les hommes.
  • Joaquim remet en question ses propres comportements de drague, les réflexions sexistes de ses proches, sa conception des relations avec les filles.
  • Virginie se demande quoi faire de la vidéo de l’agression, doutant de ses conséquences sur la victime, cherchant définitivement à l’aider sans la heurter davantage.

Le roman nous permet ainsi de suivre la prise de conscience féministe des personnages, tous d’âges et d’horizons différents, rappelant que la défense des droits des femmes et la question de la place des femmes dans l’espace public sont des problèmes qui nous concernent toutes et tous.

Autrice d’une cinquantaine d’ouvrages, la plupart destinés aux enfants, adolescents et jeunes adultes, Florence Hinckel tient toujours à dénoncer de manière pédagogique les inégalités sociales. Avec ce roman, elle espère faire prendre conscience aux lecteurs du problème des agressions sexistes. Comme elle le dit dans cet entretien, rien ne peut mieux aider à comprendre les questions d’inégalité de genres et à trouver des solutions que de lire des écrits féministes. Toutes des filles en jaune en fait définitivement partie. Je vous le recommande chaudement !

Lilith : The Heroin Women Have Waited Six Thousand Years for, de Nikki Marmery

La semaine dernière, j’ai fait le bilan de mes lectures de 2024. Parmi mes coups de cœur de l’année, Lilith de Nikki Marmery est largement arrivé en tête. Je lui avais attribué 4,5 étoiles et avais ajouté comme commentaire global : « J’ai adoré, hyper passionnant, les notes de l’autrice sont éclairantes, un livre fondamentalement féministe, beaucoup de colère, de désespoir face à l’état actuel du monde. Une réécriture des mythes patriarcaux. ». Il était temps que je lui consacre un billet Croque-livre.

C’est lors d’une balade en solo dans Londres, et plus particulièrement dans la fabuleuse rue bordée de librairies de Cecil Court, que la couverture rouge, noire et dorée du livre, signée Sarah Whittaker, m’a tapée dans l’œil. Je l’ai repérée dès que je suis entrée à Watkins Books, une librairie spécialisée dans l’ésotérisme, les soins du corps et de l’esprit. Lilith était posé sur une table entièrement dédiée au féminisme, aux côtés d’autres livres traitant de légendes autour de femmes, déesses et divinités oubliées… J’ai eu du mal à résister, prête à repartir avec une tonne de bouquins, mais comme j’avais déjà une pile à lire énorme, je me suis limitée à un seul ouvrage et je n’ai pas pu repartir sans Lilith… je n’ai clairement pas été déçue. Je vous traduis ci-dessous le résumé :

Dans le Jardin d’Éden, au commencement du temps, un mensonge scandaleux est né : celui selon lequel les femmes sont des êtres inférieurs.
Lilith et Adam sont égaux et heureux dans le Jardin d’Éden. Mais quand Adam décide que Lilith doit se soumettre à sa volonté et accepter de coucher avec lui dans la position du missionnaire, elle refuse et est bannie du Paradis pour toujours.
Diabolisée et mise de côté, Lilith regarde avec fureur Dieu créer Ève, la femme qui accepte sa soumission. Mais Lilith a un secret : elle a déjà goûté au fruit de l’arbre de la connaissance. Douée de sagesse, elle sait pourquoi Ashera, l’épouse et l’égale de Dieu, la reine du Ciel, est disparue. Lilith a un plan : elle va sauver Ève, trouver Ashera, rétablir l’équilibre du monde et regagner sa place légitime au Paradis.
Lilith est l’héroïne que les femmes attendent depuis six mille ans.

Le roman retrace la quête de Lilith, qui rencontre dans son périple plusieurs personnages bibliques, dont Noé et surtout son épouse Nahamma au moment de la construction de l’arche, la princesse Jézebel ou encore la fameuse Marie Madeleine. Chaque événement est réécrit, mettant en exergue toutes les inégalités et injustices à l’encontre des femmes dans les livres sacrés. Façonnée dans la glaise comme Adam, faisant de l’homme et de la femme des êtres égaux, Lilith voit avec horreur Dieu créer Ève à partir d’une côte d’Adam, ce qui la rend inférieure à lui. Femme indépendante et libre de ses désirs, Lilith se bat contre l’autorité masculine et pousse toutes celles qu’elle rencontre à se rebeller contre le patriarcat. Elle aborde des sujets toujours aussi actuels, comme la violence conjugale, le droit de disposer de son corps, le tabou des règles, la protection de l’environnement… Le livre est truffé de phrases féministes énoncées par la protagoniste avec humour, intelligence, sagesse et puissance. Je vous en partage quelques-unes, avec mes propositions de traduction.

"It is husbands that age women. I stay young because I am free"

« Ce sont les maris qui vieillissent les femmes. Je reste jeune car je suis libre. »
"[...] Wisdom demands they choose when and how often they bring new life into the world: the power to give life comes with the right to deny it. [...] as they nurtured and cherished their young, so they were bound to protect this living world that sustains us, not dominate and exploit it. I told them their bodies are not foul nor sinful; these are bold calumnies advanced to deny the power of our wombs. The blood we shed is the source of all life: it is holy, not unclean."

« [...] La sagesse requiert que [les femmes] choisissent quand et à quelle fréquence apporter une nouvelle vie au monde : le pouvoir de donner la vie vient avec le droit de la refuser. [...] alors qu'elles prenaient soin de leurs enfants et les chérissaient, elles étaient aussi tenues de protéger ce monde vivant qui nous maintient en vie, ne pas le dominer ni l'exploiter. Je leur ai dit que leurs corps ne sont ni dégoûtants ni honteux ; que ces propos sont des calomnies impudentes proférées pour nier le pouvoir de nos utérus. Le sang que nous perdons est la source de toute vie : il est saint, pas impur. »
"I wonder: will a woman's message ever be heard? Or will it always be too weak, too angry, too impassioned? Too irrelevant for all mankind (by which they mean: for men) ?"

« Je me demande : le message d'une femme sera-t-il un jour entendu ? Ou sera-t-il toujours trop faible, trop agressif, trop passionné ? Trop hors de propos pour toute l'humanité (terme par lequel ils entendent : pour les hommes) ? »

Nikki Marmery termine son roman par une dizaine de pages de notes pour expliquer ses inspirations et les faits qu’elle a repris dans la Bible et d’autres écritures sacrées. Elle indique au début de ses notes que la création d’Ève à partir de la côte d’Adam justifiait l’infériorité de la femme depuis 2500 ans, et que sa vulnérabilité à la tentation avait servi de modèle pendant des siècles aux brûleurs de sorcières qui prétendaient que les femmes étaient facilement séduites par le diable. Bref, elle fait un lien entre ces mythes bibliques et le patriarcat et remet à leur juste place les figures féminines des textes sacrés qui ont été oubliées ou diabolisées. J’ai trouvé ces notes tout aussi passionnantes que le roman en lui-même. Je dois aussi m’attarder un peu sur l’aspect esthétique du livre, avec de très belles illustrations sur la couverture, mais aussi sur les pages internes, qui contiennent diverses cartes géographiques retraçant le parcours de Lilith.

« Pour les femmes partout dans le monde. Soyez vos propres dieux. Votre Mère l’ordonne. »

Face à l’actualité effrayante, Lilith rappelle la puissance féminine que nous avons chacune au fond de nous et la nécessité de continuer à nous battre pour l’égalité. Il n’existe malheureusement pas en français (du moins pas à ma connaissance), mais si vous comprenez l’anglais, je ne peux que vous le recommander chaudement. Cela faisait longtemps que je n’avais eu de roman qui me tenait éveillée jusque tard dans la nuit et que j’avais hâte de rouvrir le lendemain…

Sorcières : la puissance invaincue des femmes, de Mona Chollet

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Mon jour de publication habituel coïncide cette année avec la Journée internationale des droits des femmes. Si l’an dernier, j’avais consacré un billet expliquant pourquoi on ne doit pas parler de « Journée de la femme », cette année, je voulais vous partager une lecture que je recommande à toutes les femmes (et à tous les hommes aussi d'ailleurs...) et qui a éveillé encore plus ma conscience féministe.

J’ai entendu parler pour la première fois de cet essai de Mona Chollet il y a plusieurs années, lors d’un réveillon de Nouvel An. L’une de mes cousines (une superwoman féministe, pianiste et danseuse de pole qui se reconnaîtra si elle passe par ici) nous l’avait recommandé chaudement, expliquant qu’elle l’avait prêté à plusieurs de ses amies après l’avoir lu tellement il l’avait remuée. Ce n’est que quelques mois plus tard que je me suis enfin procuré ce livre et que j’ai à mon tour reçu en pleine face les faits choquants et incitant à la révolte qu’expose Mona Chollet. Passionnée dès les premières pages, j’ai senti maintes fois la colère monter en moi, une indignation croissante face au monde patriarcal dans lequel on vit et une tristesse infinie pour toutes ces femmes qui en ont payé le prix fort. Pour vous en faire un retour plus précis, j’ai relu cet essai la semaine dernière, prenant de multiples notes. Voici donc mon billet Croque-livre à propos de Sorcières : la puissance invaincue des femmes de Mona Chollet.

Mona Chollet, journaliste et essayiste franco-suisse dont j’avais déjà parlé dans un autre billet, entame cet essai par sa fascination pour les sorcières, une fascination que j’éprouve également depuis toute petite. Alors que l’autrice évoque Floppy Le Redoux, je repense de mon côté à la Sorcière Camomille, à celle de la rue Mouffetard de Pierre Gripari, à celle que je m’imaginais vivre dans l’ancienne volière du jardin et à celles que l’on croisait lors de nos excursions entre cousines sur le Sentier de l’étrange à Ellezelles, petit village de ma région connu pour son Sabbat des sorcières. L’arrivée de la saga Harry Potter à l’aube de mon adolescence n’a fait qu’alimenter cette admiration pour les sorcières, des femmes à la fois terrifiantes mais dont j’enviais inconsciemment la puissance. Loin d’être des personnages imaginaires, les sorcières étaient de vraies femmes. Mona Chollet rappelle que les chasses aux sorcières, qui sont reléguées au rang d’anecdotes dans les manuels d’histoire, ont été en réalité un véritable génocide. Elle compare ainsi le Malleus Maleficarum (ou Marteau des Sorcières) à Mein Kampf. Et ce n’est pas excessif. Ce traité démonologique purement misogyne publié vers la fin du XVe siècle a déclenché les chasses aux sorcières, incitant les inquisiteurs religieux et les tribunaux publics à torturer et à exterminer des lignées entières de femmes, certains villages suisses ou allemands ne comptant plus qu’une seule représentante du sexe féminin. Certes, des hommes aussi ont été accusés de sorcellerie, mais la grande majorité des victimes ont été des femmes. Pas des créatures imaginaires, dotées de pouvoirs magiques, mais des femmes qui étaient en dehors des normes de la société, des femmes indépendantes, savantes, puissantes… Cette chasse aux sorcières est loin d’être du passé. Mona Chollet part du principe que ses effets se font encore ressentir aujourd’hui. Par son essai, elle explore la postérité des chasses aux sorcières en Europe et aux États-Unis selon 4 aspects, donnant lieu à 4 chapitres.

Le chapitre 1, Une vie à soi. Le fléau de l’indépendance féminine, parle entre autres des discriminations que subissent les femmes célibataires et sans enfant, libres de toute injonction, en prenant pour exemple Gloria Steinem, icône du féminisme. Mona Chollet évoque, entre autres, le cliché de la fille à chat, animal type de la sorcière, que l’on considérait autrefois comme un serviteur du diable. Elle fait également un lien entre les féminicides conjugaux, qui surviennent généralement lorsque la femme annonce quitter la relation, et les bûchers sur lesquels on brûlait les sorcières, qui étaient bien souvent des femmes indépendantes.

Mona Chollet cite ainsi Pam Grossman

La sorcière est le seul archétype féminin qui détient un pouvoir par elle-même. Elle ne se laisse pas définir par quelqu’un d’autre. Épouse, sœur, mère, vierge, putain : ces archétypes sont fondés sur les relations avec les autres. La Sorcière, elle, est une femme qui tient debout toute seule.

Le chapitre 2, Le désir de la stérilité. Pas d’enfant, une possibilité, traite de l’obligation de la maternité et des conséquences sur la contraception et l’avortement, un chapitre qui m’avait fortement interpelée, étant childfree. On y apprend que, « [e]n Europe, le pouvoir politique a commencé à se montrer obsédé par la contraception, l’avortement et l’infanticide à partir de l’époque de la chasse aux sorcières. » Beaucoup de guérisseuses, qui aidaient les femmes à limiter les grossesses, ont subi d’abominables tortures durant les chasses aux sorcières. Mona Chollet note d’ailleurs la similitude entre les « pro-vie » qui sont favorables à la peine de mort et au port d’arme aux États-Unis avec les chasseurs de sorcières qui n’hésitaient pas à torturer les femmes enceintes ou les jeunes enfants. « La « vie » ne les passionne que lorsqu’il s’agit de pourrir celle des femmes. » Pour elle, le natalisme n’est pas un amour de l’humanité, mais une forme de pouvoir (Macron l'a prouvé dernièrement avec son « réarmement démographique »). Mona Chollet rappelle aussi la dimension raciste des politiques natalistes en France puisque des milliers d’avortements et de stérilisations forcées ont été commis dans les départements d’Outre-mer alors que les « bonnes » Françaises étaient encouragées à enfanter. Elle parle aussi de la fameuse horloge biologique et de l’apparition de ce terme, paru en 1978 dans un article du Washington Post intitulé L’horloge tourne pour la femme qui fait carrière. C’était donc l’autonomie des femmes qui était à nouveau visée… Elle termine le chapitre par le tabou ultime : le regret d’être mère.

Passage qui m’a personnellement parlé dans ce chapitre

Celles qui refusent la maternité sont aussi confrontées au préjugé selon lequel elles détestent les enfants, telles les sorcières dévorant à belles dents de petits corps rôtis durant le sabbat ou jetant un sort mortel au fils du voisin. […] Fatiguées des regards entendus ou des commentaires qu’elles suscitent (« Ça te va tellement bien » ; « Tu ferais une mère formidable ») dès qu’elles s’attendrissent devant un enfant ou le prennent dans leurs bras certaines préféreront afficher un dédain radical, quitte à passer pour des monstres.

Le chapitre 3, L’ivresse des cimes. Briser l’image de la vieille peau, m’a aussi fortement chamboulée. Dans la première partie, Mona Chollet partage le choc de se faire appeler pour la première fois Madame et non Mademoiselle et parle de l’invisibilisation des femmes plus âgées, même au sein des milieux féministes. Elle parle ensuite de « ce sentiment d’obsolescence programmée, de cette hantise de la péremption qui marque toute l’existence des femmes et qui leur est propre ». La pression de devenir mère avant 35 ans, le jeunisme ambiant à Hollywood, où « les stars féminines voient leur salaire augmenter jusqu’à l’âge de 34 ans, puis décroître rapidement ensuite, alors que leurs partenaires masculins atteignent leur salaire maximum à l’âge de 51 ans et conservent des revenus stables par la suite » ou encore l’acceptation sociale du goût des hommes pour les femmes plus jeunes alors que les femmes en couple avec un homme plus jeune sont automatiquement qualifiées de cougars. Elle explique aussi que les femmes âgées ont été les principales victimes des chasses aux sorcières « parce que celles-ci manifestaient une assurance intolérable ». Elle cite l’historien John Demos, pour qui le premier motif des accusations de sorcellerie contre les femmes d’âge moyen ou avancé en Nouvelle-Angleterre était leur « arrogance » à l’égard de leur mari. J’ai d’ailleurs appris l’existence de la bride de mégère, une sorte de muselière que l’on faisait porter aux femmes qui parlaient trop… Mona Chollet se penche ensuite sur l’abjection de la ménopause qu’éprouvent certains hommes. Elle cite notamment l’exemple d’une femme qui hésitait à prendre un traitement réputé cancérigène contre les troubles de la ménopause à qui le gynécologue avait sorti « Mieux vaut un cancer que la ménopause. Un cancer, au moins, ça se soigne. » Elle finit le chapitre sur la diabolisation de la sexualité des femmes plus âgées et le qualificatif « négligée » dont se voient attribuer les femmes laissant apparaître leurs cheveux gris ou blancs, rappelant à nouveau l’archétype de la sorcière.

Petit extrait de ce chapitre :

[D]e même que, à propos d’une célibataire, « pathétique » signifie en réalité « dangereuse », « négligée » ne signifierait-il pas en réalité « affranchie », « incontrôlable » ?

Le chapitre 4, Mettre ce monde cul par-dessus tête. Guerre à la nature, guerre aux femmes, est dédié à la domination de la nature des femmes à travers la médecine. Mona Chollet entame ce chapitre en s’interrogeant sur le contenu de ce que l’on enseigne à l’école et dans les universités : « pour des jeunes femmes, entrer à l’université implique d’assimiler un savoir, des méthodes et des codes qui, au fil des siècles, se sont constitués très largement sans elles (quand ce n’est pas contre elles) ». Elle remet en cause la manière « froide, carrée, objective, surplombante » de voir le monde et l’hégémonie des sciences dures alors que la physique quantique parle d’un monde « où les objets ne sont pas séparés, mais enchevêtrés les uns aux autres ; où l’on a d’ailleurs affaire plutôt à des flux d’énergie […] ; où […] l’on constate de l’irrégularité, de l’imprévisibilité, des « sauts » inexplicables », et confirme ainsi les intuitions des sorcières d’autrefois. C’est le « démenti sec à une vision du monde qui a pris son essor en particulier avec René Descartes, qui […] rêvait de voir les hommes se rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature » ». Elle enchaîne en faisant un parallèle entre l’asservissement de la nature et celui des femmes, à travers la médecine notamment. Elle explique la manière dont la médecine a écarté les femmes, et les a négligées au fil des siècles, un sujet dont traite le livre Unwell Women dont j’ai déjà parlé sur ce blog. « Une patiente est toujours suspectée d’affabuler, d’exagérer, d’être ignorante, émotive, irrationnelle. » L’extermination des guérisseuses et l’écart systématique des femmes du métier de médecin ont entraîné des conséquences désastreuses sur la santé des femmes. Mona Chollet cite, entre autres, l’invention du spéculum et du forceps, l’obligation pour les femmes d’accoucher en étant allongées alors que cette position n’est absolument pas naturelle, ou encore plusieurs médicaments ayant bousillé le corps des femmes au lieu de les soigner. Mona Chollet poursuit par l’apparition de la « solidarité subliminale » avec le Tumblr Je n’ai pas consenti au sujet de la maltraitance médicale. Elle termine son chapitre en parlant de l’écoféminisme qui vise 2 libérations à la fois (celle de la nature et celle des femmes), puis du mouvement #MeToo et de l’affaire Weinstein.

Dans la dernière partie, intitulée « Votre monde ne me convient pas », elle explique :

Tout à coup, avec cette parole et avec mille autres, on pressentait à quel point le monde vu par les femmes est différent du monde que l’on nous vend tous les jours.

Mona Chollet termine son essai en proposant un autre monde, un monde sans domination de la nature et des femmes, laissant nos corps et nos esprits libres d’exulter sans que cela ne soit plus assimilé « à un sabbat infernal ». En cette Journée internationale des droits des femmes, je vous recommande fortement de lire cet essai si cela n’est pas déjà fait et je pense à toutes celles qui ont été pourchassées, torturées, exécutées, noyées ou brûlées sur les bûchers, dont les cris font écho à ceux de toutes celles qui subissent encore aujourd’hui la domination des hommes dans le monde entier.

Une vie, de Simone Veil

Lu à cheval sur 2 années, Une vie est le premier livre que j’ai terminé en 2024. Reçu à Noël dernier (comprenez en 2022), il a été une lecture dense, parfois compliquée, mais riche en apprentissages. Cette autobiographie a été publiée en 2007, 10 ans avant la mort de son autrice, mais j’avais quand même envie d’en faire un billet Croque-Livre.

Le livre se divise en 11 chapitres et se termine par des annexes reprenant les plus grands discours de Simone Veil. Il comporte également plusieurs photographies immortalisant les grands moments de la vie de cette femme politique au parcours incroyable. Les 4 premiers chapitres sont consacrés à son enfance et à son adolescence, marquées par l’Holocauste et une année d’horreurs dans le camp d’Auschwitz-Birkenau. Simone Veil nous embarque ensuite dans le début de sa vie active en tant que magistrate au cinquième chapitre, suivi par sa nomination en tant que ministre de la Santé sous le gouvernement de Jacques Chirac en 1974. C’est dans ce sixième chapitre qu’elle raconte les dessous de la présentation du projet de loi sur l’avortement. Elle replonge les lecteurs dans les innombrables débats autour de l’IVG à cette époque et les circonstances dans lesquelles la loi a été finalement adoptée. Le septième chapitre se penche sur l’autre grand combat de Simone Veil : la construction de l’Union européenne. Elle y parle de son travail de députée et de présidente du Parlement européen (la première femme élue à ce poste au suffrage universel). Le chapitre suivant la voit reprendre les rênes du ministère de la Santé et des Affaires Sociales en devenant Ministre d’État dans le gouvernement d’Édouard Balladur, qui l’avait notamment chargée de résoudre le problème du déficit de la sécurité sociale. Plus courts, les 2 chapitres suivants parlent de sa nomination au Conseil constitutionnel en 1998, puis de son retrait de la vie politique. Le dernier chapitre est consacré à la reconnaissance des Justes, ces Français et Françaises qui ont aidé la population juive et toutes les autres personnes discriminées durant la Seconde Guerre mondiale, ainsi qu’à la Fondation pour la mémoire de la Shoah, qu’elle a présidée de 2001 à 2007. Les 60 dernières pages reprennent 4 grands discours de Simone Veil : son allocution à l’occasion de la cérémonie internationale de commémoration du soixantième anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz-Birkenau, celui prononcé le 26 novembre 1974 à l’Assemblée nationale pour la proposition de modification de la législation sur l’avortement, son discours d’intronisation le 17 juillet 1979 en qualité de présidente du Parlement européen et celui qu’elle a tenue en 2008 à l’occasion de la cérémonie du Panthéon en hommage aux Justes de France.

Si les 6 premiers chapitres m’ont fortement intéressée, j’avoue avoir eu un peu plus de mal à me concentrer durant les passages consacrés à la politique française. Étant Belge et d’une autre génération que madame Veil, j’étais un peu perdue lorsqu’elle faisait référence à certaines affaires. J’étais aussi quelque peu dérangée par son utilisation systématique du masculin pour parler de ses titres et de ceux de ses collègues féminines (elle emploie « conseiller d'État » pour qualifier Collette Meme et « président de la cour d'appel de Paris » pour Myriam Ezratty). Son cinquième chapitre s’intitule en outre « Magistrat » et non « Magistrate ». Mais bon, on ne parlait pas encore autant d’écriture inclusive en 2007. J’ai aussi été un peu choquée par quelques éléments de son fameux discours sur l’avortement. Je ne connaissais en effet que sa citation la plus célèbre, mais ne savais pas, par exemple, que « si la loi n’interdit plus, elle ne crée aucun droit à l’avortement » et que l’un de ses objectifs était de dissuader les femmes d’y recourir. Les féministes et childfree actuelles grinceraient également des dents en lisant cette phrase :

« Rares sont les femmes qui ne désirent pas d’enfant ; la maternité fait partie de l’accomplissement de leur vie et celles qui n’ont pas connu ce bonheur en souffrent profondément. »

Rappelons quand même qu’il s’agit d’un texte datant des années 1970. Simone Veil explique qu’elle avait pesé chaque mot de son discours pour faire en sorte qu’il soit accepté par les députés les plus récalcitrants. Elle dit d’ailleurs :

« Rien ne sert à travestir les faits : face à un milieu au conservatisme très marqué, je présentais le triple défaut d’être une femme, d’être favorable à la législation de l’avortement, et enfin d’être juive. »

Inutile de dire qu’elle a donc dû se battre 2 fois plus pour faire entendre sa voix et celle des femmes de son époque.

Ce livre m’aura appris que Simone Veil, outre son combat contre les discriminations envers les femmes en France, avait également œuvré pour les malades du SIDA et qu’elle défendait ardemment l’Europe et la réconciliation franco-allemande malgré les épreuves inimaginables qu’elle a traversées. Une dame extraordinaire de résilience. Décédée en 2017, Simone Veil a bien mérité son entrée au Panthéon en 2018.

Cœur du Sahel, de Djaïli Amadou Amal

La semaine dernière, j’ai terminé le dernier roman d’une écrivaine camerounaise que j’avais découverte il y a bientôt 4 ans : Djaïli Amadou Amal. L’une de mes tantes m’avait en effet offert à Noël son roman Les Impatientes, qui m’avait tellement marquée que j’en avais écrit un billet. Cette autrice féministe m’aura à nouveau conquise avec son quatrième roman, sorti en 2022 : Cœur du Sahel.

L’histoire se déroule dans le nord du Cameroun. Elle s’ouvre sur une dispute entre Faydé, une adolescente, et Kondem, sa mère. Vivant dans un petit village des montagnes, la jeune fille souhaite partir travailler comme domestique en ville, afin d’aider sa famille. Seule avec 4 enfants, sa mère a en effet du mal à joindre les deux bouts. Ayant travaillé elle-même en tant que domestique auprès d’une famille plus aisée de la ville voisine de Maroua, Kondem craint toutefois que sa fille subisse le même sort qu’elle et apprenne la vérité sur sa naissance…

Dans Les Impatientes, j’avais découvert les conséquences de la polygamie sur les femmes. Dans Cœur du Sahel, Djaïli Amadou Amal dépeint les discriminations que subissent les populations chrétiennes des montagnes du Cameroun face aux Peuls plus riches des villes. Elle nous fait également prendre conscience des conséquences réelles qu’entraîne le changement climatique dans les régions du centre de l’Afrique. Les périodes de sécheresse sont plus longues, les récoltes sont de plus en plus mauvaises, les prix enflent. Certaines femmes se tournent alors vers la prostitution pour survivre, les jeunes hommes s’enrôlent auprès de Boko Haram simplement pour mieux gagner leur vie. Le spectre du groupe terroriste plane d’ailleurs tout au long du récit, le mari de Kondem ayant disparu après une razzia de la secte dans leur village. Plusieurs choses m’ont choquée au cours de la lecture, comme le tabou autour du suicide, faisant que les personnes suicidées sont littéralement effacées de la mémoire des autres, leur nom ne devant plus jamais être prononcé par les vivants, ou encore la menace permanente du viol sur les femmes. Au début du roman, lorsque Kondem ouvre son cœur à sa meilleure amie en exprimant ses craintes de voir sa fille partir travailler en ville, le dialogue prend cette tournure :

- Et si elle se fait violer ? Ou pire ?
- Ici aussi un homme peut l'enlever, la violer ou l'épouser de force, et tu ne peux rien y faire. Violer relève d'ailleurs de la tradition, et c'est ce qui risque de se produire si elle s'attarde plus longtemps ici.

Cette « tradition » à laquelle le personnage fait référence est le mariage par le rapt. Djaïli Amadou Amal l’explique dans cet entretien : « Suivant une tradition qui perdure dans les montagnes du Nord-Cameroun, un homme qui désire une femme peut s’arroger le droit de l’enlever pour l’épouser. Pour s’assurer que rien ne viendra entraver son projet, il la viole parfois publiquement – ce qui en fait d’emblée son épouse –, en toute impunité, au vu et au su de tout le monde, sans que nul ne songe à s’en indigner. »

Ayant connu elle-même des violences, la « voix des sans-voix » camerounaise m’impressionne par son courage. Pour terminer ce billet, je voulais donc vous partager ce passage d’une émission dans lequel elle m’a beaucoup touchée.

Djaïli Amadou Amal est la première Africaine à avoir obtenu le prix Goncourt des lycéens. À travers son œuvre, elle fait découvrir un pan de sa culture, mais elle apporte surtout une voix à celles que l’on réduit toujours au silence : les femmes. Je ne peux donc que vous recommander de lire ses romans.

Unwell Women: A Journey Through Medicine and Myth in a Man-Made World, d’Elinor Cleghorn

Comme l’an dernier, le premier livre que j’aurai terminé cette année est un essai féministe. Cette fois-ci, le sujet abordé est celui de la santé ou plutôt de la mauvaise santé des femmes et de l’histoire des stéréotypes de genre dans la médecine. L’ouvrage n’est pas traduit en français, mais j’avais envie de vous partager mon ressenti et les éléments qui m’ont marquée.

Sa belle couverture m’avait attirée il y a déjà plusieurs mois dans une librairie anglaise. Quand j’ai découvert son titre et les nombreux éloges à son égard, je n’ai pas hésité une seconde. Il a patienté quelques mois dans ma bibliothèque (ou plutôt la pile de livres à lire qui trône sur ma table de chevet), mais une fois que je l’ai entamé, j’ai eu beaucoup de mal à le reposer. Étant elle-même malade du lupus, son autrice Elinor Cleghorn nous fait remonter le temps pour tenter d’expliquer pourquoi, aujourd’hui encore, les femmes sont moins bien soignées que les hommes et sont plus nombreuses à mourir de maladies simplement parce qu’elles n’ont pas été diagnostiquées à temps. S’il aborde principalement l’histoire du rapport de la médecine aux femmes sous une perspective anglo-américaine (ce qui explique d’ailleurs pourquoi il ne sera probablement pas traduit en français), cet ouvrage est une source d’informations précieuses. J’ai souvent été envahie par l’étonnement et la colère face aux aberrations des médecins des siècles passés. Ayant pris de nombreuses notes au cours de ma lecture, je vais essayer d’en faire un résumé.

Le livre se divise en 3 parties, chacune correspondant à une période de l’histoire :

  • la première s’étend de la Grèce antique jusqu’au XIXe siècle ;
  • la deuxième se concentre sur la fin du XIXe siècle jusque dans les années 1940 ;
  • la troisième couvre les événements survenus entre 1945 et l’époque actuelle.

La première partie, qui est aussi la plus longue, témoigne de l’imagination très fertile des médecins d’autrefois qui, par peur d’examiner de plus près le corps des femmes ou par obsession pour leur système reproducteur en négligeant tout le reste, ont proféré des inepties, certaines ayant persisté jusqu’à aujourd’hui. On découvre par exemple que durant l’Antiquité, les Grecs pensaient que l’utérus se baladait dans le corps des femmes et que c’était à cause de ses errances qu’elles souffraient de troubles divers ou mouraient (pour les curieux, voici un petit article sur le sujet). On passe ensuite au Moyen-Âge, lorsque la religion a envahi la médecine, propageant le mythe selon lequel toutes les femmes descendraient d’Eve, la pécheresse originelle, et qu’elles devaient donc subir la punition divine en se soumettant à leur mari et, surtout, en accouchant dans la douleur, mythe auquel certains médecins croient encore aujourd’hui quand on voit le problème que posent encore les violences obstétricales… Au chapitre 2, on découvre le combat d’une grande féministe et femme de lettres, Christine de Pizan, qui n’a cessé de dénoncer la manière dont les femmes étaient traitées dans les ouvrages de l’époque, notamment dans le petit livre latin De Secretis Mulierum (Le secret des femmes). Visant à diaboliser le corps des femmes, cet ouvrage destiné aux hommes, et plus particulièrement aux prêtres, est à l’origine des tabous autour des règles que l’on commence seulement à briser dans certaines régions du monde à notre époque. À force d’inspirer du dégoût pour les corps féminins auprès des hommes religieux, les ouvrages de ce genre ont transformé les femmes en de parfaits boucs émissaires. Elinor Cleghorn lie ainsi l’épidémie de peste noire au déclenchement de la tristement célèbre chasse aux sorcières, véritable génocide qui a visé un grand nombre de femmes ménopausées (qui ne présentaient donc plus aucune utilité pour la société).

La première partie aborde également le plaisir sexuel des femmes, qui a toujours été relégué au second plan (saviez-vous d’ailleurs que l’anatomie complète du clitoris n’a été révélée par IRM qu’en 2005 et qu’il a été représenté pour la première fois dans les manuels scolaires en 2017 ?). Le sexe féminin a très longtemps été réduit à l’utérus, organe qui a d’ailleurs donné le nom « hystérique », étiquette que l’on collait sur toutes les femmes qui se plaignaient de divers maux. J’ai d’ailleurs appris dans Unwell Women que le terme « hypocondriaque », que l’on attribue aujourd’hui davantage aux femmes qu’aux hommes, était réservé uniquement aux hommes « efféminés » au XVIIe siècle. Cette époque recelait de médecins, anatomistes et autres scientifiques (tous des hommes bien évidemment) qui ont aggravé la condition des femmes par leurs déclarations. Ainsi, un certain William Harvey a affirmé que les femmes pouvaient développer de graves troubles mentaux si leur utérus se trouvait dans un état « non naturel ». Par « non naturel », il entendait que l’utérus n’était pas inséminé, ne portait pas d’enfant ou que les relations sexuelles étaient insuffisantes. La première partie se termine par un chapitre sur les injonctions à la maternité et l’utilisation de nombreux faits médicaux erronés au sujet des menstruations pour empêcher les femmes de poursuivre des études, de travailler et de mener une autre vie que celle de mère.

Ce besoin de participer plus activement à la société ouvre la deuxième partie, qui nous plonge directement dans le combat des suffragettes britanniques et américaines. Redonner aux femmes le contrôle de leur corps a été dès le début au cœur de la lutte. Les mythes autour de la fragilité féminine étaient utilisés comme un prétexte pour empêcher les femmes de voter. On disait ainsi des suffragettes de la Women’s Social and Political Union (WSPU ou Union sociale et politique des femmes) du Royaume-Uni qu’elles souffraient d’hystérie morbide. Elinor Cleghorn parle également des traitements cruels réservés aux suffragettes emprisonnées, qui étaient gavées de force par tous les moyens possibles pour les empêcher de mener leur grève de la faim. Le chapitre suivant se poursuit sur le contrôle des naissances et l’ouverture du premier planning familial aux États-Unis en 1915 par Margaret Sanger et sa sœur Ethyl Byrne. L’autrice revient toutefois sur le côté plus sombre de la lutte pour la contraception, qui était motivée par l’eugénisme, mouvement qui visait à « améliorer » les populations humaines en empêchant la reproduction des éléments plus « faibles ». Ces premiers centres pratiquaient ainsi la stérilisation forcée des « faibles d’esprit ». Le chapitre 11 continue sur le thème de la lutte des femmes pour reprendre le contrôle de leur corps en nous présentant l’autrice féministe Eliza Burt Gamble. C’est la première à critiquer la théorie de la sélection sexuelle de Darwin, qui va dans le sens de la supériorité masculine, et à déclarer que la nervosité des femmes n’était pas due à des facteurs organiques, mais bien à des facteurs sociaux. Elle va notamment dénoncer l’injonction à la maternité. Ce concept selon lequel les femmes ne sont là que pour procréer a eu une incidence sur la manière dont on considérait les femmes ménopausées. À partir de la moitié du XIXe siècle, la ménopause était en effet considérée comme une pathologie qu’il fallait donc soigner. En 1920, l’endocrinologue et sexologue Harry Benjamin a ainsi commencé à proposer à ses patientes des séances de radiation sur leurs ovaires en vue de les rajeunir et de ralentir les effets du vieillissement.

Après la ménopause, le chapitre 12 est consacré aux règles. On découvre ainsi la détermination sans faille de la New-Yorkaise Clelia Duel Mosher pour devenir médecin. Atteinte de tuberculose dans son enfance, elle a dû se battre pour prouver qu’elle était capable de suivre une éducation et d’exercer le métier de ses rêves malgré son apparente fragilité. Durant ses études, elle s’est intéressée plus particulièrement aux règles. À son époque, soit dans les années 1890, certains médecins s’appuyaient sur quelques cas extrêmes de douleurs menstruelles pour faire croire que toutes les femmes étaient gravement affaiblies par leurs règles. Celles qui ne ressentaient pas de fortes douleurs pensaient donc qu’elles étaient anormales. Pour prouver que ces médecins exagéraient, Clelia Duel Mosher s’est ainsi mise à étudier les femmes durant leurs menstruations et à analyser les différents symptômes. Elle a également révélé que c’était en raison de la mode vestimentaire de l’époque, qui avait tendance à comprimer l’abdomen, que certaines femmes se sentaient beaucoup plus mal durant leurs règles. Elle préconisait ainsi de porter des vêtements moins serrants et de faire des exercices de respiration par le ventre. D’ailleurs, jusqu’en 1898, on pensait que les femmes ne pouvaient pas respirer par le diaphragme ou l’abdomen car la partie inférieure de leur buste était uniquement réservée à la grossesse. Le reste du chapitre traite de divers troubles du cycle menstruel, et notamment des fibromes. Les causes de ces tumeurs non cancéreuses qui touchent davantage les femmes noires sont encore méconnues aujourd’hui. La seule solution que proposent les médecins pour se débarrasser de la douleur est toujours l’hystérectomie, soit l’ablation de l’utérus, une opération qui peut entraîner de nombreux problèmes de santé et d’inconfort.

S’il s’ouvre sur l’année 1933, le chapitre 13 traite d’un sujet qui revient malheureusement sur le devant de l’actualité de nos jours : l’avortement. Elinor Cleghorn parle ainsi d’une affaire de viol en réunion sur une jeune fille de 14 ans au Royaume-Uni. Enceinte de l’un de ses agresseurs, la victime a pu subir un avortement thérapeutique grâce à un gynécologue empathique, Aleck Bourne. Conscient de l’interdiction de son geste, il a été accusé de meurtre. Néanmoins, vu les circonstances sordides du viol de la jeune fille, le gynécologue a été acquitté, ce qui a été une grande avancée dans l’acquisition du droit à l’avortement. Cela dit, si l’opération était plus facilement accordée en cas de viol, il fallait encore prouver que la femme avait bien été victime de viol. J’ai ainsi appris que, au Royaume-Uni, il a fallu attendre 1999 ( ! ) pour que des lois restreignent l’utilisation de l’historique sexuel et du comportement sexuel d’une femme pour discréditer ses accusations de viol. Ce chapitre parle également beaucoup des différences de traitement entre les classes. L’autrice parle à nouveau de l’influence du mouvement eugénique sur le droit à la contraception et le contrôle des naissances. Elle reprend d’ailleurs les mots de la militante et philosophe américaine Angela Davis, qui avait déclaré que ce qui était un « droit » pour les privilégiées était devenu un « devoir » pour les pauvres. J’ai été horrifiée d’apprendre dans ce chapitre l’existence du « Negro project » de Margaret Sanger, celle qui a ouvert les premiers centres de planning familial aux États-Unis. Son sombre projet visait à mettre en avant des médecins et éducateurs noirs éminents ainsi qu’à employer des infirmières noires pour inciter les femmes à prendre des moyens de contraception en vue de limiter la population noire, certains médecins (blancs bien évidemment) ayant recours à la stérilisation forcée.

Le dernier chapitre de la deuxième partie aborde le début des années 1940. Il traite pour commencer de la syphilis. Au XIXe siècle, les prostituées étaient accusées de la transmettre. Comme la maladie était encore méconnue, il fallait bien trouver des boucs émissaires. Dans les années 1930, lorsque la syphilis a recommencé à se propager aux États-Unis, ce sont les femmes dans leur globalité qui ont été accusées de transmettre la maladie, non seulement à leur partenaire sexuel, mais aussi à leurs enfants. Pour se marier, les femmes devaient donc se soumettre à un test de dépistage et, s’il était positif, se faire traiter à doses d’arsenic et de mercure jusqu’à ce que le test soit négatif. La suite du chapitre est dédiée à une autre maladie, qui ne concerne quant à elle que les femmes et qui est toujours aussi mal diagnostiquée à notre époque : l’endométriose. Je pensais naïvement que cette maladie n’avait été découverte que récemment, étant donné que l’on n’en parle que depuis quelques années. J’ai été surprise d’apprendre qu’elle était déjà connue et étudiée dans les années 1800, que l’on a commencé à se pencher plus sérieusement sur la maladie dans les années 1920 et qu’elle a été nommée « endométriose » en 1927. Pour tenter d’expliquer cette maladie, certains médecins ont à nouveau déclaré des absurdités. Selon leurs dires, elle serait causée par un mariage tardif et le manque de grossesses à un jeune âge. Dans les années 1940, le gynécologue américain Joe Vincent Meigs déclarait que l’endométriose était une « réaction physiologique à une menstruation persistante » et recommandait donc aux femmes de se marier tôt et d’avoir régulièrement des relations sexuelles avec leur mari afin de cumuler les grossesses. Elinor Cleghorn clôt cette deuxième partie en expliquant que peu d’attention était accordée aux troubles et maladies affectant les femmes en dehors de la reproduction et de la santé sexuelle. Cette négligence a faussé considérablement la compréhension du corps et de l’esprit des femmes, ce qui a entraîné des conséquences graves sur les décennies suivantes.

La troisième et dernière partie s’ouvre sur la fin de la Seconde Guerre mondiale, avec l’inauguration du NHS, le système de santé national du Royaume-Uni. Si le tout premier patient était une jeune fille, les femmes n’ont joué que des rôles de soignantes et d’infirmières, tandis que les hommes étaient considérés comme les spécialistes de la santé. Après la guerre, les femmes se sont vues reléguer à leur rôle reproducteur. Il fallait en effet remonter le taux de natalité pour repeupler le pays. L’autrice parle ensuite un peu plus en détail des recherches autour du lupus. Cette maladie méconnue est encore aujourd’hui très mal diagnostiquée car les douleurs dont souffrent ses victimes n’ont pas de causes visibles. Les examens n’indiquant jamais de problème, les femmes affectées par le lupus étaient bien souvent considérées comme des hypocondriaques ou des malades mentales. Jamais prises au sérieux par les médecins de l’époque, les femmes victimes de maladies chroniques ou auto-immunes encore méconnues se voyaient dire que leur problème ne résidait que dans leur tête. Dans les années 1940, la seule manière de traiter ces maux était la lobotomisation. Les femmes ont d’ailleurs été très nombreuses à subir cette opération controversée. Cela a même été le cas de la sœur du président J. F. Kennedy. Le chapitre suivant aborde les années 1960, durant lesquelles de nombreuses femmes souffraient du « syndrome de la femme au foyer ». Pour soigner la fatigue et la nervosité causées par ce syndrome (que l’on appelle aujourd’hui « charge mentale »), les médecins faisaient la promotion de calmants visant à « soumettre les femmes frustrées au rôle que leur a imposé la société ».

La suite du chapitre est consacrée à la pilule. Il faut savoir que les premières pilules étaient réservées aux femmes souffrant d’endométriose et, étonnamment, aux femmes ménopausées. Les premières pilules contraceptives étaient dangereuses. Déjà dans les années 1960, des voix féministes s’élevaient contre la charge mentale supplémentaire qu’impliquait la prise de la pilule et se demandaient pourquoi les scientifiques ne cherchaient pas plutôt à trouver une pilule contraceptive pour les hommes. Si les choses commencent à bouger aujourd’hui, certains hommes étant prêts à prendre cette responsabilité, les effets secondaires de la pilule sur les femmes ne sont pas encore complètement compris et connus, ce qui explique d’ailleurs pourquoi les jeunes générations ont tendance à se détourner de ce type de contraception. Traitant toujours des années 1960, l’avant-dernier chapitre parle du moment où les femmes ont commencé à découvrir leur corps. Elinor Cleghorn parle notamment de May Edward Chinn, une médecin afro-américaine qui a joué un rôle déterminant dans l’élaboration du test de Papanicolaou (que l’on appelle plus couramment « frottis cervical » chez nous) pour dépister le cancer du col de l’utérus. Les femmes n’étaient toutefois pas à l’aise avec ces examens intimes. Pour les encourager à se faire dépister, l’avocate féministe américaine Carol Downer a fondé, avec d’autres militantes, le mouvement « Self-Help ». Lors de réunions exclusivement féminines, elle expliquait aux femmes comment examiner elles-mêmes leur vagin à l’aide d’un spéculum. On passe ensuite aux années 1970 et 1980, durant lesquelles un nouveau genre de diagnostic était posé sur les femmes dont on ne pouvait pas expliquer les maux : la somatisation, soit une douleur physique causée par une douleur psychique (encore une fois, tout est dans la tête). L’autrice parle ensuite de nombreux cas de médicaments insuffisamment testés que l’on administrait aux femmes (comme le diéthylstilbestrol visant soi-disant à limiter le risque de fausse couche alors qu’il était reconnu trop dangereux pour les hommes et même pour les poules...) et sur le manque de recherches concernant les symptômes et les effets de diverses maladies mortelles (comme le SIDA ou les maladies cardiaques) sur les femmes. Dans son dernier chapitre, Elinor Cleghorn raconte sa propre expérience et les années de souffrance avant de recevoir enfin son diagnostic. Elle termine son ouvrage en paraphrasant Maya Angelou :

« Quand une femme vous dit qu'elle souffre, croyez-la la première fois. »

Bref, vu la longueur du billet que je viens d’écrire, vous aurez compris que cet ouvrage m’a vraiment passionnée. Bien d’autres questions sont soulevées, bien d’autres noms de femmes exceptionnelles sont cités, mais je ne vais pas non plus réécrire tout le livre 😅. Si vous comprenez l’anglais et que le sujet vous intéresse, je vous invite donc à vous procurer Unwell Women et à le dévorer à votre tour.

Toute une moitié du monde, Alice Zeniter

Comme pour Le Jeune Homme d’Annie Ernaux, c’est lors d’un de mes passages dans une petite librairie de presse de la gare de Lille-Europe que j’ai acheté sur un coup de tête cet essai d’Alice Zeniter. Quelques semaines auparavant, j’avais vu un extrait d’interview de cette autrice et cela avait attisé ma curiosité. Voici donc mon billet Croque-livre sur Toute une moitié du monde.

Après avoir écouté Alice Zeniter sur France Culture et me fiant au titre de son ouvrage, je pensais qu’elle n’aborderait que la place des femmes en tant qu’écrivaines. Cet essai va toutefois bien plus loin que cela. Il s’agit d’une réflexion globale sur ce qu’est la fiction, non seulement dans le monde littéraire, mais aussi dans celui du cinéma. Elle explique dans son chapitre préliminaire qu’elle a commencé à l’écrire durant le confinement, période durant laquelle elle avait eu beaucoup de mal à se plonger dans un roman, alors qu’elle avait toujours été une grande lectrice (difficulté que j'ai également éprouvée durant ces mois d'isolement d'ailleurs). Elle a alors remis en question sa relation avec la fiction, en tant que lectrice, mais aussi en tant qu’autrice.

Les trois premiers chapitres m’ont particulièrement intéressée puisqu’ils abordent la place des femmes dans l’univers de la fiction. Le premier traite principalement de la difficulté d’Alice Zeniter à s’identifier à des personnages féminins, qui sont bien trop souvent passifs. Elle l’entame en parlant de sa découverte de l’existence du test de Bechdel (je vous mets le lien vers l'article Wikipédia qui l'explique si vous ne le connaissez pas), de la représentation des femmes dans la littérature et de l’absence du désir féminin dans les romans. Le deuxième est consacré à la difficulté d’être autrice, de s’imposer dans ce monde encore trop dominé par les hommes et de s’identifier soi-même en tant qu’écrivaine, ce terme ayant toujours été réservé aux hommes. Elle y parle du sexisme des écrivains et raconte quelques expériences glaçantes vécues dans le monde fermé de l’édition. L’autrice y déplore également le fait que les écrivaines ne sont élevées au rang de créatrices littéraires que lorsqu’elles sont panthéonisées. Elle dénonce enfin la pression que les autrices subissent pour être jolies ou féminines afin de pouvoir intéresser les lecteurs. Le troisième est quant à lui dédié à ce qu’elle appelle la « parade virile », soit qu’il faut être un homme, un vrai (à la manière d'Hemingway si l'on prend l'exemple le plus fragrant), pour être considéré comme un génie de la littérature.

Les chapitres suivants sont plus techniques. Alice Zeniter s’y penche davantage sur le roman en tant que forme de fiction et sur l’art de l’écriture. Elle se questionne notamment sur la manière de réinventer le roman, sur la place importante qu’y jouent les personnages, sur l’utilité de son métier, sur les relations conflictuelles sur lesquelles se basent toutes les œuvres de fiction (aussi bien littéraires que cinématographiques), sur l’absence de la nature dans les ouvrages ou encore sur comment bien terminer un livre, chapitre qui clore d’ailleurs son « essai » (que je mets entre guillemets tellement ce livre sort de l'ordinaire).

J’ai bien aimé plonger dans les réflexions de cette grande lectrice et autrice (traductrice qui plus est), même si les chapitres plus techniques ont parfois mis à mal ma concentration. C’est en effet une lecture extrêmement riche, qui se base sur une multitude de références littéraires. Cet ouvrage m’a d’ailleurs donné envie de lire d’autres autrices et surtout Toni Morrison, dont les extraits d’interview ponctuent Toute une moitié du monde.

Si vous êtes un(e) grand(e) lecteur/lectrice et que vous êtes passionné(e) par l’art de l’écriture, cet ouvrage saura vous combler.

Mon mari, de Maud Ventura

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Pour ce long week-end de Pâques, j’avais envie de vous partager un petit billet croque-livre. Un roman léger que l’on peut savourer comme un œuf en chocolat.

J’ai trouvé ce roman il y a déjà quelques mois, lors d’une petite journée shopping avec ma meilleure amie, qui m’a fait le cadeau de m’emmener dans une librairie et de me dire qu’elle m’offrait les livres que je voulais pour mon anniversaire (on avait plusieurs mois à rattraper 😷). Après de longues hésitations, je me suis décidée pour deux romans, dont celui-ci. J’avoue avoir été attirée par le bandeau, sur lequel s’affiche l’avis d’Amélie Nothomb : « Un délice irrésistible ! ». Étant fan des ouvrages de l’auteure belge au chapeau noir, je me suis donc laissé tenter. Et je n’ai pas été déçue !

Écrit à la première personne, Mon mari suit les états d’âme d’une femme dont la vie semble parfaite, mais qui connaît toutefois un fâcheux problème : elle est follement amoureuse de son mari. Après avoir expliqué son problème dans le prologue, la narratrice nous embarque dans sa semaine, le roman étant divisé en 7 parties, correspondant aux 7 jours. Elle semble souffrir de synesthésie car elle associe chaque jour à une certaine couleur, et donc à une certaine humeur. On découvre ainsi à chaque fois une nouvelle facette de ce personnage et de sa vision de l’amour, qui est loin d’être saine mais qui, pour reprendre les mots de l’auteure, correspond aux « vieux schémas patriarcaux qui persistent » encore aujourd’hui. Le tout écrit sur un ton léger et avec beaucoup d’humour, ce qui rend la lecture très agréable.

Si j’avais envie de parler de ce roman, c’est aussi parce que la protagoniste est (roulement de tambour 🥁) traductrice ! On apprend en effet à la page 17 qu’elle est professeure d’anglais, mais aussi « traductrice pour une maison d’édition ». Quatre pages (de la page 43 à 46) sont d’ailleurs consacrées davantage à son métier. Elle explique ainsi son processus de traduction et les difficultés qu’elle rencontre pour traduire le titre de l’ouvrage sur lequel elle travaille tout au long du roman. On retrouve également plusieurs réflexions sur la traduction, notamment lorsqu’elle parle plus loin de la chanson choisie pour leur mariage. Bref, je me suis plusieurs fois demandé si l’auteure était, elle aussi, traductrice ou si elle avait fait des études de traduction. Mais non, Maud Ventura a fait des études de philosophie puis de management et elle s’est ensuite dirigée vers le monde de la radio. Elle a d’ailleurs eu l’idée de son roman au cours des enregistrements de son podcast Lalala, consacré au sentiment amoureux.

Cela ne change toutefois rien à la qualité de son premier roman, qualifié par beaucoup de « féministe » (tiens donc, encore un ♀️). Alors qu’on se rend très bien compte de la dépendance affective maladive de cette femme et que ses réactions sont disproportionnées, on ne peut en effet pas s’empêcher de se retrouver dans certaines situations ou d’avoir eu le même genre de réflexion en tant que femme. C’est ainsi assez révélateur du caractère insidieux du patriarcat. L’auteure en parle mieux que moi donc je vous invite à l’écouter dans cette interview.

Cela vous aura peut-être donné envie de plonger dans son roman et de vivre à votre tour un délicieux moment de lecture.

Réinventer l’amour : comment le patriarcat sabote les relations hétérosexuelles, de Mona Chollet

Pour poursuivre dans l’esprit de mon billet précédent et rester dans le thème de la Saint-Valentin, qui a eu lieu ce lundi, j’avais envie de vous parler d’un essai féministe (oui, encore un 😁) de Mona Chollet, acheté durant mes vacances en Bretagne et rapidement dévoré.

J’ai découvert cette journaliste et essayiste suisse il y a un peu plus de deux ans, avec son phénoménal Sorcières, qui mérite d’ailleurs lui aussi son billet Croque-livre. Après avoir parlé de la « puissance invaincue des femmes », Mona Chollet aborde un sujet assez polémique dans les milieux féministes : l’amour hétérosexuel. Elle entame d’ailleurs son essai en expliquant le paradoxe auquel elle est confrontée, elle qui est à la fois féministe et une ancienne grande romantique avec un profond « amour de l’amour ». Sa vision de l’amour avec un grand A a toutefois évolué au fil de ses lectures féministes et surtout depuis l’avènement du mouvement #MeToo, qui a remis en question les rapports hommes-femmes. À travers quatre grands chapitres, Mona Chollet nous apporte des éclairages sur notre manière de concevoir l’amour et les relations entre hommes et femmes et met en lumière celui qui s’immisce inévitablement dans nos vies de couple et dans notre lit : le patriarcat.

Après avoir repris certains grands mythes romantiques dans le prologue pour tirer plusieurs premières conclusions, en abordant notamment l’injonction des femmes à être parfaites et la charge mentale qui découle systématiquement de la cohabitation hommes-femmes, Mona Chollet explore quatre grands thèmes.

« Se faire petite » pour être aimée traite de « l’infériorité des femmes dans notre idéal romantique », que ce soit au niveau de la taille physique, de l’espace qu’elles prennent sur les plans professionnel, économique, social et sexuel, avec pour conclusion que la femme doit toujours être soumise et silencieuse pour être désirable.

Des hommes, des vrais explore la culture qui autorise les violences conjugales, en reprenant plusieurs affaires horribles, dont la mort de Marie Trintignant sous les coups de Bertrand Canta, mais aussi en parlant de la fameuse question de la séparation de l’homme et de l’artiste. Mona Chollet tente à travers ce chapitre de comprendre ce qui engendre les pervers narcissiques et ce qui peut pousser les femmes à se retrouver dans des relations violentes, voire à être attirées par des hommes dont la violence est de notoriété publique.

Les gardiennes du temple aborde le fait que l’on apprend encore et toujours à l’école et à travers notre culture que l’amour, « c’est un truc de filles ». Une phrase de ce chapitre m’a particulièrement marquée par sa justesse : « On éduque les femmes pour qu’elles deviennent des machines à donner, et les hommes pour qu’ils deviennent des machines à recevoir ». Bien souvent, les femmes sont celles qui cherchent à améliorer la relation, qui se remettent en question et qui comblent les désirs de leur compagnon en désespérant de recevoir le même niveau d’attention que ce qu’elles prodiguent. « Si les femmes peuvent si souvent passer pour des créatures capricieuses et tyranniques, aux demandes affectives exorbitantes, et les hommes pour des êtres solides, autonomes, à la tête froide, c’est parce que les besoins émotionnels des seconds, contrairement à ceux des premières, sont pris en charge et comblés de manière aussi zélée qu’invisible ». Mona Challet mentionne d’ailleurs un dessin de l’illustratrice Emma qui résume bien l’idée :

Illustration tirée de la BD Le Pouvoir de l’amour d’Emma : https://www.facebook.com/media/set/?set=a.1092643331071877&type=3

La grande dépossession parle enfin de l’influence du patriarcat dans notre plus profonde intimité. Mona Chollet y aborde l’objectification systématique des femmes dès leur plus jeune âge et l’autocensure que celles-ci s’imposent vis-à-vis de leurs fantasmes. Reprenant des scènes cultes du cinéma ou de la littérature, l’autrice essaye de déceler l’origine de ses propres fantasmes, dans lesquels la domination masculine est omniprésente. Elle traite ainsi de la culture du viol dans laquelle nous baignons toujours.

Si cette lecture m’a laissée légèrement sur ma faim par rapport à Sorcières (il faut vraiment que j'écrive ce billet Croque-livre 🙄), je l’ai trouvée passionnante. En tant que grande romantique, biberonnée aux contes de fées et aux ballets classiques, j’ai un peu le même conflit intérieur que Mona Chollet avec d’une part, mes revendications féministes et d’autre part, mon côté fleur bleue. Plutôt que de peindre un sombre tableau des relations hommes-femmes (même si on ne va pas se mentir, c'est pas joli-joli), l’autrice nous aide à mieux comprendre certaines de nos réactions et de nos habitudes et nous laisse croire que l’amour hétérosexuel peut se défaire du patriarcat et se vivre de manière plus égalitaire, si tant est que l’on change notre vision des choses et que notre culture évolue vers un monde sans aucune domination (on peut toujours rêver 😅).

Homme ou femme, si vous voulez faire partie du changement, la lecture de cet essai constitue déjà un bon premier pas.