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Les bienfaits d’être diariste

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Mardi 26 mai, à l’occasion de la Fête de l’écrit organisée par La Poste en France, le podcast L’Heure du monde a diffusé un épisode consacré aux journaux intimes et aux pouvoirs de l’écriture. Un sujet qui m’a beaucoup parlé vu que je suis diariste (c'est-à-dire autrice d'un journal intime) depuis de longues années.

Mon petit journal intime du moment

Avant d’écrire cet épisode, la journaliste Esther Michon était retombée sur de vieux journaux intimes qu’elle tenait durant son adolescence, s’interrogeant sur la raison pour laquelle elle écrivait à l’époque et les sujets qu’elle abordait. Cela m’a rappelé la fois où j’ai rouvert l’une de mes malles à souvenirs et que j’ai pu lire l’un de mes tout premiers carnets, un petit cahier rose bonbon orné d’une Barbie princesse style années 1990. Je ne le qualifierai pas exactement de « journal intime » vu qu’il contient, entre autres, la liste des prénoms de mes peluches, poupées et autres figurines quand je jouais à l’institutrice (😅), mais c’est l’un des premiers carnets dans lesquels j’ai laissé des bouts de vie et des émotions. J’y avais ainsi décrit avec des mots d’enfant une dispute avec ma sœur, mais aussi exprimé l’une de mes premières grandes colères et tristesses : l’annonce qu’on allait devoir euthanasier notre premier chien… Ce n’était pas une longue déclaration, simplement le dessin d’un visage avec de grosses larmes et ces mots écrits en grand en travers de la page : « JE NE VEUX PAS QU’ON PIQUE PRUNE ! ». J’avais apparemment eu besoin de lâcher sur le papier cette émotion trop forte qui me submergeait. Par la suite, j’ai eu comme toutes les petites filles divers carnets couleur pastel fermés par un cadenas, dans lesquels je racontais tout et n’importe quoi quand l’envie m’en prenait.

C’est à l’adolescence que j’ai commencé à être beaucoup plus assidue, épanchant mes doutes, mes états d’âme, mes émois amoureux, et racontant les grands épisodes de la vie d’une jeune fille dans les années 2000. Je ne me rappelle pas vraiment avoir tenu de carnets quand j’étais à l’université, mes soirées étant exclusivement dédiées à l’étude ou aux sorties entre copines, mais j’écrivais encore ça et là les événements principaux de ma vie. J’ai aussi pris quotidiennement la plume lors de mon séjour linguistique de 6 mois à Minsk, ainsi que durant mon périple de 3 mois en Inde, mais je ne dirais pas que ces écrits sont «intimes», étant donné que je les publiais sur des blogs, dans le but d’informer mes proches et de leur partager mes expériences. L’envie de tenir un journal intime plus régulièrement m’est revenue lorsque je me suis retrouvée sur le marché du travail et que je me suis lancée comme indépendante. Et cela fait maintenant plus de 6 ans que j’essaye chaque matin de me prendre quelques minutes pour écrire et vider mes pensées. J’ai ainsi une collection énorme de petits carnets, qui me servent un peu de psychologue en papier auquel je confie mes angoisses, mes coups de gueule, les bonnes et les mauvaises nouvelles, et tout ce qui me cause du stress au quotidien (c'est-à-dire presque tout 😅).

Au cours de l’écriture de cet épisode de podcast, Esther Michon a voulu savoir si tenir un journal intime avait des effets bénéfiques sur la santé. Elle a interrogé plusieurs spécialistes et consulté des études sur le sujet. Si ce n’est pas totalement confirmé scientifiquement, des recherches ont montré que les personnes qui tiennent un journal intime et y parlent de leurs traumatismes parviennent à diminuer leur stress, à réduire leur tension artérielle, mais aussi à stimuler leur système immunitaire. L’auteure Nayla Chidiac, qu’Esther a interviewée, a précisé qu’il fallait absolument écrire à la main pour ressentir ces bienfaits. Selon elle, l’écriture de journaux intimes est cathartique lorsque l’on ne s’impose aucune règle, qu’on s’offre le temps de penser sans aucune autre distraction et que l’on laisse simplement couler l’encre sur le papier. J’en suis totalement convaincue. Je pense d’ailleurs que ma santé mentale aurait été en bien pire état si je n’avais pas écrit dans mes carnets durant les confinements pendant toute la période du virus-dont-on-ne-veut-plus-entendre-le-nom, par exemple.

Esther Michon termine l’épisode en disant que c’est à nous de choisir la façon dont on voit le journal intime : comme un outil ou comme un trésor à chérir. Personnellement, j’ai toujours considéré mes carnets intimes comme mes biens les plus précieux. Ces journaux sont des fenêtres ouvertes sur d’autres périodes de ma vie. Au beau milieu de toutes les émotions décrites, des disputes avec mon amoureux, des inquiétudes pour mes proches, du stress lié à l’IA ou des besoins d’encouragement et de motivation durant les périodes plus intenses de travail se cachent des anecdotes qui semblent tout à fait banales sur le moment, mais qui me permettront plus tard de retourner dans le passé, de voir se redessiner derrière les mots les lieux où j’ai vécu ou les traits et le caractère des personnes chères à mon cœur qui ont disparu. Alors je continuerai d’écrire régulièrement pour mon moi du présent, mais aussi pour mon moi du futur, à qui j’offre ces merveilleux voyages dans le temps.

La rédaction assistée par IA

Il y a un mois, j’ai écrit mon premier texte avec IA. Je vous avais parlé de tous les sentiments qui m’avaient traversée à la réception de cette première commande, mais n’ai pas encore fait de retour sur cette nouvelle façon de travailler. Voici ce que j’en pense après plusieurs projets.

Image de base de Photo de Tara Winstead

J’avais tout d’abord demandé au gestionnaire de projets (PM) si l’agence de rédaction préférait utiliser un logiciel en particulier. Chat GPT est loin d’être le seul, il en existe une pléthore, gratuits ou non. Il m’a conseillé Perplexity AI, qui permet d’avoir directement les sources sur lesquelles l’IA s’appuie pour répondre aux prompts (terme consacré pour indiquer les requêtes qui lui sont adressées). La première partie de mon travail a consisté justement à rédiger un prompt, soit la demande de rédiger un texte sur tel sujet, en ajoutant toutes les consignes (mots clés à ajouter, ton à adopter, nombre de mots maximal, structure du texte, ...). Comme il s’agissait d’un tout nouveau projet, j’ai consacré une bonne demi-heure à rédiger ce prompt pour intégrer tout ce que je voulais dans mon article. Cette partie-là a vite été frustrante car j’avais déjà toutes les consignes en tête. Le temps de les verbaliser et d’expliquer le type d’article que je souhaitais obtenir, j’aurais déjà pu écrire une bonne partie de mon texte… Mais soit, j’ai rédigé mon prompt puis l’ai adressé à Perplexity AI.

Je comprends la fascination que suscitent ces logiciels sur certaines personnes car en quelques secondes, j’avais un article complet sous les yeux. Il était bien écrit à première vue, mais je n’étais pas satisfaite, ce n’était pas MON article. J’ai donc suivi les conseils de mon cher et tendre, déjà familier de l’utilisation des logiciels IA, et ai demandé plusieurs versions de l’article, en lui demandant de se rapprocher de mon style d’écriture. Pour ce faire, je lui ai envoyé l’un de mes textes en lui posant la question « Comment qualifierais-tu le style de ce texte ? » puis en lui demandant de réécrire l’article de départ en adoptant ce style d’écriture. J’ai alors compris pourquoi certaines personnes qualifient l’IA de « paresseuse ». Elle avait simplement intégré des passages de mon ancien article dans le nouveau texte, même si le contexte ne s’y prêtait pas… Bref, je n’étais pas convaincue du tout (heureusement d'ailleurs, je me suis dit qu'elle ne pouvait pas me remplacer tout de suite).

Après avoir enfin obtenu une version plus ou moins satisfaisante, je suis passée à la révision plus approfondie. Là encore, j’ai été déçue. L’article devait inclure plusieurs données chiffrées précises, en l’occurrence la note attribuée à des hôtels sur un site bien particulier. Les notes indiquées dans le texte ne correspondaient jamais à celles affichées sur le site. J’ai donc demandé à l’IA où elle avait obtenu ces informations et elle m’a avoué les avoir tout simplement inventées car elle n’avait pas accès à ces renseignements. Mon cher et tendre m’avait expliqué que les versions gratuites étaient moins performantes car moins actualisées. Elles n’ont donc pas forcément accès aux dernières informations. Cela dit, j’ai vite compris qu’il fallait absolument que je vérifie TOUTES les données contenues dans l’article pour m’assurer de leur véracité. Outre la vérification des informations, il a fallu réécrire plusieurs passages. Perplexity AI a en effet tendance à réutiliser les mêmes formulations tout au long du texte. Dans le fond, c’est exactement le même exercice que la post-édition, il présente les mêmes difficultés. Quand je rédige un texte, une fois que j’ai toutes les informations et la structure en tête, je laisse les idées s’écouler de mon cerveau à mes doigts en tapant sur le clavier. Je révise ensuite mon texte en connaissant déjà les passages que j’aimerais améliorer. Avec un article rédigé par IA, je me retrouve face à un texte existant, il suit bien la structure indiquée dans mon prompt, mais je n’ai pas pris connaissance de toutes les informations au préalable. Je les découvre à la lecture du texte. Le plus difficile à cette étape du travail n’est pas forcément la réécriture, mais plutôt le fait de devoir surmonter la sensation désagréable qu’il ne s’agit toujours pas de MON texte, même après l’avoir retravaillé. Aurai-je un jour une certaine gratification à utiliser l’IA ? J’en doute, mais peut-être que ça viendra…

Je tire quand même un peu de positif de ces premières expériences. Je commence doucement à utiliser Chat GPT et consorts comme moteur de recherche (en leur demandant bien de m'indiquer les sources des informations pour m'assurer de leur fiabilité). Ces logiciels peuvent aussi aider à m’orienter vers des sites plus instructifs ou me donner des idées de sujets à aborder. Pour le moment, je pense l’utiliser surtout de cette manière, mais pas comme mon scribe.

J’avais lu quelque part qu’un logiciel de rédaction IA était un peu comme un stagiaire. Parfois, il fait du bon boulot, parfois il fait n’importe quoi. Dans tous les cas, il faut passer derrière lui pour vérifier. Quoi qu’il en soit, je suis dans l’obligation de travailler avec lui sur certains projets. Il va donc falloir le former pour qu’on puisse mieux bosser ensemble. À suivre…

ChatGPT

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La semaine dernière, j’avais les yeux tournés vers le passé à me replonger dans les skyblogs du début des années 2000. Cette semaine, c’est vers l’avenir que mon regard est tourné. Sorti sous sa première version il y a moins d’un an, ce logiciel fait de plus en plus parler de lui, notamment dans mon milieu professionnel. Il suscite la fascination chez certains, la peur chez d’autres. Depuis le début de cet été, son nom est apparu dans ma boîte mail, dans les discussions sur des forums de traducteurs et dans mes conversations avec des proches ou collègues. Parlons donc de cet « elephant in the room » : ChatGPT.

Photo de Matheus Bertelli sur Pexels

ChatGPT, kesako ?

D’après le site officiel, ChatGPT est « un modèle de langage […] développé par OpenAI […] entraîné à comprendre et à répondre au langage humain de manière naturelle ». C’est en gros une sorte d’agent conversationnel utilisant l’intelligence artificielle pour répondre comme un être humain aux questions que l’on lui pose. Un peu comme Siri ou Alexa, auxquels on posait des questions existentielles dont les réponses nous faisaient éclater de rire il y a 10 ans. Sauf que ChatGPT est bien plus « intelligent ». Il est non seulement capable de répondre exactement à toutes les questions qu’on lui pose (mon cher et tendre dit qu'il finira par remplacer Google tellement il est précis), mais aussi, et c’est là où le bât blesse, de rédiger des textes. Et pas des textes criblés de non-sens ou de bizarreries grammaticales. Non, des textes qualitatifs, écrits à une vitesse déconcertante…

Ma rencontre avec ChatGPT

La première fois que j’ai été confrontée à cette avancée technologique remonte à 2020. Le journal britannique The Guardian avait publié le tout premier article entièrement écrit par un robot dénommé GPT-3. J’avoue avoir été quelque peu effrayée. Certes, ce n’était pas de la grande littérature, mais c’était bien écrit. Et cela date déjà de 3 ans. En 3 ans, le prototype a bien évolué. En juillet de cette année, ChatGPT aurait ainsi écrit son premier article scientifique. Il y a quelques semaines, j’étais tombée sur une vidéo du comédien et auteur belge Félix Radu, qui s’esclaffait en lisant un conte écrit par ChatGPT dans le style de Molière. De plus en plus de gens utilisent le logiciel dans leur métier pour rédiger leurs écrits, qu’il s’agisse d’un e-mail, d’un CV ou carrément d’un article. Fin juin, je reçois un e-mail de la boîte de rédaction avec laquelle je travaille depuis des années, dans lequel il était indiqué que l’utilisation d’outils d’intelligence artificielle pour la réalisation du projet était strictement interdite (encore heureux). Et ce lundi, c’est au tour de ProZ.com de proposer aux traducteurs de sa plateforme un cours d’initiation à… ChatGPT.

Pour ou contre ChatGPT ?

Passionné de technologie, mon cher et tendre m’a déjà dit plusieurs fois que je devrais essayer ChatGPT. Il a commencé à l’utiliser pour son travail et initie les membres de son entreprise à l’apprivoiser également. D’après lui, ChatGPT n’est pas une mauvaise chose, car c’est un formidable outil de recherche qui peut justement aider à écrire de meilleurs articles. Il permet de trouver en un temps records les mots-clés qui aideront à mieux référencer les produits de sa boîte et d’avoir une multitude d’idées créatives. Mon cher et tendre pense qu’il ne nous remplacera pas, du moins pas dans un avenir immédiat, et que cela peut permettre d’aller plus loin dans nos créations et dans notre écriture. D’ailleurs, pour que ChatGPT écrive un bon texte, il faut être capable de lui poser les bonnes questions et de les formuler de la bonne manière.

Si je peux concevoir qu’il puisse être une source d’inspiration et diminuer les heures de recherche nécessaires à la rédaction d’un article, je ne peux m’empêcher de voir en ChatGPT un ennemi juré, qui finira tout simplement par me remplacer, après avoir baissé au fur et à mesure le tarif de mes prestations, les clients ne voyant pas l’intérêt de me payer plus si une machine est capable de faire tout le travail à ma place. Je vais un peu dans l’extrême, mais ChatGPT m’apparaît réellement comme une menace pour ma profession aussi bien de rédactrice que de traductrice (vu que c'est un outil axé sur le langage, il peut bien évidemment aussi traduire...).

La traduction automatique, j’y suis déjà confrontée. Cela fait d’ailleurs déjà bientôt 5 ans que je travaille sur un projet récurrent de post-édition (c'est-à-dire de la révision d'un texte préalablement traduit par une machine). J’ai aussi cessé de collaborer avec certaines agences qui désiraient passer à la post-édition pour des projets qui ne s’y prêtaient absolument pas, en proposant des prix dérisoires sous prétexte qu’il ne s’agissait plus que d’une simple relecture (j'en parlais plus ici). Je peux toutefois encore m’estimer chanceuse, car j’ai toujours des projets de traduction pure et dure pour lesquels je suis bien payée. Mais pour combien de temps encore ? Ma génération assistera-t-elle à la disparition des traducteurs humains ? Je m’étais toujours dit, insouciante, que si je ne pouvais plus traduire, il me resterait l’écriture. C’était sans compter ChatGPT

Outre les dangers qu’il présente pour mon métier, ChatGPT me fait craindre notre abêtissement. Si les machines traduisent, écrivent et pensent à notre place, que nous restera-t-il ? Dans un article pour Slate, la traductrice Bérengère Viennot s’inquiétait aussi du risque de désinformation que ces outils futuristes présentent pour la société. Néanmoins, plutôt que de s’abattre sur notre sort, il faut rester optimiste (en lisant, par exemple, cet article du professeur Jean-Hugues Roy et du traducteur Éric Poirier) et apprendre à vivre avec son temps.

Que l’on soit pour ou contre ChatGPT, il va falloir cohabiter avec lui. Je vais donc suivre la formation suggérée par ProZ et tenter de l’apprivoiser (même si je n'ai jamais été une grande fan des chats 😺). L’avenir nous dira si je l’adopterai.

La traduction, un art qui prend du temps

À notre époque, beaucoup de personnes peuvent se dire qu’il suffit de copier-coller un texte et de cliquer sur un bouton pour obtenir une traduction, voire de passer simplement l’appareil-photo de son smartphone sur un texte en langue étrangère pour le comprendre. Google Translate, c’est bien pratique quand on voyage à l’étranger et qu’on n’a aucune idée de ce que signifie un menu ou l’étiquette d’un produit. Mais quand on a besoin de traduire un texte plus sérieux, plus littéraire, plus commercial, et j’en passe, on n’a pas d’autre choix que de passer par un traducteur en chair et en os. Certains clients s’étonnent alors du temps nécessaire pour traduire un texte convenablement et du tarif qui en découle. J’avais donc envie aujourd’hui d’expliquer un peu plus le processus de traduction (ou du moins, la manière dont je procède).

Photo de Karolina Grabowska

On pourrait structurer ce processus en 3 ou 4 étapes.

Étape n°1 : la compréhension

La toute première étape est la phase de lecture du texte original (que l'on appelle « texte source »). Par manque de temps (les délais étant toujours plutôt serrés), j’avoue passer au-dessus de cette étape si le texte à traduire est très long. Je le fais pour les textes plus courts et de nature plus littéraire, mais quand il s’agit de textes pour la Commission européenne (qui dépassent bien souvent la dizaine de pages), je passe directement à la deuxième étape.

Étape n°2 : le premier jet

La deuxième étape est en quelque sorte un gros débroussaillage. Ayant le texte source sous les yeux, généralement du côté gauche de mon écran, j’entame le processus de traduction à proprement dit. Je traduis ainsi phrase par phrase (ou plutôt segment par segment comme j'utilise le logiciel SDL Trados). Quand il s’agit d’un court texte plutôt simple (comme celui que je vous mets en exemple), j’écris comme ça me vient, sans vraiment chercher plus loin.

Si j’ai un doute, j’ai tendance à surligner le passage pour y revenir à la troisième étape. Quand il s’agit d’un texte pour la Commission européenne ou une autre institution, cette phase de débroussaillage s’accompagne d’un gros travail de recherche. Les règlements et autres textes juridiques ou administratifs reprennent une terminologie spécifique qu’il est indispensable de respecter par souci de cohérence. Ils comportent également beaucoup de citations de textes législatifs ou d’arrêts juridiques qu’il faut reprendre telles quelles. Si je réalise ce travail de recherche consciencieusement, je tente toujours d’être la plus rapide possible durant mon premier jet, car plus j’avance, plus je comprends le texte et plus les phrases me viennent naturellement. J’ai donc aussi recours à des petits commentaires ou surlignages pour tous les points laissés en suspens ou les passages traduits dont la formulation me plaît moins. Une fois arrivée au bout du texte, je peux passer à la troisième étape.

Étape n°3 : la révision

La troisième étape consiste à relire le texte traduit (que l'on appelle « texte cible ») en le comparant au texte source. Cela permet de vérifier tout d’abord qu’aucun passage n’a été oublié. C’est la phase qui permet de traquer les erreurs courantes, telles que le contresens (quand le passage cible dit l'inverse du passage source), les anglicismes, les calques (quand on calque une expression française sur une expression anglaise, par exemple « réaliser des progrès » au lieu de « accomplir des progrès »), les fautes grammaticales et j’en passe. C’est aussi à cette étape que je reviens sur tous les points laissés en suspens, la plupart ayant été résolus au fil de ma progression dans le texte, le reste devant faire l’objet de recherches plus approfondies. En ce qui me concerne, j’ai l’habitude de relire mon texte cible à voix haute. Cela m’aide en effet à repérer les passages qui ont moins de sens, qui sonnent moins bien, les répétitions et les tics de langage, comme l’utilisation abusive des « en effet » par exemple (c'est mon cas 🙄). Notez que si vous passez par une (bonne) agence de traduction, cette étape sera répétée par un réviseur. Deux têtes et deux paires d’yeux valent toujours mieux qu’une lorsqu’il s’agit d’un texte important.

Étape n°4 : la relecture

La quatrième et dernière étape se concentre sur le texte cible. Je passe une dernière fois le texte traduit au peigne fin pour le débarrasser des coquilles, fautes d’orthographe, erreurs grammaticales et infractions aux règles typographiques (qui peuvent changer d'un client à un autre, par exemple, les espaces insécables avant les deux-points ou points-virgules sont interdites dans les textes pour la Commission). Relire uniquement le texte cible permet aussi de se détacher du texte source et de vérifier que la traduction ne se fait pas ressentir. Un texte bien traduit doit en effet donner au lecteur l’impression qu’il a directement été écrit dans sa langue, le français dans notre cas.

Vous l’aurez compris, ces 3-4 étapes ne se font pas d’un claquement de doigt (ou plutôt d'un clic de souris). S’il est vrai que les traducteurs d’aujourd’hui peuvent s’appuyer sur de nombreux outils d’aide à la traduction (j'y reviendrai dans un autre billet) et que l’industrie se tourne de plus en plus vers la post-édition (qui fait passer directement le traducteur à la troisième étape), il n’en reste pas moins que la traduction est un art qui prend du temps.

J’espère que vous comprenez désormais pourquoi il est tout simplement impossible pour un traducteur humain de traduire un texte de 20 000 mots en une journée (oui, oui, des clients aux attentes surréalistes, ça existe). En attendant que l’intelligence artificielle nous remplace un jour (j'espère le plus lointain possible), force et courage à tous mes collègues traducteurs !

Toute une moitié du monde, Alice Zeniter

Comme pour Le Jeune Homme d’Annie Ernaux, c’est lors d’un de mes passages dans une petite librairie de presse de la gare de Lille-Europe que j’ai acheté sur un coup de tête cet essai d’Alice Zeniter. Quelques semaines auparavant, j’avais vu un extrait d’interview de cette autrice et cela avait attisé ma curiosité. Voici donc mon billet Croque-livre sur Toute une moitié du monde.

Après avoir écouté Alice Zeniter sur France Culture et me fiant au titre de son ouvrage, je pensais qu’elle n’aborderait que la place des femmes en tant qu’écrivaines. Cet essai va toutefois bien plus loin que cela. Il s’agit d’une réflexion globale sur ce qu’est la fiction, non seulement dans le monde littéraire, mais aussi dans celui du cinéma. Elle explique dans son chapitre préliminaire qu’elle a commencé à l’écrire durant le confinement, période durant laquelle elle avait eu beaucoup de mal à se plonger dans un roman, alors qu’elle avait toujours été une grande lectrice (difficulté que j'ai également éprouvée durant ces mois d'isolement d'ailleurs). Elle a alors remis en question sa relation avec la fiction, en tant que lectrice, mais aussi en tant qu’autrice.

Les trois premiers chapitres m’ont particulièrement intéressée puisqu’ils abordent la place des femmes dans l’univers de la fiction. Le premier traite principalement de la difficulté d’Alice Zeniter à s’identifier à des personnages féminins, qui sont bien trop souvent passifs. Elle l’entame en parlant de sa découverte de l’existence du test de Bechdel (je vous mets le lien vers l'article Wikipédia qui l'explique si vous ne le connaissez pas), de la représentation des femmes dans la littérature et de l’absence du désir féminin dans les romans. Le deuxième est consacré à la difficulté d’être autrice, de s’imposer dans ce monde encore trop dominé par les hommes et de s’identifier soi-même en tant qu’écrivaine, ce terme ayant toujours été réservé aux hommes. Elle y parle du sexisme des écrivains et raconte quelques expériences glaçantes vécues dans le monde fermé de l’édition. L’autrice y déplore également le fait que les écrivaines ne sont élevées au rang de créatrices littéraires que lorsqu’elles sont panthéonisées. Elle dénonce enfin la pression que les autrices subissent pour être jolies ou féminines afin de pouvoir intéresser les lecteurs. Le troisième est quant à lui dédié à ce qu’elle appelle la « parade virile », soit qu’il faut être un homme, un vrai (à la manière d'Hemingway si l'on prend l'exemple le plus fragrant), pour être considéré comme un génie de la littérature.

Les chapitres suivants sont plus techniques. Alice Zeniter s’y penche davantage sur le roman en tant que forme de fiction et sur l’art de l’écriture. Elle se questionne notamment sur la manière de réinventer le roman, sur la place importante qu’y jouent les personnages, sur l’utilité de son métier, sur les relations conflictuelles sur lesquelles se basent toutes les œuvres de fiction (aussi bien littéraires que cinématographiques), sur l’absence de la nature dans les ouvrages ou encore sur comment bien terminer un livre, chapitre qui clore d’ailleurs son « essai » (que je mets entre guillemets tellement ce livre sort de l'ordinaire).

J’ai bien aimé plonger dans les réflexions de cette grande lectrice et autrice (traductrice qui plus est), même si les chapitres plus techniques ont parfois mis à mal ma concentration. C’est en effet une lecture extrêmement riche, qui se base sur une multitude de références littéraires. Cet ouvrage m’a d’ailleurs donné envie de lire d’autres autrices et surtout Toni Morrison, dont les extraits d’interview ponctuent Toute une moitié du monde.

Si vous êtes un(e) grand(e) lecteur/lectrice et que vous êtes passionné(e) par l’art de l’écriture, cet ouvrage saura vous combler.