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La prise de position de la SFT sur l’IA

Je n’avais pas vraiment d’idée de sujet pour le billet d’aujourd’hui. J’ai donc regardé un peu les actualités dans le domaine de la traduction. Le grand sujet du moment reste l’intelligence artificielle (IA), et plus particulièrement l’intelligence artificielle générative (IAG), c’est-à-dire l’IA capable de générer elle-même du contenu (comme Chat GPT que je surnomme désormais le Grand Prédateur Technologique). La Société française des traducteurs (SFT) a publié hier, jeudi 13 juin 2024, sa prise de position sur cette menace qui plane au-dessus de tous les travailleurs dans le domaine du langage et de la communication. Je ne pouvais pas faire sans vous en parler.

Un humain sans cervelle, belle représentation de ce qui nous attend… Photo de Tara Winstead sur Pexels.

La prise de position de la SFT commence par un constat : 70 % de leurs membres traducteurs et traductrices ayant répondu à leur enquête considèrent la post-édition (de plus en plus présente à cause des avancées de l'IA) comme une menace pour leur activité. C’est même leur première préoccupation (vous l'aurez compris en voyant le sujet apparaître de plus en plus dans mes billets...). Le Comité directeur de la SFT aborde ensuite les conséquences pour les métiers de la traduction. Il revient sur la dégradation de nos conditions de travail, dont j’avais déjà parlé ici. Pour résumer : plus de travail, des tâches moins stimulantes, des délais plus serrés et une baisse de la rémunération. Il conclut en faisant un parallèle avec la fast fashion (ou la mode express) : c’est moins cher, on reçoit plus vite sa commande, mais la qualité n’est pas au rendez-vous. Comme une image vaut 1000 mots, explication avec ce petit graphique (réalisé par votre traductrice dévouée).

La publication de la SFT s’adresse aussi aux donneurs d’ordre (les agences de traduction, les institutions et les entreprises internationales faisant appel à des services de traduction et tous les clients en général). Il est ainsi expliqué tout ce à quoi l’on renonce en utilisant l’IA au lieu d’un être humain pour un travail de traduction, d’interprétation (et de rédaction aussi d'ailleurs) :

  • la personnalisation des contenus (l’IA fait du copier-coller) ;
  • la prise en compte du contexte (ô combien important pour respecter le sens et la finalité d’un texte) ;
  • l’éthique et la sensibilité (l’IA continue de véhiculer des préjugés sexistes notamment…) ;
  • l’humain, ce lien passant à travers les émotions qui nous unit tous et toutes.

Le Comité directeur de la SFT partage ensuite ses mises en garde, que je vais également vous présenter ici car elles sont destinées à tout le monde :

  1. L’utilisation de l’IA pour la traduction ou la rédaction de textes nuit à la qualité.
  2. Le manque de regard critique lors de l’utilisation d’une IA ou de Chat GPT peut entraîner des risques juridiques, économiques, de sécurité (et j'en passe)
  3. L’IA entraîne un pillage de la propriété intellectuelle et des données personnelles. Des logiciels comme Chat GPT utilisent des contenus qui ne sont pas libres de droits !
  4. La post-édition alimentée par l’IA entraîne une fatigue abrutissante pour les traducteurs (et la dépression qui va avec 😞 ...)
  5. L’IA précarise tous les professionnel.le.s exerçant des métiers plus intellectuels ou créatifs.
  6. L’IA n’est pas écologique, elle implique une consommation énergétique énorme, ce qui va à l’encontre des objectifs de développement durable de l’ONU.
  7. L’IA utilisée à mauvais escient engendre de gros risques de falsification, de désinformation et de manipulation des données.
  8. L’IA nuit à la diversité. Elle est totalement à l’opposé de ce qu’est la traduction. Comme elle s’appuie majoritairement sur des données occidentales et rédigées en anglais, elle n’a qu’une seule vision du monde. Cela ne fait qu’accentuer les inégalités entre les cultures.

La publication se termine par une liste de recommandations et de revendications. Si cela vous intéresse, vous trouverez le dossier dans son intégralité ici.

Et comme l’IA menace bien d’autres métiers, je voulais vous partager également cette vidéo de France Culture traitant de la menace de l’IA sur les professionnels du doublage. L’avenir fait vraiment peur…

ChatGPT

La semaine dernière, j’avais les yeux tournés vers le passé à me replonger dans les skyblogs du début des années 2000. Cette semaine, c’est vers l’avenir que mon regard est tourné. Sorti sous sa première version il y a moins d’un an, ce logiciel fait de plus en plus parler de lui, notamment dans mon milieu professionnel. Il suscite la fascination chez certains, la peur chez d’autres. Depuis le début de cet été, son nom est apparu dans ma boîte mail, dans les discussions sur des forums de traducteurs et dans mes conversations avec des proches ou collègues. Parlons donc de cet « elephant in the room » : ChatGPT.

Photo de Matheus Bertelli sur Pexels

ChatGPT, kesako ?

D’après le site officiel, ChatGPT est « un modèle de langage […] développé par OpenAI […] entraîné à comprendre et à répondre au langage humain de manière naturelle ». C’est en gros une sorte d’agent conversationnel utilisant l’intelligence artificielle pour répondre comme un être humain aux questions que l’on lui pose. Un peu comme Siri ou Alexa, auxquels on posait des questions existentielles dont les réponses nous faisaient éclater de rire il y a 10 ans. Sauf que ChatGPT est bien plus « intelligent ». Il est non seulement capable de répondre exactement à toutes les questions qu’on lui pose (mon cher et tendre dit qu'il finira par remplacer Google tellement il est précis), mais aussi, et c’est là où le bât blesse, de rédiger des textes. Et pas des textes criblés de non-sens ou de bizarreries grammaticales. Non, des textes qualitatifs, écrits à une vitesse déconcertante…

Ma rencontre avec ChatGPT

La première fois que j’ai été confrontée à cette avancée technologique remonte à 2020. Le journal britannique The Guardian avait publié le tout premier article entièrement écrit par un robot dénommé GPT-3. J’avoue avoir été quelque peu effrayée. Certes, ce n’était pas de la grande littérature, mais c’était bien écrit. Et cela date déjà de 3 ans. En 3 ans, le prototype a bien évolué. En juillet de cette année, ChatGPT aurait ainsi écrit son premier article scientifique. Il y a quelques semaines, j’étais tombée sur une vidéo du comédien et auteur belge Félix Radu, qui s’esclaffait en lisant un conte écrit par ChatGPT dans le style de Molière. De plus en plus de gens utilisent le logiciel dans leur métier pour rédiger leurs écrits, qu’il s’agisse d’un e-mail, d’un CV ou carrément d’un article. Fin juin, je reçois un e-mail de la boîte de rédaction avec laquelle je travaille depuis des années, dans lequel il était indiqué que l’utilisation d’outils d’intelligence artificielle pour la réalisation du projet était strictement interdite (encore heureux). Et ce lundi, c’est au tour de ProZ.com de proposer aux traducteurs de sa plateforme un cours d’initiation à… ChatGPT.

Pour ou contre ChatGPT ?

Passionné de technologie, mon cher et tendre m’a déjà dit plusieurs fois que je devrais essayer ChatGPT. Il a commencé à l’utiliser pour son travail et initie les membres de son entreprise à l’apprivoiser également. D’après lui, ChatGPT n’est pas une mauvaise chose, car c’est un formidable outil de recherche qui peut justement aider à écrire de meilleurs articles. Il permet de trouver en un temps records les mots-clés qui aideront à mieux référencer les produits de sa boîte et d’avoir une multitude d’idées créatives. Mon cher et tendre pense qu’il ne nous remplacera pas, du moins pas dans un avenir immédiat, et que cela peut permettre d’aller plus loin dans nos créations et dans notre écriture. D’ailleurs, pour que ChatGPT écrive un bon texte, il faut être capable de lui poser les bonnes questions et de les formuler de la bonne manière.

Si je peux concevoir qu’il puisse être une source d’inspiration et diminuer les heures de recherche nécessaires à la rédaction d’un article, je ne peux m’empêcher de voir en ChatGPT un ennemi juré, qui finira tout simplement par me remplacer, après avoir baissé au fur et à mesure le tarif de mes prestations, les clients ne voyant pas l’intérêt de me payer plus si une machine est capable de faire tout le travail à ma place. Je vais un peu dans l’extrême, mais ChatGPT m’apparaît réellement comme une menace pour ma profession aussi bien de rédactrice que de traductrice (vu que c'est un outil axé sur le langage, il peut bien évidemment aussi traduire...).

La traduction automatique, j’y suis déjà confrontée. Cela fait d’ailleurs déjà bientôt 5 ans que je travaille sur un projet récurrent de post-édition (c'est-à-dire de la révision d'un texte préalablement traduit par une machine). J’ai aussi cessé de collaborer avec certaines agences qui désiraient passer à la post-édition pour des projets qui ne s’y prêtaient absolument pas, en proposant des prix dérisoires sous prétexte qu’il ne s’agissait plus que d’une simple relecture (j'en parlais plus ici). Je peux toutefois encore m’estimer chanceuse, car j’ai toujours des projets de traduction pure et dure pour lesquels je suis bien payée. Mais pour combien de temps encore ? Ma génération assistera-t-elle à la disparition des traducteurs humains ? Je m’étais toujours dit, insouciante, que si je ne pouvais plus traduire, il me resterait l’écriture. C’était sans compter ChatGPT

Outre les dangers qu’il présente pour mon métier, ChatGPT me fait craindre notre abêtissement. Si les machines traduisent, écrivent et pensent à notre place, que nous restera-t-il ? Dans un article pour Slate, la traductrice Bérengère Viennot s’inquiétait aussi du risque de désinformation que ces outils futuristes présentent pour la société. Néanmoins, plutôt que de s’abattre sur notre sort, il faut rester optimiste (en lisant, par exemple, cet article du professeur Jean-Hugues Roy et du traducteur Éric Poirier) et apprendre à vivre avec son temps.

Que l’on soit pour ou contre ChatGPT, il va falloir cohabiter avec lui. Je vais donc suivre la formation suggérée par ProZ et tenter de l’apprivoiser (même si je n'ai jamais été une grande fan des chats 😺). L’avenir nous dira si je l’adopterai.

Les belgicismes

Comme on dit chez moi, « il m’en est arrivé une belle » (comprenez : il m'est arrivé quelque chose d'étonnant) ! Il y a quelques jours, une cliente espagnole, qui venait d’apprendre que j’étais Belge, a en effet voulu savoir si j’utilisais le français « pur » de France dans mes traductions et rédactions car elle avait entendu dire que le français de Belgique était différent. « J’en suis resté paf » (comprenez, « ça m'a déstabilisée »), c’était bien la première fois que l’on me posait cette question ! Loin d’être vexée, cela m’a plutôt fait rire et cela me donne en plus l’occasion de parler des belgicismes.

Belgicismes une fois

Alors oui, il existe des petites différences entre le français de France et le français en usage en Belgique, mais non, il n’y a pas de véritable « parler belge » comme il n’existe pas d’accent belge unique (n’en déplaise aux Français qui s’échinent à tenter de l’imiter sur les plateaux télé et qui pensent que les Belges terminent toutes leurs phrases par « une fois »). La Belgique est peut-être petite mais elle est riche d’un patrimoine et d’une culture aux mille et un visages et donc d’un langage, ou plus précisément d’un lexique, qui varie d’une région à l’autre. Je m’en suis bien rendu compte lors de ma première année à l’université lorsque j’ai rencontré l’une de mes futures meilleures amies qui vient du fin fond de la région liégeoise. Bien sûr, je la comprends parfaitement mais nous n’utilisons pas toujours les mêmes termes pour désigner telle ou telle chose. Par exemple, un « bonbon » devient une « une chique », tandis qu’un « biscuit » devient un « bonbon ». Le français parlé en Belgique est donc bien plus complexe qu’il n’y paraît.

J’ai acheté il y a quelques mois un dictionnaire des belgicismes qui explique très bien la situation :

[S’il existe des] mots ou des sens qui, jusqu’à présent, n’ont été repérés que dans le français des Belges francophones […] certains termes n’ont rien de spécifiquement « belge » : on les retrouve dans d’autres pays francophones, y compris dans certaines régions de France. En outre, l’histoire des langues en Belgique impose de distinguer la situation de Bruxelles, ville dont la population est aujourd’hui très majoritairement francophone, alors qu’elle était majoritairement flamande au XIXe siècle, et la Wallonie romane où la présence du français est multiséculaire.

Ainsi, le vocabulaire utilisé par les Bruxellois diffère de celui des Wallons.

Pour « foutre le brol » encore plus (comprenez « pour compliquer davantage le problème ») , le lexique des Wallons change quelque peu d’une région à l’autre. En effet, il existait auparavant « quatre langues régionales romanes […] : le wallon, le picard, le gaumais et le champenois ». Si les 2 dernières langues ont pratiquement disparu, le wallon et le picard sont encore très vivaces et influencent le lexique actuel. Il ne faut pas oublier non plus que « la Wallonie, dans un passé récent, présentait de profondes différences économiques et sociales ». Ainsi, les mineurs du Borinage ont développé un lexique différent de celui des agriculteurs-éleveurs des Ardennes. Bref, vous l’aurez compris, on ne peut pas vraiment parler de « français belge ». Mais l’on peut toutefois distinguer des termes et expressions qui ne sont utilisés qu’en Belgique (ou uniquement dans certaines de ses régions) et que l’on appelle donc des « belgicismes ».

Pour rassurer mes clients français (même s’ils ne se sont jamais inquiétés de mon niveau de langue), j’évite toujours les belgicismes dans mes traductions. À l’université, nos professeurs nous ont vite appris à corriger ces « fautes de langage » pour n’utiliser que le français de référence dans nos travaux. Ainsi, j’évite systématiquement les « septante » et « nonante » (même si personnellement j’ai toujours trouvé qu’ils étaient plus logiques que les « soixante-dix » et « quatre-vingt-dix » si chers aux Français) et les « mauvaises » utilisations d’expression telles que « Au plus… au plus… » qui devient simplement « Plus… plus… » selon les règles de l’Académie Française.

Je ne vais pas m’étendre plus longtemps sur le sujet (même si j’ai énormément d’exemples à vous citer puisque mon cher et tendre est Français et qu’il a fallu un petit temps d’adaptation pour comprendre nos petites différences lexicales) et vous conseille ce fameux Dictionnaire des belgicismes* car il est très bien conçu et vous apprendra beaucoup de choses sur la culture de « ce plat pays qui est le mien » et dont je suis fière (je vais encore donner raison à mon cher et tendre qui prétend que les Belges sont plus chauvins que les Français mais tant pis ^^).

Et pour terminer, je vous propose ce lien très intéressant, que j’avais déjà publié sur ma page Facebook (un petit « j’aime » s'il-vous-plaît), qui reprend une bonne liste de belgicismes et vous en expliquera davantage sur le français que l’on parle en Belgique.

Si vous avez des questions, souhaitez partager une opinion, une anecdote ou simplement parler de vos belgicismes préférés, n’hésitez pas à commenter l’article !

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* Dictionnaire des belgicismes, Michel Francard, Geneviève Geron, Régine Wilmet et Aude Wirth et publié aux éditions De Boeck Duculot