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Quand frapper du poing sur la table devient nécessaire

Dans mon dernier bilan, j’expliquais avoir pris un texte en otage après des semaines de frustration et de conditions de travail déplorables. Je prends le temps de revenir en détail sur le sujet, maintenant que la situation s’est enfin améliorée (avec des bénéfices que je n'avais pas espérés).

Photo de Andrea Piacquadio (je n’étais pas aussi autoritaire que ce monsieur, mais vous voyez l’idée)

Fin août, mon moral avait commencé à se dégrader face aux évolutions de mon métier, en apprenant notamment que l’un des gros clients pour lesquels j’écrivais des textes depuis des années avait décidé de passer à la rédaction assistée par IA. Face à la baisse de tarif, les autres rédacteurs du projet ont pris un maximum de textes, ne me laissant aucune miette pour le mois de septembre. Ce premier lot de textes rédigés à l’aide de l’IA n’a toutefois pas obtenu la faveur du client. Fin septembre, le nouveau PM (project manager ou gestionnaire de projets) en charge de ce client me propose en urgence la rédaction assistée par IA d’un article de cadrage sur un nouveau brief (comprenez un document reprenant toutes les consignes, la structure du texte et les attentes du client). Il m’envoie sa demande le vendredi fin d’après-midi pour un rendu lundi début d’après-midi. Comme il s’agit d’un texte IA, le tarif est diminué de moitié. Le lundi de la livraison, vers 10h, le PM m’appelle pour me dire que finalement, le client souhaite un texte normal, soit rédigé par un être humain. Comme l’article doit contenir une foule d’informations et compter 3000 mots, il m’est tout simplement impossible de le réécrire en quelques heures. J’explique donc au PM que le texte est déjà en cours de révision et que je ne peux pas faire plus dans le délai donné et à ce tarif-là. Il propose donc de faire disparaître le plus possible toute trace du passage de l’IA. Nous sommes alors début octobre, le commencement d’un mois infernal

Deux jours après ma livraison initiale, je reçois une demande de modifications, ce qui est tout à fait normal, surtout lorsqu’il s’agit d’un article de cadrage. À la fin de cette même semaine, le PM revient vers moi pour me demander s’il est possible d’écrire une nouvelle version de l’article, ou plutôt deux : l’une en modifiant « simplement » mon texte en fonction des commentaires des relecteurs, l’autre en adoptant un autre ton. Déjà là, je commence à tiquer… Non seulement, je vois qu’une partie des nouveaux commentaires concernant mon texte se contredisent par rapport aux premiers, mais en plus, j’ai déjà passé beaucoup de temps sur l’article et ne suis toujours payée que le tarif IA… Le PM me répond le lundi suivant en disant qu’il ajoutera une petite rallonge (15€... on ne peut pas appeler ça de la générosité...). Je rends les deux versions le jour-même en espérant ne plus devoir revenir sur le texte (j'étais bien naïve...). Le lendemain, un autre PM (celui qui gérait ce client auparavant) demande de planifier un appel pour qu’on puisse discuter du texte de cadrage…

Le premier appel a lieu vers la mi-octobre après l’obtention des retours du client par l’agence. Résultat des courses : il y a trop d’IA. J’avais passé tellement d’heures à retravailler l’article que l’info m’est restée en travers de la gorge. Le pire, c’est que les termes ou expressions considérés comme générés par l’IA ont toujours fait partie de mon vocabulaire et de mon style d’écriture pour ce client. Autre nouvelle : l’agence travaille en interne sur un nouveau brief, le dernier car si le test échoue, le client ira voir ailleurs… Je ne réponds pas directement à l’e-mail, je décide de dormir dessus pour tenter d’avoir les idées plus claires (en gros, je ne ferme quasiment pas l'œil de la nuit...). Le lendemain matin, je rédige un e-mail pour mettre les points sur les i. En résumé : il y a beaucoup trop de relecteurs pour un seul article, chacun avec ses propres opinions ; de nouvelles règles d’écriture sont ajoutées sans raison et compliquent mon travail (pas de « et », pas de participe présent, pas de « qui », pas d'adverbe...) ; je suis encore payée au tarif IA pour un article qui m’a déjà pris le double du temps de travail, et surtout, le client estime que mon style d’écriture (auquel il est pourtant habitué depuis plusieurs années) est du style IA (déjà, ça n'existe pas, l'IA n'invente pas, elle copie...). Bref, je commence à en avoir ma claque, et c’est loin d’être fini.

Entre-temps, le PM qui m’avait proposé l’article de départ a été retiré du projet. Le nouveau responsable (qui s'occupait de ce client auparavant) est plus attentif à mes demandes et me promet de revoir ma rémunération. Une semaine se passe, le temps que l’agence se décide sur un nouveau brief, et je reçois une nouvelle demande : réécrire à nouveau l’article en suivant le nouveau brief (qui était bien différent du premier) et en ajoutant une information sourcée à chaque phrase. Bref, un travail de titan que je dois réaliser en moins de 24h (demande reçue à 15h30 pour un retour à 9h30 le lendemain). Comme je travaille depuis plus de 10 ans pour cette agence et que son directeur compte parmi mes tous premiers clients, je ne veux pas les laisser tomber. En fin de compte, s’ils perdent le client, je perds aussi une part importante de mon revenu. En même temps, je n’en peux plus de bosser sur cet article. Les nerfs en pelote, je fonds en larmes avant d’être consolée par mon cher et tendre, qui me conseille d’être plus ferme avec eux pour que je sois enfin rémunérée comme il se doit. C’est lui qui me suggère de ne pas rendre l’article tant que je n’ai pas reçu la confirmation écrite que je serai payée pour ce nouvel article. Encore dubitative sur les conséquences de cette prise d’otage, je passe la nuit à travailler sur le texte, consacrant chaque minute de mon sommeil perdu à la recherche d’informations pertinentes et à la reformulation de phrases (j'ai notamment 15 « et » dans un texte de plus de 3000 mots et je dois encore en supprimer...).

Le lendemain 9h30, le PM m’envoie un e-mail pour savoir si je suis bien capable de rendre le texte dans les temps. Les mains tremblantes, je lui réponds que l’article est terminé mais que je ne le rendrai pas tant que je n’ai pas l’assurance d’être payée. Il m’appelle 30 secondes plus tard. À la fois gênée de l’avoir mis dans l’embarras (dans le fond, il n'y peut rien, il est juste l'intermédiaire tiraillé entre les exigences du client et les supplications des freelances) et soulagée de voir qu’il comprend que je suis à bout, il me dit que je serai bien rémunérée au tarif normal pour ce nouvel article et m’envoie la confirmation écrite dans la minute. Le texte est livré, les relations avec le PM sont apaisées, le poids sur mes épaules commence à s’envoler… jusqu’au lendemain. Après une réunion avec son supérieur qui a voulu relire l’article, le PM m’appelle à nouveau pour me dire qu’il y a encore des modifications à apporter, pas sur le fond, mais sur la forme… De nouveaux mots sont « interdits » et quelques informations manquent… Je mords sur ma chique, espérant que ce sera la dernière fois que je réviserai cet article. Il y aura encore un énième retour avec de nouvelles modifications, mais je tiens bon pour en venir à bout le jour-même. ENFIN, je suis libérée de ce texte. En tout cas, moi, mais pas l’agence

Après quasiment un mois sans nouvelles, le PM me recontacte au sujet du projet. Durant ces semaines de silence, l’agence a dû fournir de nouveaux tests, le client prétendant encore que les articles avaient été rédigés à l’aide de l’IA (c'est à se taper la tête contre le mur...). Les PM ont préféré me laisser tranquille, comprenant que j’en avais plus que marre de bosser sur le même texte. Après plusieurs tentatives, ils ont enfin réussi à obtenir une version validée et ont lancé une première petite production, elle aussi approuvée par le client. Comme je suis l’une des plus anciennes rédactrices sur le projet, l’agence souhaitait que je reprenne l’écriture des textes. Et pour me convaincre de ne pas les abandonner, le PM m’a annoncé que mon tarif pour ce projet avait été augmenté. Ne voulant plus me mettre à bout, il m’a aussi proposé une nouvelle façon de travailler pour que l’on reparte sur de bonnes bases. Bref, mes demandes ont été entendues et je gagne une hausse de tarif. Comme quoi, frapper du poing sur la table a quelques fois du bon ! J’ai d’ailleurs reçu aujourd’hui une nouvelle commande avec adaptation du tarif.

Petite précision pour conclure : cela fait plus de 10 ans que je collabore avec cette agence, je sais que mon travail est apprécié, j’ai toujours entretenu de bonnes relations avec la direction et les PM, donc le risque d’être exclue était faible. Je n’aurais probablement pas agi de la même façon avec une autre agence dans laquelle je ne suis pas aussi bien « placée ». À ne pas forcément reproduire selon les circonstances !