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Translating Europe Forum 2024

La semaine dernière s’est tenu à Bruxelles le Translating Europe Forum (ou TEF pour les intimes). Je n’étais pas sur place, mais il était possible de s’inscrire pour assister en ligne à plusieurs conférences. Cet événement gratuit destiné à l’ensemble des acteurs et actrices du secteur du langage en Europe existe depuis 2014, mais c’est la première fois que je m’y suis intéressée. Je suis loin d’être la seule vu le nombre record de participant.e.s cette année. Rien d’étonnant compte tenu du thème : l’influence de l’IA générative sur les métiers de la traduction.

Se déroulant du 6 au 8 novembre 2024, le Translating Europe Forum de cette année avait pour titre « Words Matter: Translators at the Forefront of AI-Driven Data, Terminology and Technology » (ce qu'on pourrait traduire par « Les mots comptent : les traducteurs en première ligne des données, de la terminologie et des technologies alimentées par l’IA »). Il se composait de discours, séances de questions-réponses, ateliers en ligne, débats de spécialistes ou encore de conférences dites « TEF-talk ». L’événement, organisé par la DGT (comprenez la direction générale de la traduction de la Commission européenne), incluait également un salon dédié aux jeunes arrivant sur le marché de la traduction. Je n’ai pas pu assister à l’ensemble des conférences et débats, mais les quelques-uns auxquels j’ai pu participer ont été très enrichissants.

J’ai suivi attentivement les divers ateliers et sessions en ligne qui expliquaient comment utiliser l’IA dans la traduction, comment écrire de bons prompts, mais aussi ceux qui visaient à nous préparer à l’avenir. L’inquiétude était palpable dans les conversations en ligne et au sein du public présent sur place. Certaines conférences m’ont donné un peu d’espoir, d’autres m’ont carrément déprimée, d’autres encore m’ont fait prendre conscience de la chance que j’ai eue d’avoir pu pratiquer le métier que j’aimais pendant plusieurs années, chose que ne pourront peut-être pas connaître les actuel.le.s étudiant.e.s en traduction(en gros, notre métier ne va pas disparaître complètement, on aura toujours besoin d'êtres humains pour vérifier le travail exécuté par l'IA, mais on ne pourra plus vraiment parler de « traducteurs » ou « traductrices », ce qui revient quand même à une disparition à mon sens...). Plusieurs intervenant.e.s ont tiré la sonnette d’alarme et interpelé les responsables sur les questions de la confidentialité des données, du manque de fiabilité de l’IA, du droit d’auteur, ou encore de la dégradation de nos conditions de travail. Le débat « Freelancers and language service providers: different views, same goals?  » (soit « Freelances et fournisseurs de services linguistiques : différentes opinions, mêmes objectifs ? ») était quelque peu enflammé, la traductrice Tina Shortland reprochant à un moment aux agences de traduction d’avoir contribué à la baisse de la rémunération des freelances en se pliant aux exigences des clients, toujours en quête de tarifs plus bas et de délais de livraison plus courts, sans comprendre la quantité de travail supplémentaire que peut parfois demander la post-édition. Une project manager du public a pris la parole lors de la séance de questions-réponses pour dire que cela pouvait aussi avoir des répercussions négatives sur les agences car certains traducteurs prétendent pouvoir post-éditer 8 000 mots par heure (ce qui est évidemment impossible...) et remplissent donc les mémoires de traduction de passages incorrects, peu précis, etc. Bref, une baisse de tarifs est synonyme de baisse de la qualité (pas toujours évidemment, mais la motivation est moins grande quand on est payé moitié prix).

Outre ce débat, 2 interventions m’ont particulièrement marquée. La première était une conférence donnée par Giulia Tarditi, une professionnelle de la localisation et membre du groupe d’experts de l’industrie du langage LIND, qui conseille la direction générale de la traduction. Très motivante et inspirante, elle expliquait comment protéger son avenir en tant que prestataire de services linguistiques. Bon, son message principal était qu’il fallait se réorienter, se former dans divers sujets et ne pas se limiter strictement aux langues, mais elle a donné plusieurs clés. La deuxième était un discours de Marina Pantcheva, directrice des services d’IA linguistique du groupe RWS, un géant du monde de la traduction, auquel appartient notamment Trados. Avec beaucoup d’humour, elle a expliqué les failles existantes de l’IA et souligné la relation complémentaire entre les traducteurs et cette nouvelle technologie, nous encourageant à devenir des pilotes de cette évolution, et pas simplement des superviseurs du travail de l’IA.

J’ai ajouté les liens des interventions que j’ai citées, mais vous pouvez retrouver l’ensemble des conférences, ateliers, tables rondes et discours de l’édition 2024 du TEF sur la chaîne YouTube de Translating for Europe (uniquement en anglais, mais je suppose que cela n'intéressera que mes homologues). Bonne écoute !

La prise de position de la SFT sur l’IA

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Je n’avais pas vraiment d’idée de sujet pour le billet d’aujourd’hui. J’ai donc regardé un peu les actualités dans le domaine de la traduction. Le grand sujet du moment reste l’intelligence artificielle (IA), et plus particulièrement l’intelligence artificielle générative (IAG), c’est-à-dire l’IA capable de générer elle-même du contenu (comme Chat GPT que je surnomme désormais le Grand Prédateur Technologique). La Société française des traducteurs (SFT) a publié hier, jeudi 13 juin 2024, sa prise de position sur cette menace qui plane au-dessus de tous les travailleurs dans le domaine du langage et de la communication. Je ne pouvais pas faire sans vous en parler.

Un humain sans cervelle, belle représentation de ce qui nous attend… Photo de Tara Winstead sur Pexels.

La prise de position de la SFT commence par un constat : 70 % de leurs membres traducteurs et traductrices ayant répondu à leur enquête considèrent la post-édition (de plus en plus présente à cause des avancées de l'IA) comme une menace pour leur activité. C’est même leur première préoccupation (vous l'aurez compris en voyant le sujet apparaître de plus en plus dans mes billets...). Le Comité directeur de la SFT aborde ensuite les conséquences pour les métiers de la traduction. Il revient sur la dégradation de nos conditions de travail, dont j’avais déjà parlé ici. Pour résumer : plus de travail, des tâches moins stimulantes, des délais plus serrés et une baisse de la rémunération. Il conclut en faisant un parallèle avec la fast fashion (ou la mode express) : c’est moins cher, on reçoit plus vite sa commande, mais la qualité n’est pas au rendez-vous. Comme une image vaut 1000 mots, explication avec ce petit graphique (réalisé par votre traductrice dévouée).

La publication de la SFT s’adresse aussi aux donneurs d’ordre (les agences de traduction, les institutions et les entreprises internationales faisant appel à des services de traduction et tous les clients en général). Il est ainsi expliqué tout ce à quoi l’on renonce en utilisant l’IA au lieu d’un être humain pour un travail de traduction, d’interprétation (et de rédaction aussi d'ailleurs) :

  • la personnalisation des contenus (l’IA fait du copier-coller) ;
  • la prise en compte du contexte (ô combien important pour respecter le sens et la finalité d’un texte) ;
  • l’éthique et la sensibilité (l’IA continue de véhiculer des préjugés sexistes notamment…) ;
  • l’humain, ce lien passant à travers les émotions qui nous unit tous et toutes.

Le Comité directeur de la SFT partage ensuite ses mises en garde, que je vais également vous présenter ici car elles sont destinées à tout le monde :

  1. L’utilisation de l’IA pour la traduction ou la rédaction de textes nuit à la qualité.
  2. Le manque de regard critique lors de l’utilisation d’une IA ou de Chat GPT peut entraîner des risques juridiques, économiques, de sécurité (et j'en passe)
  3. L’IA entraîne un pillage de la propriété intellectuelle et des données personnelles. Des logiciels comme Chat GPT utilisent des contenus qui ne sont pas libres de droits !
  4. La post-édition alimentée par l’IA entraîne une fatigue abrutissante pour les traducteurs (et la dépression qui va avec 😞 ...)
  5. L’IA précarise tous les professionnel.le.s exerçant des métiers plus intellectuels ou créatifs.
  6. L’IA n’est pas écologique, elle implique une consommation énergétique énorme, ce qui va à l’encontre des objectifs de développement durable de l’ONU.
  7. L’IA utilisée à mauvais escient engendre de gros risques de falsification, de désinformation et de manipulation des données.
  8. L’IA nuit à la diversité. Elle est totalement à l’opposé de ce qu’est la traduction. Comme elle s’appuie majoritairement sur des données occidentales et rédigées en anglais, elle n’a qu’une seule vision du monde. Cela ne fait qu’accentuer les inégalités entre les cultures.

La publication se termine par une liste de recommandations et de revendications. Si cela vous intéresse, vous trouverez le dossier dans son intégralité ici.

Et comme l’IA menace bien d’autres métiers, je voulais vous partager également cette vidéo de France Culture traitant de la menace de l’IA sur les professionnels du doublage. L’avenir fait vraiment peur…