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Prière à saint Jérôme

Cher saint Jérôme, je te prie de bien vouloir m’excuser car, je l’avoue, je t’ai un petit peu oublié. On célébrait ta fête ce 30 septembre et je ne m’en suis souvenue qu’à l’heure où la couleur du soleil tire sur l’ambre…

Photo de Aleyna Demir sur Pexels

Il faut dire que tes traducteurs et traductrices se sentent un peu négligé.e.s et ont parfois l’impression que tu les a abandonné.e.s. Notre métier a connu bien des menaces, mais celle qui plane aujourd’hui semble plus tenace. Nos ancêtres ont survécu à l’arrivée de l’informatique, aux logiciels de TAO puis de la traduction automatique, mais c’était sans compter l’IA et les dérives technocratiques.

Notre travail consiste de plus en plus à faire de la post-édition, nous privant du plaisir de la traduction. L’IA générative a ainsi rendu nos journées moins actives et dénuées d’ivresse créative. Et comme beaucoup pensent que l’IA facilite notre boulot, nos rémunérations partent à vau l’au. Nombre d’entre nous ont fini par quitter le navire, voyant leur gagne-pain s’amenuir. Beaucoup d’autres pensent à la reconversion, ne sachant combien d’années encore résistera notre profession. On en vient parfois à regretter de ne pas vivre en ton temps, où notre travail était pris plus sérieusement. Penses-tu pouvoir nous donner un peu de ta détermination pour nous aider à résister à cette nouvelle condamnation ?

Passionné par les Écritures, tu n’aimerais probablement savoir que l’IA s’attaque également aux vieux livres et au bonheur de la lecture. Plutôt que de laisser les mots les faire voyager, certain.e.s lecteurs et lectrices d’aujourd’hui remettent en question leur authenticité. Nous vivons dans un monde où nous ne sommes plus sûr.e.s de ce qui est réel et qui sème le doute de manière perpétuelle. Comme tu es également le saint patron des bibliothécaires, crois-tu pouvoir aussi veiller sur le monde littéraire ?

Tout ce que tes protégé.e.s souhaitent, c’est que notre société redevienne un peu plus esthète. Qu’elle accorde plus d’importance aux réalisations humaines sans continuer à se laisser miroiter par l’IA et ses créations si fausses qu’elles en deviennent obscènes.

Notre époque doit te sembler bien sombre, peux-tu nous aider à sortir de l’ombre ? De mon côté, je te promets de persévérer et de ne plus t’oublier ! J’espère que tu continueras de nous protéger…

Un livre primé écrit par l’IA ?

Je savais que j’allais parler de l’IA cette semaine après avoir reçu un e-mail ironique du Grand Prédateur Technologique ayant pour en-tête «Votre traducteur personnel» et après être tombée sur la vidéo d’un professeur désespéré de voir que ses élèves recopient bêtement ce que leur sort l’IA sans réfléchir une seconde à ce qu’ils écrivent. C’est finalement ma tante Dominique (merci 😊) qui m’a soufflé hier le sujet de mon billet, en me parlant du scandale autour du roman C’était ça ou mourir de Thélyson Orélien. Fraîchement auréolé du prix Fnac 2026, cet auteur québécois d’origine haïtienne a été accusé d’avoir utilisé l’IA pour écrire ce livre à grand succès. Cette histoire qui fait grand bruit dans le monde de l’édition m’a renvoyée à une mauvaise expérience vécue il y a 2 ans, alors que le Grand Prédateur Technologique commençait à faire ses premières vagues. J’avais donc envie de donner mon avis et de partager mon vécu.

Photo de Markus Winkler sur Pexels

Sorti le 19 août 2026 aux éditions Grasset, le premier roman de Thélyson Orélien s’est rapidement imposé sur les devantures des librairies et dans le haut des classements des meilleures ventes de livres en France. À peine un mois plus tard, le 21 septembre, la Fnac lui décerne son prix du roman 2026. Le succès est tel que l’ouvrage est en lice pour le prestigieux prix Goncourt, avant d’être retiré brutalement de la sélection aujourd’hui. La cause ? Un message publié sur X sous le compte «Balance ton Claude» indiquant que C’était ça ou mourir avait été rédigé presque intégralement par une intelligence artificielle, une accusation avançant pour preuve le résultat à 100% d’utilisation d’une IA obtenu par le logiciel de détection Pangram. Ce tweet crée un véritable raz-de-marée dans le milieu littéraire, poussant l’Académie Goncourt à retirer de sa sélection le roman de Thélyson Orélien ce vendredi 25 septembre. Succès non mérité ou racisme déguisé ? Le débat est ouvert…

Que Thélyson Orélien ait véritablement utilisé l’IA ou non, cette accusation m’a renvoyée au sentiment de frustration intense que j’ai éprouvé il y a 2 ans, quelques mois avant de perdre l’un de mes principaux revenus depuis le début de mon activité à cause de l’engouement pour l’intelligence artificielle. La rentrée de 2024 avait été rude, l’un des gros clients de l’agence de rédaction avec qui je collaborais depuis plus de 10 ans exigeant que les rédacteurs et rédactrices travaillant sur ses textes utilisent l’IA, avant de revenir sur sa décision, déçu par la mauvaise qualité des nouveaux contenus. Il a voulu ensuite retourner à la rédaction classique (moment de joie), et c’est là que le cauchemar a commencé… Je n’ai jamais eu autant de retours sur mes textes qu’à partir de ce moment-là. Le client cherchait par tous les moyens à réduire ses coûts et analysait chaque texte à l’aide de logiciels de détection de contenus générés par IA, très peu fiables à l’époque. Chaque texte était ainsi accusé d’avoir été rédigé par une intelligence artificielle, prétextant que certaines tournures de phrase, expressions, voire des mots totalement normaux que j’employais depuis des années dans les textes pour ce client, étaient une preuve de l’utilisation de l’IA (alors que je la fuyais comme la peste…). Les PM de l’agence essayaient de nous soutenir mais, pour ne pas perdre ce gros client, n’arrêtaient pas de donner de nouvelles consignes, de plus en plus insensées. Toute une série de mots ont ainsi été interdits car ils faisaient trop «IA». Mais en quoi un mot fait-il plus IA qu’un autre ??? L’IA s’appuie sur des contenus créés par des êtres humains, sur une langue qui existe depuis des siècles, et elle inventerait des mots ou des expressions ??? Je devenais folle ! Je n’ai jamais passé autant de temps à réécrire des textes, des heures et des heures de travail, qui n’auront finalement été payées dans leur entièreté que cette année, la boîte de rédaction se retrouvant en grandes difficultés financières depuis 2 ans.

Dans le scandale autour du roman de Thélyson Orélien, je me sens ainsi un peu tiraillée entre les deux positions du débat. D’un côté, je me mets à la place de l’écrivain qui, s’il n’a véritablement pas utilisé l’IA, doit éprouver ce même sentiment de frustration et de découragement extrêmes de voir son travail piétiné par des gens qui croient que l’intelligence artificielle est supérieure ou de savoir que, peu importe le temps passé à remanier des phrases, à puiser dans son propre vécu, à partager ses émotions, il y aura désormais toujours un doute quant à leur authenticité chez certains lecteurs. De l’autre, si l’auteur a véritablement rédigé son texte avec l’IA sans l’avouer, je me sentirais trahie de ne pas avoir été au moins informée de cette aide. Et en même temps, tout nous pousse aujourd’hui à utiliser l’IA, qu’on le veuille ou non, et à l’apprivoiser si l’on ne veut pas rester de côté. L’une de mes belles-sœurs disait encore l’autre jour que dans sa boîte, on leur assénait régulièrement «Do AI or die», soit, pour faire un parallèle avec le titre du roman de Thélyson Orélien, «C’est utiliser l’IA ou mourir». Moi-même, si frileuse à cette idée, j’ai fini par l’employer dans mon travail, non pas pour rédiger ou traduire à ma place (car cela serait me priver de ce que j'aime faire par-dessus tout et que je tiens à maintenir mon cerveau en forme), mais simplement pour m’aider à trouver des informations, à comprendre certains sujets plus complexes, à réfléchir à une tournure de phrase qui me donne du fil à retordre ou à retrouver un terme qui me reste sur le bout de la langue, par exemple. Bref, je l’utilise comme un outil, tout en continuant à consulter principalement des sources fiables, comme mon guide Meertens ou les bases de données terminologiques des institutions européennes ou d’autres domaines spécialisés.

Enfin, le sentiment qui m’anime le plus, c’est une sorte de tristesse face à ce nouveau monde où l’on consomme du contenu sans plus savoir à 100% s’il est authentique ou non et où certaines personnes ont plus de mal à croire aux merveilles (qu'elles soient visuelles, musicales, littéraires, artistiques…) que peuvent réellement créer des êtres humains. Et je trouve un peu dommage qu’un roman abordant un thème aussi important et profondément humain que la migration se retrouve au cœur de ce scandale. Et vous, qu’en pensez-vous ? Avez-vous lu ou comptez-vous lire C’était ça ou mourir ?

Le poids de l’IA sur la santé mentale

La semaine dernière, je suis tombée sur un article publié sur LinkedIn par une traductrice audiovisuelle qui met vraiment le doigt sur les sentiments que je ressens depuis l’an dernier et que partagent certainement beaucoup d’autres de mes collègues, ainsi que tous les freelances menacé.e.s par les progrès de l’intelligence artificielle. Les conséquences de ces avancées sur nos métiers ne sont pas seulement financières, elles affectent aussi notre santé mentale…

Image de Tara Winstead sur Pexels

Je me permets de traduire le début de son article pour vous expliquer un peu ce que c’est de vivre dans le monde d’aujourd’hui pour un.e freelance dont le métier est chamboulé par l’IA :

La chose la plus difficile à propos de l’IA, pour moi, c’est l’incertitude concernant la gravité de ce qui va se passer pour nous, les traducteurs. J’ai bien sûr constaté une baisse des demandes ces derniers mois, et par conséquent une baisse de revenu, mais est-ce que je suis réellement en train de perdre mon boulot ? Mon travail va-t-il disparaître complètement ? Mes qualifications, mes compétences techniques et linguistiques, et mes années d’expérience ne signifient-elles rien ? Le problème, c’est que personne ne le sait vraiment. J’ai des gens qui me disent de ne pas m’inquiéter. Des gens qui me disent que je devrais la considérer comme un outil, et non comme une menace. Des gens qui me disent de me recycler car il n’y a pas d’espoir. Mais personne ne sait vraiment. Et c’est dur, pour les êtres humains en général. Il y a une menace, mais on ne sait pas à quel point elle est dangereuse.

Elle partage ensuite plusieurs de ses pensées, en parlant notamment de la post-édition et du fait qu’elle ne se prête pas à son métier, que ce travail est « incroyablement ennuyeux et frustrant », qu’il est souvent plus chronophage et payé pour une fraction du prix. Selon elle, l’idée que c’est plus rapide, de meilleure qualité et plus simple est tout simplement un mensonge. « Cela réduit simplement les coûts ». Je suis d’accord en partie sur ce point, même si je ne mets pas tous les projets de post-édition dans le même panier. Cela fait désormais plusieurs années que je fais de la post-édition dans des projets pour les institutions européennes à des tarifs raisonnables, me disant que c’est le seul moyen de continuer à exercer mon métier. Je la rejoins toutefois lorsqu’elle rappelle que le sous-titrage et la traduction en général sont un art, un travail qui prend du temps et qui a toujours besoin de ce côté « humain », surtout dans les domaines où la créativité est reine.

Elle se demande aussi dans quoi elle pourrait bien se recycler et comment ? Cette question m’a valu beaucoup d’insomnies… La première fois qu’une agence m’a demandé de rédiger avec l’IA, j’ai littéralement éclaté en sanglots. Mon estime de soi a pris un sacré coup. Puis j’ai tenté de considérer l’IA comme un outil, essayant de l’utiliser (ce qui m'a valu énormément de frustration), mais me refusant toujours à postuler aux nombreux jobs de « formateurs d’IA ». Je laisse probablement passer des occasions de me faire de l’argent, mais former l’IA reviendrait à me tirer une balle dans le pied… Alors, je me raccroche aux projets qu’il me reste, ayant l’espoir qu’il existe encore des client.e.s qui préfèrent la plume d’un être humain aux algorithmes. L’espoir, je le retrouve aussi chaque fois que je trouve une erreur dans une traduction automatique ou un texte généré par IA, me rappelant que mes connaissances sont bien là et qu’elles sont nécessaires pour parer aux hallucinations et incompréhensions des machines.

L’anxiété ambiante autour de mon métier me fait malheureusement aussi penser au pire des scénarios, soit la disparition totale de mon métier. J’ai plusieurs fois gardé les yeux ouverts dans le noir, le regard vers le plafond en me demandant à quoi je sers si toutes mes compétences sont déléguées à une machine. Depuis enfant, j’aime écrire. J’ai choisi la traduction parce qu’elle me permettait de combiner mon amour des langues et des cultures étrangères avec ma passion pour l’écriture. Voir un logiciel rédiger en 30 secondes un texte et surtout voir des gens s’extasier sur ses prouesses (malgré les nombreux défauts de ces textes quand on les observe de plus près...), c’est un coup de poignard dans le cœur. J’ai parfois l’impression que l’IA vole une part de mon identité, de ce qui me fait vibrer, et c’est dur à supporter mentalement…

L’IA est une avancée technologique, certes, mais j’ai encore du mal à ne pas la voir comme une menace pour les êtres humains. J’ai peur de vivre dans un monde où plus personne n’est capable de penser par soi-même, les yeux toujours collés à un écran, sans voir l’environnement qui se détruit autour de nous à chaque question posée à ChatGPT, qui continue de propager stéréotypes et fausses informations, floutant les limites entre réalité et fiction. Nous n’en sommes pas encore là, et j’ai l’espoir qu’un renversement de la situation est possible, mais la peur est bien présente…

Si vous passez aussi par des phases d’angoisse et de désespoir, sachez que vous n’êtes pas seul.e…. Je vous envoie tout mon courage !

J’apprivoise ChatGPT

Publié le

L’an dernier, j’ai publié plusieurs billets sur la menace de l’IA et bien évidemment sur celui que j’appelle encore le Grand Prédateur Technologique : ChatGPT. De l’eau a coulé sous les ponts depuis 2024 et j’ai décidé d’intégrer un peu plus mon ennemi juré dans mon travail et mon quotidien. Le côtoyer plus souvent m’a aidée à en avoir un peu moins peur, d’autant plus qu’il est loin d’être parfait…

Photo de Matheus Bertelli sur Pexels

Après quelques tentatives qui généraient en moi plus de frustration que de satisfaction, j’ai totalement délaissé la rédaction assistée par IA. Rien à faire, je trouve toujours que ce n’est pas naturel, même si je demande à ChatGPT de se rapprocher de mon style. Il y a toujours quelque chose qui cloche ou qui ne sonne pas rond. Néanmoins, je l’utilise de plus en plus comme un outil de recherche. Si je dois écrire un article sur une destination, je peux m’en servir pour rassembler toutes les informations nécessaires sans devoir consulter des dizaines de pages différentes sur Internet. Cela dit, je reste toujours très prudente quant à ses affirmations et les vérifie. Par exemple, il est arrivé qu’il me parle d’une plage qui ne se trouvait absolument pas dans le pays que je devais décrire ou de m’inventer un festival de musique qui n’existait absolument pas (d'où l'importance de toujours garder un sens critique).

Côté traduction, je ne l’utilise pas vraiment. Il m’arrive simplement de faire appel à lui quand j’ai un mot sur le bout de la langue ou que je ne suis pas pleinement satisfaite d’une formulation. Je ne lui demande jamais de traduire à ma place, parce que ça reste MON métier et MON plaisir et que je fais déjà suffisamment de post-édition. D’ailleurs, chaque fois qu’il me propose d’écrire ou de traduire pour moi, je décline poliment, ou pas, surtout quand il vient de se contredire ou d’inventer des informations. J’avoue avoir un malin plaisir à lui indiquer ses erreurs et ses incohérences (c'est dans ces moments-là que je regagne confiance en l'avenir de mon métier). Il m’est quand même plusieurs fois arrivé de lui demander de réviser l’un ou l’autre de mes textes, uniquement pour avoir un avis extérieur et améliorer les passages éventuellement plus faibles. Je lui ai d’ailleurs demandé de noter une traduction que j’avais réalisée pour un test afin de connaître mes chances de réussite. En gros, je me tourne vers ChatGPT si j’ai une baisse de confiance en moi ou des doutes… J’ai également tenté de l’utiliser pour régler certains problèmes sur Trados Studio, mais, après avoir perdu 15 bonnes minutes à tenter les manipulations qu’il me proposait, sans succès, j’ai fini par trouver la solution moi-même en allant directement sur le forum de SDL.

Toujours au niveau professionnel, j’ai utilisé ChatGPT pour m’aider à prendre certaines décisions ou à adopter le ton le plus approprié lors de la rédaction d’e-mails dans des situations plus complexes sur le plan juridique. Encore une fois, les informations qu’il donne sont à prendre avec des pincettes, mais elles peuvent apporter un premier élément de réponse.

C’est dans ma vie de tous les jours que j’ai de plus en plus recours à lui. Ma machine à laver m’avait indiqué une erreur et je ne retrouvais plus le mode d’emploi : ChatGPT m’a guidée pas à pas dans la résolution du problème. Mon cher et tendre cherchait un petit city-trip à faire avant de rejoindre sa famille à Vienne lors de nos prochaines vacances : j’ai demandé à ChatGPT une sélection de villes romantiques à moins de 5h de train ou bus de la capitale autrichienne en lui demandant de faire une comparaison du budget, des sites à voir, de l’ambiance et de l’aspect pratique des transports jusqu’en Autriche. Pas plus tard qu’hier, je ne retombais plus sur une application dont une Youtubeuse avait parlé dans un vlog ces dernières semaines et ChatGPT m’a retrouvé le vlog et l’application en question.

Donc oui, je comprends l’intérêt général pour cet outil en raison de sa facilité d’utilisation, mais non, je ne le laisserai pas me remplacer dans mon travail et je ne céderai pas à la paresse de lui demander d’écrire ou de réfléchir à ma place. Je vous partage d’ailleurs ce petit extrait du podcast Un Monde connecté de Radio France autour de la question « L’usage répété de ChatGPT nous rend-il plus bête ? », qui confirme qu’il vaut mieux continuer de rédiger ses textes soi-même pour préserver son esprit critique et la santé de son cerveau.

2024 : acte XI

Décembre est déjà arrivé, mais laissez-moi revenir un temps sur les 4 semaines écoulées. Si le dernier mois de l’automne a été, professionnellement parlant, plutôt monotone, il m’a apporté de grandes félicités dans le domaine de ma vie privée. Retour sur un acte passé entre 3 nations, mon cher et tendre ayant quitté temporairement son bureau anglais pour l’entrepôt allemand et son appartement de fonction.

Balade en forêt dans l’Aaper Wald de Rath, Allemagne

Après un mois de bataille (que j'explique ici en détail), novembre m’a presque mise sur la paille. J’avoue, j’utilise un peu trop vite les grands mots, mes projets récurrents m’ont aidée à garder la tête hors de l’eau. Cela faisait toutefois longtemps que je n’avais plus connu de période aussi creuse, et cela m’a plongée dans une humeur ténébreuse. Désœuvrée, il fallait que je passe autrement mes journées. Les 20 premiers jours de novembre ont été principalement consacrés à la prospection et au visionnage de plusieurs webinaires de formation. L’IA était bien évidemment au cœur de mes préoccupations, elle était d’ailleurs le sujet central du Forum européen de la traduction. Ma prospection auprès de nouvelles agences s’est accompagnée d’un syndrome de l’imposteur intense. Doutant de mes compétences linguistiques, je me suis remise plus assidûment à leur pratique. Plusieurs heures de mes journées ont été ainsi dédiées à l’écoute de podcasts en russe, espagnol, allemand et anglais. Après quasi un mois de torpeur, j’ai enfin pu reprendre le travail avec vigueur. Le projet qui m’avait causé tant de tracas a repris avec fracas, remplissant de suite les dernières cases de mon agenda. Décembre démarre donc sur les chapeaux de roue, mais je ne vais pas faire la moue.

Mes journées de travail plus légères ont aussi été salutaires. Durant mes derniers jours sur le sol anglais, j’ai fréquenté plus régulièrement mon petit café. Droguée au Pumpkin Spice latte, j’étais fière des relations amicales que j’avais réussi à y tisser. L’une des clientes habituelles m’a d’ailleurs proposé de poursuivre nos conversations par courriel. Passer début novembre sur le territoire britannique m’a donné l’occasion d’assister à quelques festivités sympathiques. Éclats d’artifices et feux de joie ont illuminé les premières soirées du mois. Souhaitant rendre visite à nos chers voisins cervidés, nous avons passer le dernier week-end à nous balader dans leur endroit préféré. Ils sont venus à leur tour nous dire au revoir, apparaissant sous notre balcon le matin de notre départ.

Après mon arrivée outre-Rhin, j’ai voulu passer du temps auprès des miens. Fin d’après-midi chez Mamy, repas entre cousines, retrouvailles avec mes meilleures amies, j’ai fait une bonne dose de dopamine. Mes jours en Belgique se sont terminés de manière parfaite : soirée de ballet à l’opéra de Liège et dégustation de raclette. J’ai profité du reste de novembre pour arpenter les parcs allemands ornés de feuilles d’ambre. La première neige a sonné l’heure de visiter les premiers marchés de Noël, mon cher et tendre m’ayant emmenée à Düsseldorf pour une échappée belle. Shopping, sirotage de vin chaud, bingsu coréen et soirée cinématographique ont été au programme de notre petite virée romantique. Le mercure grimpant subitement le dimanche suivant, nous nous sommes promenés sous 15 degrés dans un bois époustouflant. Rien de tel qu’une balade automnale en forêt pour me changer les idées ! Les journées raccourcissent mais je tiens à profiter au maximum de ces couleurs flamboyantes qui me ravissent.

Décembre s’annonce intense avant de pouvoir faire bombance. Espérons que j’arriverai à garder pied pour profiter sans stress des fêtes de fin d’année. Nous verrons cela au dernier bilan, qui sera publié après le Nouvel An !

Quand frapper du poing sur la table devient nécessaire

Dans mon dernier bilan, j’expliquais avoir pris un texte en otage après des semaines de frustration et de conditions de travail déplorables. Je prends le temps de revenir en détail sur le sujet, maintenant que la situation s’est enfin améliorée (avec des bénéfices que je n'avais pas espérés).

Photo de Andrea Piacquadio (je n’étais pas aussi autoritaire que ce monsieur, mais vous voyez l’idée)

Fin août, mon moral avait commencé à se dégrader face aux évolutions de mon métier, en apprenant notamment que l’un des gros clients pour lesquels j’écrivais des textes depuis des années avait décidé de passer à la rédaction assistée par IA. Face à la baisse de tarif, les autres rédacteurs du projet ont pris un maximum de textes, ne me laissant aucune miette pour le mois de septembre. Ce premier lot de textes rédigés à l’aide de l’IA n’a toutefois pas obtenu la faveur du client. Fin septembre, le nouveau PM (project manager ou gestionnaire de projets) en charge de ce client me propose en urgence la rédaction assistée par IA d’un article de cadrage sur un nouveau brief (comprenez un document reprenant toutes les consignes, la structure du texte et les attentes du client). Il m’envoie sa demande le vendredi fin d’après-midi pour un rendu lundi début d’après-midi. Comme il s’agit d’un texte IA, le tarif est diminué de moitié. Le lundi de la livraison, vers 10h, le PM m’appelle pour me dire que finalement, le client souhaite un texte normal, soit rédigé par un être humain. Comme l’article doit contenir une foule d’informations et compter 3000 mots, il m’est tout simplement impossible de le réécrire en quelques heures. J’explique donc au PM que le texte est déjà en cours de révision et que je ne peux pas faire plus dans le délai donné et à ce tarif-là. Il propose donc de faire disparaître le plus possible toute trace du passage de l’IA. Nous sommes alors début octobre, le commencement d’un mois infernal…

Deux jours après ma livraison initiale, je reçois une demande de modifications, ce qui est tout à fait normal, surtout lorsqu’il s’agit d’un article de cadrage. À la fin de cette même semaine, le PM revient vers moi pour me demander s’il est possible d’écrire une nouvelle version de l’article, ou plutôt deux : l’une en modifiant « simplement » mon texte en fonction des commentaires des relecteurs, l’autre en adoptant un autre ton. Déjà là, je commence à tiquer… Non seulement, je vois qu’une partie des nouveaux commentaires concernant mon texte se contredisent par rapport aux premiers, mais en plus, j’ai déjà passé beaucoup de temps sur l’article et ne suis toujours payée que le tarif IA… Le PM me répond le lundi suivant en disant qu’il ajoutera une petite rallonge (15€... on ne peut pas appeler ça de la générosité...). Je rends les deux versions le jour-même en espérant ne plus devoir revenir sur le texte (j'étais bien naïve...). Le lendemain, un autre PM (celui qui gérait ce client auparavant) demande de planifier un appel pour qu’on puisse discuter du texte de cadrage…

Le premier appel a lieu vers la mi-octobre après l’obtention des retours du client par l’agence. Résultat des courses : il y a trop d’IA. J’avais passé tellement d’heures à retravailler l’article que l’info m’est restée en travers de la gorge. Le pire, c’est que les termes ou expressions considérés comme générés par l’IA ont toujours fait partie de mon vocabulaire et de mon style d’écriture pour ce client. Autre nouvelle : l’agence travaille en interne sur un nouveau brief, le dernier car si le test échoue, le client ira voir ailleurs… Je ne réponds pas directement à l’e-mail, je décide de dormir dessus pour tenter d’avoir les idées plus claires (en gros, je ne ferme quasiment pas l'œil de la nuit...). Le lendemain matin, je rédige un e-mail pour mettre les points sur les i. En résumé : il y a beaucoup trop de relecteurs pour un seul article, chacun avec ses propres opinions ; de nouvelles règles d’écriture sont ajoutées sans raison et compliquent mon travail (pas de « et », pas de participe présent, pas de « qui », pas d'adverbe...) ; je suis encore payée au tarif IA pour un article qui m’a déjà pris le double du temps de travail, et surtout, le client estime que mon style d’écriture (auquel il est pourtant habitué depuis plusieurs années) est du style IA (déjà, ça n'existe pas, l'IA n'invente pas, elle copie...). Bref, je commence à en avoir ma claque, et c’est loin d’être fini.

Entre-temps, le PM qui m’avait proposé l’article de départ a été retiré du projet. Le nouveau responsable (qui s'occupait de ce client auparavant) est plus attentif à mes demandes et me promet de revoir ma rémunération. Une semaine se passe, le temps que l’agence se décide sur un nouveau brief, et je reçois une nouvelle demande : réécrire à nouveau l’article en suivant le nouveau brief (qui était bien différent du premier) et en ajoutant une information sourcée à chaque phrase. Bref, un travail de titan que je dois réaliser en moins de 24h (demande reçue à 15h30 pour un retour à 9h30 le lendemain). Comme je travaille depuis plus de 10 ans pour cette agence et que son directeur compte parmi mes tous premiers clients, je ne veux pas les laisser tomber. En fin de compte, s’ils perdent le client, je perds aussi une part importante de mon revenu. En même temps, je n’en peux plus de bosser sur cet article. Les nerfs en pelote, je fonds en larmes avant d’être consolée par mon cher et tendre, qui me conseille d’être plus ferme avec eux pour que je sois enfin rémunérée comme il se doit. C’est lui qui me suggère de ne pas rendre l’article tant que je n’ai pas reçu la confirmation écrite que je serai payée pour ce nouvel article. Encore dubitative sur les conséquences de cette prise d’otage, je passe la nuit à travailler sur le texte, consacrant chaque minute de mon sommeil perdu à la recherche d’informations pertinentes et à la reformulation de phrases (j'ai notamment 15 « et » dans un texte de plus de 3000 mots et je dois encore en supprimer...).

Le lendemain 9h30, le PM m’envoie un e-mail pour savoir si je suis bien capable de rendre le texte dans les temps. Les mains tremblantes, je lui réponds que l’article est terminé mais que je ne le rendrai pas tant que je n’ai pas l’assurance d’être payée. Il m’appelle 30 secondes plus tard. À la fois gênée de l’avoir mis dans l’embarras (dans le fond, il n'y peut rien, il est juste l'intermédiaire tiraillé entre les exigences du client et les supplications des freelances) et soulagée de voir qu’il comprend que je suis à bout, il me dit que je serai bien rémunérée au tarif normal pour ce nouvel article et m’envoie la confirmation écrite dans la minute. Le texte est livré, les relations avec le PM sont apaisées, le poids sur mes épaules commence à s’envoler… jusqu’au lendemain. Après une réunion avec son supérieur qui a voulu relire l’article, le PM m’appelle à nouveau pour me dire qu’il y a encore des modifications à apporter, pas sur le fond, mais sur la forme… De nouveaux mots sont « interdits » et quelques informations manquent… Je mords sur ma chique, espérant que ce sera la dernière fois que je réviserai cet article. Il y aura encore un énième retour avec de nouvelles modifications, mais je tiens bon pour en venir à bout le jour-même. ENFIN, je suis libérée de ce texte. En tout cas, moi, mais pas l’agence…

Après quasiment un mois sans nouvelles, le PM me recontacte au sujet du projet. Durant ces semaines de silence, l’agence a dû fournir de nouveaux tests, le client prétendant encore que les articles avaient été rédigés à l’aide de l’IA (c'est à se taper la tête contre le mur...). Les PM ont préféré me laisser tranquille, comprenant que j’en avais plus que marre de bosser sur le même texte. Après plusieurs tentatives, ils ont enfin réussi à obtenir une version validée et ont lancé une première petite production, elle aussi approuvée par le client. Comme je suis l’une des plus anciennes rédactrices sur le projet, l’agence souhaitait que je reprenne l’écriture des textes. Et pour me convaincre de ne pas les abandonner, le PM m’a annoncé que mon tarif pour ce projet avait été augmenté. Ne voulant plus me mettre à bout, il m’a aussi proposé une nouvelle façon de travailler pour que l’on reparte sur de bonnes bases. Bref, mes demandes ont été entendues et je gagne une hausse de tarif. Comme quoi, frapper du poing sur la table a quelques fois du bon ! J’ai d’ailleurs reçu aujourd’hui une nouvelle commande avec adaptation du tarif.

Petite précision pour conclure : cela fait plus de 10 ans que je collabore avec cette agence, je sais que mon travail est apprécié, j’ai toujours entretenu de bonnes relations avec la direction et les PM, donc le risque d’être exclue était faible. Je n’aurais probablement pas agi de la même façon avec une autre agence dans laquelle je ne suis pas aussi bien « placée ». À ne pas forcément reproduire selon les circonstances !

La rédaction assistée par IA

Il y a un mois, j’ai écrit mon premier texte avec IA. Je vous avais parlé de tous les sentiments qui m’avaient traversée à la réception de cette première commande, mais n’ai pas encore fait de retour sur cette nouvelle façon de travailler. Voici ce que j’en pense après plusieurs projets.

Image de base de Photo de Tara Winstead

J’avais tout d’abord demandé au gestionnaire de projets (PM) si l’agence de rédaction préférait utiliser un logiciel en particulier. Chat GPT est loin d’être le seul, il en existe une pléthore, gratuits ou non. Il m’a conseillé Perplexity AI, qui permet d’avoir directement les sources sur lesquelles l’IA s’appuie pour répondre aux prompts (terme consacré pour indiquer les requêtes qui lui sont adressées). La première partie de mon travail a consisté justement à rédiger un prompt, soit la demande de rédiger un texte sur tel sujet, en ajoutant toutes les consignes (mots clés à ajouter, ton à adopter, nombre de mots maximal, structure du texte, ...). Comme il s’agissait d’un tout nouveau projet, j’ai consacré une bonne demi-heure à rédiger ce prompt pour intégrer tout ce que je voulais dans mon article. Cette partie-là a vite été frustrante car j’avais déjà toutes les consignes en tête. Le temps de les verbaliser et d’expliquer le type d’article que je souhaitais obtenir, j’aurais déjà pu écrire une bonne partie de mon texte… Mais soit, j’ai rédigé mon prompt puis l’ai adressé à Perplexity AI.

Je comprends la fascination que suscitent ces logiciels sur certaines personnes car en quelques secondes, j’avais un article complet sous les yeux. Il était bien écrit à première vue, mais je n’étais pas satisfaite, ce n’était pas MON article. J’ai donc suivi les conseils de mon cher et tendre, déjà familier de l’utilisation des logiciels IA, et ai demandé plusieurs versions de l’article, en lui demandant de se rapprocher de mon style d’écriture. Pour ce faire, je lui ai envoyé l’un de mes textes en lui posant la question « Comment qualifierais-tu le style de ce texte ? » puis en lui demandant de réécrire l’article de départ en adoptant ce style d’écriture. J’ai alors compris pourquoi certaines personnes qualifient l’IA de « paresseuse ». Elle avait simplement intégré des passages de mon ancien article dans le nouveau texte, même si le contexte ne s’y prêtait pas… Bref, je n’étais pas convaincue du tout (heureusement d'ailleurs, je me suis dit qu'elle ne pouvait pas me remplacer tout de suite).

Après avoir enfin obtenu une version plus ou moins satisfaisante, je suis passée à la révision plus approfondie. Là encore, j’ai été déçue. L’article devait inclure plusieurs données chiffrées précises, en l’occurrence la note attribuée à des hôtels sur un site bien particulier. Les notes indiquées dans le texte ne correspondaient jamais à celles affichées sur le site. J’ai donc demandé à l’IA où elle avait obtenu ces informations et elle m’a avoué les avoir tout simplement inventées car elle n’avait pas accès à ces renseignements. Mon cher et tendre m’avait expliqué que les versions gratuites étaient moins performantes car moins actualisées. Elles n’ont donc pas forcément accès aux dernières informations. Cela dit, j’ai vite compris qu’il fallait absolument que je vérifie TOUTES les données contenues dans l’article pour m’assurer de leur véracité. Outre la vérification des informations, il a fallu réécrire plusieurs passages. Perplexity AI a en effet tendance à réutiliser les mêmes formulations tout au long du texte. Dans le fond, c’est exactement le même exercice que la post-édition, il présente les mêmes difficultés. Quand je rédige un texte, une fois que j’ai toutes les informations et la structure en tête, je laisse les idées s’écouler de mon cerveau à mes doigts en tapant sur le clavier. Je révise ensuite mon texte en connaissant déjà les passages que j’aimerais améliorer. Avec un article rédigé par IA, je me retrouve face à un texte existant, il suit bien la structure indiquée dans mon prompt, mais je n’ai pas pris connaissance de toutes les informations au préalable. Je les découvre à la lecture du texte. Le plus difficile à cette étape du travail n’est pas forcément la réécriture, mais plutôt le fait de devoir surmonter la sensation désagréable qu’il ne s’agit toujours pas de MON texte, même après l’avoir retravaillé. Aurai-je un jour une certaine gratification à utiliser l’IA ? J’en doute, mais peut-être que ça viendra…

Je tire quand même un peu de positif de ces premières expériences. Je commence doucement à utiliser Chat GPT et consorts comme moteur de recherche (en leur demandant bien de m'indiquer les sources des informations pour m'assurer de leur fiabilité). Ces logiciels peuvent aussi aider à m’orienter vers des sites plus instructifs ou me donner des idées de sujets à aborder. Pour le moment, je pense l’utiliser surtout de cette manière, mais pas comme mon scribe.

J’avais lu quelque part qu’un logiciel de rédaction IA était un peu comme un stagiaire. Parfois, il fait du bon boulot, parfois il fait n’importe quoi. Dans tous les cas, il faut passer derrière lui pour vérifier. Quoi qu’il en soit, je suis dans l’obligation de travailler avec lui sur certains projets. Il va donc falloir le former pour qu’on puisse mieux bosser ensemble. À suivre…

L’évolution du métier de traducteur-traductrice

Ce lundi 30 septembre, le monde a célébré la Journée internationale de la traduction. Cette année, le thème choisi par la Fédération internationale des traducteurs est « Traduire, tout un art à protéger ». Il faut dire que l’ambiance est particulièrement anxiogène depuis début 2024 avec l’amélioration de l’intelligence artificielle générative. Les plus grands admirateurs de l’IA ne cessent d’ailleurs de prédire la disparition de divers métiers, dont la traduction, prétextant que l’humain est remplaçable. Ce n’est toutefois pas la première fois que les traducteurs et traductrices se voient prédire leur extinction…

Je ne vais pas dire que la traduction existe depuis la nuit des temps (vu qu'il faut attendre au moins l'arrivée de l'écriture pour pouvoir parler de traduction de textes, à ne pas confondre avec l'interprétation, qui existe probablement depuis les premières rencontres entre différents peuples), mais il s’agit quand même d’un des plus vieux métiers du monde. Certains articles parlent ainsi de l’existence de glossaires bilingues en éblaïte et sumérien datant du IIIe millénaire avant J.-C. en Syrie, mais sans avoir vraiment de preuves de traduction à proprement dite. La première grande traduction la plus documentée en Occident est la Septante, la traduction en grec de la Bible hébraïque entreprise à Alexandrie au IIIe siècle avant J.-C.. L’Antiquité voit plusieurs traductions du grec au latin, y compris par Cicéron, qui considère déjà la traduction comme un art et privilégie la traduction du sens plutôt que des mots. C’est notre fameux Jérôme de Stridon qui va instaurer cette façon de traduire comme la règle à suivre au IVe siècle de notre ère. Il a toutefois fallu attendre le XIXe siècle pour qu’elle soit vraiment considérée comme la norme.

Jusqu’au XXe siècle, l’utilité de notre profession n’a pas été mise en cause. Les traductrices et traducteurs ont bien vu leurs outils de travail changer, passant de la plume et du parchemin à la machine à écrire, mais ce n’est qu’avec l’arrivée des ordinateurs puis la popularisation d’Internet que mes collègues d’antan ont commencé à se sentir menacé.e.s. Il faut dire qu’en parallèle de l’invention des ordinateurs au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, des ingénieurs, développeurs et linguistes se penchaient déjà sur la traduction automatique. Les premiers logiciels étaient prometteurs, mais pas encore capables d’imiter le cerveau humain. C’est dans les années 1980, avec le développement de la technologie des mémoires de traduction (qu'utilise notre cher Trados), que les traducteurs et traductrices ont vu un tournant dans leur manière de travailler. Ces logiciels étaient encore basiques lorsque j’ai entamé mes études de traduction. Je me rappelle d’ailleurs de nos cours d’informatique à l’EII (École d'Interprètes Internationaux devenue la Faculté de Traduction et d'Interprétation de l'université de Mons), où l’on tentait d’apprivoiser certains de ces logiciels, sans jamais vraiment obtenir de résultats concluants. D’ailleurs, quand je me suis lancée en tant que traductrice indépendante, je rechignais au début à utiliser les outils de TAO. Puis j’ai rapidement vu qu’il était indispensable de les maîtriser si je voulais travailler avec les agences de traduction. Je les ai finalement adoptés également pour mes propres clients, mon travail étant grandement facilité grâce aux mémoires. J’ai passé à peu près 5 ans à travailler principalement de cette manière, traduisant les textes avec l’aide de Trados. On n’arrête toutefois pas le progrès… En 2018, je poussais mon premier coup de gueule sur l’autre bouleversement de notre métier : la post-édition. Je vous invite à (re)lire mon article à ce sujet pour comprendre de quoi il s’agit, mais il faut savoir que depuis lors, la post-édition devient de plus en plus la tâche principale de nombreux traducteurs et traductrices. Nous devenons des réviseurs de textes traduits par des machines et voyons avec effroi l’amélioration de ces traductions avec l’arrivée de l’IA.

Cela veut-il dire toutefois qu’on n’aura bientôt plus besoin de nous ? Je ne crois pas (du moins pas tout de suite). Les textes traduits par machine ont gagné en qualité, mais ils sont toujours imparfaits. D’ailleurs, voici un petit florilège de termes traduits automatiquement qui m’ont bien fait rire récemment :

Terme anglaisTraduction automatiqueTraduction correcte
carbon food printing impression de pieds de carbone empreinte carbone
(pour sa défense, le texte était extrêmement mal écrit et truffé de fautes d'orthographe)
matriarch voûte plantaire matriarche
(je n'ai pas compris le lien avec la voûte plantaire, mais c'est un fait avéré que l'IA a un petit problème de stéréotypes sexistes)
flypaperpapier pour volant d’inertiepapier tue-mouches
creams against sorenesscrèmes contre le tricrèmes anti-douleur
whistleblower reportsdénersoufflerierapports de lanceurs d’alerte (ça lui arrive d'inventer des mots quand elle ne comprend pas)
hidradenitis suppurativasoucoupe de la ruchehidradénite suppurée
(peut-être qu'elle a confondu les lésions cutanées de cette maladie avec des piqûres d'abeille...)

Il existe également encore certains domaines où la traduction automatique alimentée par IA n’est pas acceptable, comme la traduction littéraire, par exemple. Cela n’empêche toutefois pas certains donneurs d’ordres d’exiger un travail de post-édition lorsque cela ne s’y prête pas, juste pour diminuer leurs coûts (j'en parlais ici). Bref, nous sommes pour le moment à un point de l’histoire où l’IA fait le buzz, faisant miroiter un gain de temps extraordinaire dans de nombreux domaines, mais n’est pas suffisamment fiable pour que l’on se passe totalement du cerveau humain. Cela entraîne des frustrations et des luttes acharnées pour tenter de conserver nos tarifs et de prouver la plus-value d’une intervention humaine, mais cela passera (du moins, je l'espère), une fois que le buzz s’essoufflera.

Donc, oui, notre métier évolue, mais il ne disparaîtra pas complètement (pas de sitôt en tout cas). Alors, force et courage à mes collègues traductrices et traducteurs qui ne lâchent rien et continuent de pratiquer contre vents et marées notre si beau métier !

Mon premier texte écrit avec l’aide de l’IA

Je vous rassure, il ne s’agit pas de ce billet-ci (je préfère ne rien publier que de demander à une IA d'écrire pour moi), mais d’un premier article pour un nouveau client de l’agence de rédaction avec qui je travaille depuis plus de 10 ans. Je suis un peu passée par toutes les émotions avant d’accepter le projet, et j’avais envie de vous en parler (qui sait, cela deviendra peut-être un témoignage intéressant pour les ethnologues du futur étudiant le passage d'une société humaine à un monde vivant avec l'IA).

Quand j’ai reçu l’e-mail du PM (Project Manager ou gestionnaire de projets en bon français) pour me proposer cet article test à rédiger avec l’aide de l’IA, j’ai d’abord eu un pincement au cœur en me disant que ce genre de demandes augmentera de plus en plus et que je ne pourrai pas y échapper si je veux continuer à travailler. J’ai ensuite eu une montée de stress, en me disant que j’aurais dû prendre les devants et me familiariser déjà avec ChatGPT et consorts, que je n’arriverai pas à rédiger l’article, que les rédacteurs et rédactrices plus jeunes sont plus à l’aise que moi pour ça (bref, totale remise en question sur mes capacités, le syndrome de l’imposteur, tout ça, tout ça, tu connais 🙄). J’en parle à mon cher et tendre lors de notre balade quotidienne et, féru de nouvelles technologies, il m’explique en long et en large comment utiliser ChatGPT, en me répétant à quel point les résultats sont bluffants (ce qui renforce ce sentiment désagréable que je finirai pas être définitivement remplacée par des machines d'ici quelques années), mais en tentant de me faire changer de point de vue. Il faut que je considère l’IA comme un outil, et non comme mon ennemie ou ma remplaçante.

Après avoir fixé une heure pour l’appel du lendemain avec le PM pour discuter du brief du client et une nuit agitée, passée à lire plusieurs articles sur les outils de rédaction assistée par IA, je me suis convaincue de voir les choses comme un nouveau défi. La discussion avec le PM, qui a été adorable à m’expliquer comment faire et m’a assurée rester à ma disposition en cas de questions, m’a redonné confiance. Je suis après tout l’une des rédactrices les plus anciennes de leur boîte, présente depuis ses débuts. Le PM m’a rappelé que s’il avait fait appel à moi, c’était parce que j’avais une grande expertise dans ce genre de textes et qu’il savait qu’il pouvait me faire confiance. Bref, je me suis sentie prête à relever ce nouveau défi (bon, ce n'est pas non plus compliqué, l'IA est censée m'aider dans mon travail, c'est surtout le sentiment de devenir peu à peu inutile qui est moralement difficile à surmonter). On verra si je gagnerai vraiment du temps. Généralement, dès que j’ai la structure du texte en tête, les mots coulent facilement du bout de mes doigts. Cette fois-ci, je vais devoir expliquer toute ma structure à l’IA, lui donner toutes les consignes que j’applique automatiquement à mes textes, et espérer que le résultat me conviendra (mais pas trop non plus... que je puisse quand même avoir la satisfaction de retravailler le texte obtenu).

Le monde change, il faut s’y adapter. J’ai l’espoir que, comme pour le moment, il y aura encore beaucoup de clients qui considéreront le travail humain comme un gage de qualité et qui seront prêts à le payer convenablement. Dans tous les cas, il me restera mon blog pour m’adonner à cette passion pour l’écriture qui m’anime depuis ma plus tendre enfance. Rendez-vous donc la semaine prochaine pour un nouvel article 100% humain !

2024 : acte VIII

Le huitième acte de l’année a été quasiment parfait. Mes semaines ont été bien remplies, et mes week-ends riches en découvertes et retrouvailles entre famille ou amis. La joie a toutefois laissé place au doute vers la fin du mois d’août. Retour sur ce mois estival plutôt phénoménal.

North York Moors National Park

Dans la poursuite de juillet, août a démarré avec un agenda plutôt chargé. L’une de mes clientes partant à son tour en vacances, j’ai eu pas mal de traductions à faire dans l’urgence. J’ai également enchaîné les rédactions de textes pour un site de réservation de voyages, me donnant parfois envie de reboucler mes bagages. Le mois s’est toutefois terminé sur une triste nouvelle, ce client ayant décidé de faire écrire ses futurs articles avec l’aide de l’intelligence artificielle. La perspective de rédiger avec l’IA ne m’ayant jamais séduite, je n’ai pas répondu à l’e-mail tout de suite. Le tarif proposé ayant bien évidemment baissé, les autres rédacteurs se sont rués sur les commandes sans rien me laisser. Me voilà donc avec un mois de septembre moins chargé que d’habitude, me plongeant dans un état d’inquiétude.

Si le mois d’août s’est terminé sur des soucis professionnels, il a été très positif niveau personnel. Après avoir décidé de remplacer notre monture par une autre moto d’occasion, nous avons pu partir plusieurs fois en excursion. Le garage vendant ce nouveau véhicule se trouvant à plus de 400 kilomètres dans le nord, nous avons pu explorer une partie du Royaume-Uni que nous ne connaissions pas encore. Nous avons fait le trajet aller en BlablaCar en compagnie d’un couple français, qui nous ont amenés à Darlington en van aménagé. C’est en train que nous avons poursuivi notre trajet, nous donnant l’occasion d’entrer dans une gare au riche passé. Après avoir enfin récupéré notre nouvelle monture, nous nous sommes empressés de partir à l’aventure. Ce périple jusque dans le nord de l’Angleterre nous a en effet permis d’explorer un parc national rempli de bruyères. Terre de landes couvertes de moutons et de fleurs parfumées, les North York Moors m’ont totalement envoûtée. Ils m’ont également donné l’occasion de passer à travers des villages merveilleusement bucoliques, dégageant un charme typiquement britannique. Souhaitant profiter pleinement de ces paysages naturels, nous avions prévu de loger sur place à l’hôtel. Perdu au bord de la mer, le Raven Hall Country House Hotel nous a accueillis au coucher du soleil avec une vue spectaculaire. Le spectacle était tout aussi magique la nuit tombée, le ciel totalement noir nous permettant de contempler la voie lactée. Après un petit-déjeuner royal, nous avons poursuivi la visite du parc national le long du littoral. Nous avons fait une escale dans la ville portuaire de Whitby, célèbre pour les ruines de son ancienne abbaye. Nous sommes ensuite repartis dans le parc national à moto, nous arrêtant cette fois pour une balade pédestre jusqu’à une chute d’eau. L’heure est hélas venue de reprendre l’autoroute, mais avant de rentrer, nous nous sommes arrêtés chez ma belle-sœur à St Ives pour casser la croûte. Nous avons regardé avec elle la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques, concluant ce beau week-end par une soirée fantastique.

Après cette escapade d’un week-end dans le nord de l’Angleterre, le samedi 16 août nous a fait voyager à la mer. Une fois arrivés à Eastbourne en moto, nous partons en bus jusque Seaford pour entamer une longue rando. Mon cher et tendre a voulu m’emmener face aux Seven Sisters, une série de 7 falaises de craie d’une éclatante blancheur. Après les avoir vues devant nos yeux se déployer, nous avons entrepris la traversée de leur parc national à pied. La succession des montées et descentes ne m’a pas parue fatigante, tant la beauté des paysages était époustouflante. Le lendemain de ces 20 kilomètres de randonnée, c’est à un anniversaire que nous avons été conviés. Ma cousine célébrant son 34e printemps, son mari nous a invité à un goûter dans leur bel appartement. Situé à Limehouse face à un plan d’eau, le lieu nous a offert un magnifique coucher de soleil sur la City et ses bureaux. Mon cher et tendre étant parti escalader les fjords en Norvège le week-end suivant, je me suis accordée un week-end en solitaire ressourçant. J’ai retrouvé ma belle-sœur au pied du London Eye pour un resto vendredi, puis j’ai passé la journée à ranger, nettoyer, lire et écrire le samedi. J’ai ensuite profité de mon dimanche pour me rendre au cœur de la capitale des Anglais afin de m’adonner à mes activités préférées. Visite sans me presser d’un nouveau musée, flânerie dans des librairies, balade le nez en l’air en quête d’extraordinaire. Covent Garden a été le lieu principal de mes pérégrinations, le quartier londonien des théâtres étant mon lieu de prédilection. La fin du mois m’a enfin ramenée dans mon pays, me permettant de revoir certains membres de ma famille. C’était surtout l’occasion de voir aboutir un projet qui a demandé pas mal d’organisation : l’EVJF de l’une de mes meilleures amies qui s’est déroulé à la perfection.

Le mois d’août s’est ainsi achevé sur une note festive, me laissant espérer une entrée dans l’automne plus jouissive. De très beaux moments m’attendent au niveau personnel, reste à prier que le vent tournera positivement du côté professionnel. Réponse prévue dans 4 semaines révolues.