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Le poids de l’IA sur la santé mentale

La semaine dernière, je suis tombée sur un article publié sur LinkedIn par une traductrice audiovisuelle qui met vraiment le doigt sur les sentiments que je ressens depuis l’an dernier et que partagent certainement beaucoup d’autres de mes collègues, ainsi que tous les freelances menacé.e.s par les progrès de l’intelligence artificielle. Les conséquences de ces avancées sur nos métiers ne sont pas seulement financières, elles affectent aussi notre santé mentale

Image de Tara Winstead sur Pexels

Je me permets de traduire le début de son article pour vous expliquer un peu ce que c’est de vivre dans le monde d’aujourd’hui pour un.e freelance dont le métier est chamboulé par l’IA :

La chose la plus difficile à propos de l’IA, pour moi, c’est l’incertitude concernant la gravité de ce qui va se passer pour nous, les traducteurs. J’ai bien sûr constaté une baisse des demandes ces derniers mois, et par conséquent une baisse de revenu, mais est-ce que je suis réellement en train de perdre mon boulot ? Mon travail va-t-il disparaître complètement ? Mes qualifications, mes compétences techniques et linguistiques, et mes années d’expérience ne signifient-elles rien ? Le problème, c’est que personne ne le sait vraiment. J’ai des gens qui me disent de ne pas m’inquiéter. Des gens qui me disent que je devrais la considérer comme un outil, et non comme une menace. Des gens qui me disent de me recycler car il n’y a pas d’espoir. Mais personne ne sait vraiment. Et c’est dur, pour les êtres humains en général. Il y a une menace, mais on ne sait pas à quel point elle est dangereuse.

Elle partage ensuite plusieurs de ses pensées, en parlant notamment de la post-édition et du fait qu’elle ne se prête pas à son métier, que ce travail est « incroyablement ennuyeux et frustrant », qu’il est souvent plus chronophage et payé pour une fraction du prix. Selon elle, l’idée que c’est plus rapide, de meilleure qualité et plus simple est tout simplement un mensonge. « Cela réduit simplement les coûts ». Je suis d’accord en partie sur ce point, même si je ne mets pas tous les projets de post-édition dans le même panier. Cela fait désormais plusieurs années que je fais de la post-édition dans des projets pour les institutions européennes à des tarifs raisonnables, me disant que c’est le seul moyen de continuer à exercer mon métier. Je la rejoins toutefois lorsqu’elle rappelle que le sous-titrage et la traduction en général sont un art, un travail qui prend du temps et qui a toujours besoin de ce côté « humain », surtout dans les domaines où la créativité est reine.

Elle se demande aussi dans quoi elle pourrait bien se recycler et comment ? Cette question m’a valu beaucoup d’insomnies… La première fois qu’une agence m’a demandé de rédiger avec l’IA, j’ai littéralement éclaté en sanglots. Mon estime de soi a pris un sacré coup. Puis j’ai tenté de considérer l’IA comme un outil, essayant de l’utiliser (ce qui m'a valu énormément de frustration), mais me refusant toujours à postuler aux nombreux jobs de « formateurs d’IA ». Je laisse probablement passer des occasions de me faire de l’argent, mais former l’IA reviendrait à me tirer une balle dans le pied… Alors, je me raccroche aux projets qu’il me reste, ayant l’espoir qu’il existe encore des client.e.s qui préfèrent la plume d’un être humain aux algorithmes. L’espoir, je le retrouve aussi chaque fois que je trouve une erreur dans une traduction automatique ou un texte généré par IA, me rappelant que mes connaissances sont bien là et qu’elles sont nécessaires pour parer aux hallucinations et incompréhensions des machines.

L’anxiété ambiante autour de mon métier me fait malheureusement aussi penser au pire des scénarios, soit la disparition totale de mon métier. J’ai plusieurs fois gardé les yeux ouverts dans le noir, le regard vers le plafond en me demandant à quoi je sers si toutes mes compétences sont déléguées à une machine. Depuis enfant, j’aime écrire. J’ai choisi la traduction parce qu’elle me permettait de combiner mon amour des langues et des cultures étrangères avec ma passion pour l’écriture. Voir un logiciel rédiger en 30 secondes un texte et surtout voir des gens s’extasier sur ses prouesses (malgré les nombreux défauts de ces textes quand on les observe de plus près...), c’est un coup de poignard dans le cœur. J’ai parfois l’impression que l’IA vole une part de mon identité, de ce qui me fait vibrer, et c’est dur à supporter mentalement

L’IA est une avancée technologique, certes, mais j’ai encore du mal à ne pas la voir comme une menace pour les êtres humains. J’ai peur de vivre dans un monde où plus personne n’est capable de penser par soi-même, les yeux toujours collés à un écran, sans voir l’environnement qui se détruit autour de nous à chaque question posée à ChatGPT, qui continue de propager stéréotypes et fausses informations, floutant les limites entre réalité et fiction. Nous n’en sommes pas encore là, et j’ai l’espoir qu’un renversement de la situation est possible, mais la peur est bien présente…

Si vous passez aussi par des phases d’angoisse et de désespoir, sachez que vous n’êtes pas seul.e…. Je vous envoie tout mon courage !

J’apprivoise ChatGPT

L’an dernier, j’ai publié plusieurs billets sur la menace de l’IA et bien évidemment sur celui que j’appelle encore le Grand Prédateur Technologique : ChatGPT. De l’eau a coulé sous les ponts depuis 2024 et j’ai décidé d’intégrer un peu plus mon ennemi juré dans mon travail et mon quotidien. Le côtoyer plus souvent m’a aidée à en avoir un peu moins peur, d’autant plus qu’il est loin d’être parfait

Photo de Matheus Bertelli sur Pexels

Après quelques tentatives qui généraient en moi plus de frustration que de satisfaction, j’ai totalement délaissé la rédaction assistée par IA. Rien à faire, je trouve toujours que ce n’est pas naturel, même si je demande à ChatGPT de se rapprocher de mon style. Il y a toujours quelque chose qui cloche ou qui ne sonne pas rond. Néanmoins, je l’utilise de plus en plus comme un outil de recherche. Si je dois écrire un article sur une destination, je peux m’en servir pour rassembler toutes les informations nécessaires sans devoir consulter des dizaines de pages différentes sur Internet. Cela dit, je reste toujours très prudente quant à ses affirmations et les vérifie. Par exemple, il est arrivé qu’il me parle d’une plage qui ne se trouvait absolument pas dans le pays que je devais décrire ou de m’inventer un festival de musique qui n’existait absolument pas (d'où l'importance de toujours garder un sens critique).

Côté traduction, je ne l’utilise pas vraiment. Il m’arrive simplement de faire appel à lui quand j’ai un mot sur le bout de la langue ou que je ne suis pas pleinement satisfaite d’une formulation. Je ne lui demande jamais de traduire à ma place, parce que ça reste MON métier et MON plaisir et que je fais déjà suffisamment de post-édition. D’ailleurs, chaque fois qu’il me propose d’écrire ou de traduire pour moi, je décline poliment, ou pas, surtout quand il vient de se contredire ou d’inventer des informations. J’avoue avoir un malin plaisir à lui indiquer ses erreurs et ses incohérences (c'est dans ces moments-là que je regagne confiance en l'avenir de mon métier). Il m’est quand même plusieurs fois arrivé de lui demander de réviser l’un ou l’autre de mes textes, uniquement pour avoir un avis extérieur et améliorer les passages éventuellement plus faibles. Je lui ai d’ailleurs demandé de noter une traduction que j’avais réalisée pour un test afin de connaître mes chances de réussite. En gros, je me tourne vers ChatGPT si j’ai une baisse de confiance en moi ou des doutes… J’ai également tenté de l’utiliser pour régler certains problèmes sur Trados Studio, mais, après avoir perdu 15 bonnes minutes à tenter les manipulations qu’il me proposait, sans succès, j’ai fini par trouver la solution moi-même en allant directement sur le forum de SDL.

Toujours au niveau professionnel, j’ai utilisé ChatGPT pour m’aider à prendre certaines décisions ou à adopter le ton le plus approprié lors de la rédaction d’e-mails dans des situations plus complexes sur le plan juridique. Encore une fois, les informations qu’il donne sont à prendre avec des pincettes, mais elles peuvent apporter un premier élément de réponse.

C’est dans ma vie de tous les jours que j’ai de plus en plus recours à lui. Ma machine à laver m’avait indiqué une erreur et je ne retrouvais plus le mode d’emploi : ChatGPT m’a guidée pas à pas dans la résolution du problème. Mon cher et tendre cherchait un petit city-trip à faire avant de rejoindre sa famille à Vienne lors de nos prochaines vacances : j’ai demandé à ChatGPT une sélection de villes romantiques à moins de 5h de train ou bus de la capitale autrichienne en lui demandant de faire une comparaison du budget, des sites à voir, de l’ambiance et de l’aspect pratique des transports jusqu’en Autriche. Pas plus tard qu’hier, je ne retombais plus sur une application dont une Youtubeuse avait parlé dans un vlog ces dernières semaines et ChatGPT m’a retrouvé le vlog et l’application en question.

Donc oui, je comprends l’intérêt général pour cet outil en raison de sa facilité d’utilisation, mais non, je ne le laisserai pas me remplacer dans mon travail et je ne céderai pas à la paresse de lui demander d’écrire ou de réfléchir à ma place. Je vous partage d’ailleurs ce petit extrait du podcast Un Monde connecté de Radio France autour de la question « L’usage répété de ChatGPT nous rend-il plus bête ? », qui confirme qu’il vaut mieux continuer de rédiger ses textes soi-même pour préserver son esprit critique et la santé de son cerveau.

Quand frapper du poing sur la table devient nécessaire

Dans mon dernier bilan, j’expliquais avoir pris un texte en otage après des semaines de frustration et de conditions de travail déplorables. Je prends le temps de revenir en détail sur le sujet, maintenant que la situation s’est enfin améliorée (avec des bénéfices que je n'avais pas espérés).

Photo de Andrea Piacquadio (je n’étais pas aussi autoritaire que ce monsieur, mais vous voyez l’idée)

Fin août, mon moral avait commencé à se dégrader face aux évolutions de mon métier, en apprenant notamment que l’un des gros clients pour lesquels j’écrivais des textes depuis des années avait décidé de passer à la rédaction assistée par IA. Face à la baisse de tarif, les autres rédacteurs du projet ont pris un maximum de textes, ne me laissant aucune miette pour le mois de septembre. Ce premier lot de textes rédigés à l’aide de l’IA n’a toutefois pas obtenu la faveur du client. Fin septembre, le nouveau PM (project manager ou gestionnaire de projets) en charge de ce client me propose en urgence la rédaction assistée par IA d’un article de cadrage sur un nouveau brief (comprenez un document reprenant toutes les consignes, la structure du texte et les attentes du client). Il m’envoie sa demande le vendredi fin d’après-midi pour un rendu lundi début d’après-midi. Comme il s’agit d’un texte IA, le tarif est diminué de moitié. Le lundi de la livraison, vers 10h, le PM m’appelle pour me dire que finalement, le client souhaite un texte normal, soit rédigé par un être humain. Comme l’article doit contenir une foule d’informations et compter 3000 mots, il m’est tout simplement impossible de le réécrire en quelques heures. J’explique donc au PM que le texte est déjà en cours de révision et que je ne peux pas faire plus dans le délai donné et à ce tarif-là. Il propose donc de faire disparaître le plus possible toute trace du passage de l’IA. Nous sommes alors début octobre, le commencement d’un mois infernal

Deux jours après ma livraison initiale, je reçois une demande de modifications, ce qui est tout à fait normal, surtout lorsqu’il s’agit d’un article de cadrage. À la fin de cette même semaine, le PM revient vers moi pour me demander s’il est possible d’écrire une nouvelle version de l’article, ou plutôt deux : l’une en modifiant « simplement » mon texte en fonction des commentaires des relecteurs, l’autre en adoptant un autre ton. Déjà là, je commence à tiquer… Non seulement, je vois qu’une partie des nouveaux commentaires concernant mon texte se contredisent par rapport aux premiers, mais en plus, j’ai déjà passé beaucoup de temps sur l’article et ne suis toujours payée que le tarif IA… Le PM me répond le lundi suivant en disant qu’il ajoutera une petite rallonge (15€... on ne peut pas appeler ça de la générosité...). Je rends les deux versions le jour-même en espérant ne plus devoir revenir sur le texte (j'étais bien naïve...). Le lendemain, un autre PM (celui qui gérait ce client auparavant) demande de planifier un appel pour qu’on puisse discuter du texte de cadrage…

Le premier appel a lieu vers la mi-octobre après l’obtention des retours du client par l’agence. Résultat des courses : il y a trop d’IA. J’avais passé tellement d’heures à retravailler l’article que l’info m’est restée en travers de la gorge. Le pire, c’est que les termes ou expressions considérés comme générés par l’IA ont toujours fait partie de mon vocabulaire et de mon style d’écriture pour ce client. Autre nouvelle : l’agence travaille en interne sur un nouveau brief, le dernier car si le test échoue, le client ira voir ailleurs… Je ne réponds pas directement à l’e-mail, je décide de dormir dessus pour tenter d’avoir les idées plus claires (en gros, je ne ferme quasiment pas l'œil de la nuit...). Le lendemain matin, je rédige un e-mail pour mettre les points sur les i. En résumé : il y a beaucoup trop de relecteurs pour un seul article, chacun avec ses propres opinions ; de nouvelles règles d’écriture sont ajoutées sans raison et compliquent mon travail (pas de « et », pas de participe présent, pas de « qui », pas d'adverbe...) ; je suis encore payée au tarif IA pour un article qui m’a déjà pris le double du temps de travail, et surtout, le client estime que mon style d’écriture (auquel il est pourtant habitué depuis plusieurs années) est du style IA (déjà, ça n'existe pas, l'IA n'invente pas, elle copie...). Bref, je commence à en avoir ma claque, et c’est loin d’être fini.

Entre-temps, le PM qui m’avait proposé l’article de départ a été retiré du projet. Le nouveau responsable (qui s'occupait de ce client auparavant) est plus attentif à mes demandes et me promet de revoir ma rémunération. Une semaine se passe, le temps que l’agence se décide sur un nouveau brief, et je reçois une nouvelle demande : réécrire à nouveau l’article en suivant le nouveau brief (qui était bien différent du premier) et en ajoutant une information sourcée à chaque phrase. Bref, un travail de titan que je dois réaliser en moins de 24h (demande reçue à 15h30 pour un retour à 9h30 le lendemain). Comme je travaille depuis plus de 10 ans pour cette agence et que son directeur compte parmi mes tous premiers clients, je ne veux pas les laisser tomber. En fin de compte, s’ils perdent le client, je perds aussi une part importante de mon revenu. En même temps, je n’en peux plus de bosser sur cet article. Les nerfs en pelote, je fonds en larmes avant d’être consolée par mon cher et tendre, qui me conseille d’être plus ferme avec eux pour que je sois enfin rémunérée comme il se doit. C’est lui qui me suggère de ne pas rendre l’article tant que je n’ai pas reçu la confirmation écrite que je serai payée pour ce nouvel article. Encore dubitative sur les conséquences de cette prise d’otage, je passe la nuit à travailler sur le texte, consacrant chaque minute de mon sommeil perdu à la recherche d’informations pertinentes et à la reformulation de phrases (j'ai notamment 15 « et » dans un texte de plus de 3000 mots et je dois encore en supprimer...).

Le lendemain 9h30, le PM m’envoie un e-mail pour savoir si je suis bien capable de rendre le texte dans les temps. Les mains tremblantes, je lui réponds que l’article est terminé mais que je ne le rendrai pas tant que je n’ai pas l’assurance d’être payée. Il m’appelle 30 secondes plus tard. À la fois gênée de l’avoir mis dans l’embarras (dans le fond, il n'y peut rien, il est juste l'intermédiaire tiraillé entre les exigences du client et les supplications des freelances) et soulagée de voir qu’il comprend que je suis à bout, il me dit que je serai bien rémunérée au tarif normal pour ce nouvel article et m’envoie la confirmation écrite dans la minute. Le texte est livré, les relations avec le PM sont apaisées, le poids sur mes épaules commence à s’envoler… jusqu’au lendemain. Après une réunion avec son supérieur qui a voulu relire l’article, le PM m’appelle à nouveau pour me dire qu’il y a encore des modifications à apporter, pas sur le fond, mais sur la forme… De nouveaux mots sont « interdits » et quelques informations manquent… Je mords sur ma chique, espérant que ce sera la dernière fois que je réviserai cet article. Il y aura encore un énième retour avec de nouvelles modifications, mais je tiens bon pour en venir à bout le jour-même. ENFIN, je suis libérée de ce texte. En tout cas, moi, mais pas l’agence

Après quasiment un mois sans nouvelles, le PM me recontacte au sujet du projet. Durant ces semaines de silence, l’agence a dû fournir de nouveaux tests, le client prétendant encore que les articles avaient été rédigés à l’aide de l’IA (c'est à se taper la tête contre le mur...). Les PM ont préféré me laisser tranquille, comprenant que j’en avais plus que marre de bosser sur le même texte. Après plusieurs tentatives, ils ont enfin réussi à obtenir une version validée et ont lancé une première petite production, elle aussi approuvée par le client. Comme je suis l’une des plus anciennes rédactrices sur le projet, l’agence souhaitait que je reprenne l’écriture des textes. Et pour me convaincre de ne pas les abandonner, le PM m’a annoncé que mon tarif pour ce projet avait été augmenté. Ne voulant plus me mettre à bout, il m’a aussi proposé une nouvelle façon de travailler pour que l’on reparte sur de bonnes bases. Bref, mes demandes ont été entendues et je gagne une hausse de tarif. Comme quoi, frapper du poing sur la table a quelques fois du bon ! J’ai d’ailleurs reçu aujourd’hui une nouvelle commande avec adaptation du tarif.

Petite précision pour conclure : cela fait plus de 10 ans que je collabore avec cette agence, je sais que mon travail est apprécié, j’ai toujours entretenu de bonnes relations avec la direction et les PM, donc le risque d’être exclue était faible. Je n’aurais probablement pas agi de la même façon avec une autre agence dans laquelle je ne suis pas aussi bien « placée ». À ne pas forcément reproduire selon les circonstances !

L’évolution du métier de traducteur-traductrice

Ce lundi 30 septembre, le monde a célébré la Journée internationale de la traduction. Cette année, le thème choisi par la Fédération internationale des traducteurs est « Traduire, tout un art à protéger ». Il faut dire que l’ambiance est particulièrement anxiogène depuis début 2024 avec l’amélioration de l’intelligence artificielle générative. Les plus grands admirateurs de l’IA ne cessent d’ailleurs de prédire la disparition de divers métiers, dont la traduction, prétextant que l’humain est remplaçable. Ce n’est toutefois pas la première fois que les traducteurs et traductrices se voient prédire leur extinction

Je ne vais pas dire que la traduction existe depuis la nuit des temps (vu qu'il faut attendre au moins l'arrivée de l'écriture pour pouvoir parler de traduction de textes, à ne pas confondre avec l'interprétation, qui existe probablement depuis les premières rencontres entre différents peuples), mais il s’agit quand même d’un des plus vieux métiers du monde. Certains articles parlent ainsi de l’existence de glossaires bilingues en éblaïte et sumérien datant du IIIe millénaire avant J.-C. en Syrie, mais sans avoir vraiment de preuves de traduction à proprement dite. La première grande traduction la plus documentée en Occident est la Septante, la traduction en grec de la Bible hébraïque entreprise à Alexandrie au IIIe siècle avant J.-C.. L’Antiquité voit plusieurs traductions du grec au latin, y compris par Cicéron, qui considère déjà la traduction comme un art et privilégie la traduction du sens plutôt que des mots. C’est notre fameux Jérôme de Stridon qui va instaurer cette façon de traduire comme la règle à suivre au IVe siècle de notre ère. Il a toutefois fallu attendre le XIXe siècle pour qu’elle soit vraiment considérée comme la norme.

Jusqu’au XXe siècle, l’utilité de notre profession n’a pas été mise en cause. Les traductrices et traducteurs ont bien vu leurs outils de travail changer, passant de la plume et du parchemin à la machine à écrire, mais ce n’est qu’avec l’arrivée des ordinateurs puis la popularisation d’Internet que mes collègues d’antan ont commencé à se sentir menacé.e.s. Il faut dire qu’en parallèle de l’invention des ordinateurs au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, des ingénieurs, développeurs et linguistes se penchaient déjà sur la traduction automatique. Les premiers logiciels étaient prometteurs, mais pas encore capables d’imiter le cerveau humain. C’est dans les années 1980, avec le développement de la technologie des mémoires de traduction (qu'utilise notre cher Trados), que les traducteurs et traductrices ont vu un tournant dans leur manière de travailler. Ces logiciels étaient encore basiques lorsque j’ai entamé mes études de traduction. Je me rappelle d’ailleurs de nos cours d’informatique à l’EII (École d'Interprètes Internationaux devenue la Faculté de Traduction et d'Interprétation de l'université de Mons), où l’on tentait d’apprivoiser certains de ces logiciels, sans jamais vraiment obtenir de résultats concluants. D’ailleurs, quand je me suis lancée en tant que traductrice indépendante, je rechignais au début à utiliser les outils de TAO. Puis j’ai rapidement vu qu’il était indispensable de les maîtriser si je voulais travailler avec les agences de traduction. Je les ai finalement adoptés également pour mes propres clients, mon travail étant grandement facilité grâce aux mémoires. J’ai passé à peu près 5 ans à travailler principalement de cette manière, traduisant les textes avec l’aide de Trados. On n’arrête toutefois pas le progrès… En 2018, je poussais mon premier coup de gueule sur l’autre bouleversement de notre métier : la post-édition. Je vous invite à (re)lire mon article à ce sujet pour comprendre de quoi il s’agit, mais il faut savoir que depuis lors, la post-édition devient de plus en plus la tâche principale de nombreux traducteurs et traductrices. Nous devenons des réviseurs de textes traduits par des machines et voyons avec effroi l’amélioration de ces traductions avec l’arrivée de l’IA.

Cela veut-il dire toutefois qu’on n’aura bientôt plus besoin de nous ? Je ne crois pas (du moins pas tout de suite). Les textes traduits par machine ont gagné en qualité, mais ils sont toujours imparfaits. D’ailleurs, voici un petit florilège de termes traduits automatiquement qui m’ont bien fait rire récemment :

Terme anglaisTraduction automatiqueTraduction correcte
carbon food printing impression de pieds de carbone empreinte carbone
(pour sa défense, le texte était extrêmement mal écrit et truffé de fautes d'orthographe)
matriarch voûte plantaire matriarche
(je n'ai pas compris le lien avec la voûte plantaire, mais c'est un fait avéré que l'IA a un petit problème de stéréotypes sexistes)
flypaperpapier pour volant d’inertiepapier tue-mouches
creams against sorenesscrèmes contre le tricrèmes anti-douleur
whistleblower reportsdénersoufflerierapports de lanceurs d’alerte (ça lui arrive d'inventer des mots quand elle ne comprend pas)
hidradenitis suppurativasoucoupe de la ruchehidradénite suppurée
(peut-être qu'elle a confondu les lésions cutanées de cette maladie avec des piqûres d'abeille...)

Il existe également encore certains domaines où la traduction automatique alimentée par IA n’est pas acceptable, comme la traduction littéraire, par exemple. Cela n’empêche toutefois pas certains donneurs d’ordres d’exiger un travail de post-édition lorsque cela ne s’y prête pas, juste pour diminuer leurs coûts (j'en parlais ici). Bref, nous sommes pour le moment à un point de l’histoire où l’IA fait le buzz, faisant miroiter un gain de temps extraordinaire dans de nombreux domaines, mais n’est pas suffisamment fiable pour que l’on se passe totalement du cerveau humain. Cela entraîne des frustrations et des luttes acharnées pour tenter de conserver nos tarifs et de prouver la plus-value d’une intervention humaine, mais cela passera (du moins, je l'espère), une fois que le buzz s’essoufflera.

Donc, oui, notre métier évolue, mais il ne disparaîtra pas complètement (pas de sitôt en tout cas). Alors, force et courage à mes collègues traductrices et traducteurs qui ne lâchent rien et continuent de pratiquer contre vents et marées notre si beau métier !

Mon premier texte écrit avec l’aide de l’IA

Je vous rassure, il ne s’agit pas de ce billet-ci (je préfère ne rien publier que de demander à une IA d'écrire pour moi), mais d’un premier article pour un nouveau client de l’agence de rédaction avec qui je travaille depuis plus de 10 ans. Je suis un peu passée par toutes les émotions avant d’accepter le projet, et j’avais envie de vous en parler (qui sait, cela deviendra peut-être un témoignage intéressant pour les ethnologues du futur étudiant le passage d'une société humaine à un monde vivant avec l'IA).

Quand j’ai reçu l’e-mail du PM (Project Manager ou gestionnaire de projets en bon français) pour me proposer cet article test à rédiger avec l’aide de l’IA, j’ai d’abord eu un pincement au cœur en me disant que ce genre de demandes augmentera de plus en plus et que je ne pourrai pas y échapper si je veux continuer à travailler. J’ai ensuite eu une montée de stress, en me disant que j’aurais dû prendre les devants et me familiariser déjà avec ChatGPT et consorts, que je n’arriverai pas à rédiger l’article, que les rédacteurs et rédactrices plus jeunes sont plus à l’aise que moi pour ça (bref, totale remise en question sur mes capacités, le syndrome de l’imposteur, tout ça, tout ça, tu connais 🙄). J’en parle à mon cher et tendre lors de notre balade quotidienne et, féru de nouvelles technologies, il m’explique en long et en large comment utiliser ChatGPT, en me répétant à quel point les résultats sont bluffants (ce qui renforce ce sentiment désagréable que je finirai pas être définitivement remplacée par des machines d'ici quelques années), mais en tentant de me faire changer de point de vue. Il faut que je considère l’IA comme un outil, et non comme mon ennemie ou ma remplaçante.

Après avoir fixé une heure pour l’appel du lendemain avec le PM pour discuter du brief du client et une nuit agitée, passée à lire plusieurs articles sur les outils de rédaction assistée par IA, je me suis convaincue de voir les choses comme un nouveau défi. La discussion avec le PM, qui a été adorable à m’expliquer comment faire et m’a assurée rester à ma disposition en cas de questions, m’a redonné confiance. Je suis après tout l’une des rédactrices les plus anciennes de leur boîte, présente depuis ses débuts. Le PM m’a rappelé que s’il avait fait appel à moi, c’était parce que j’avais une grande expertise dans ce genre de textes et qu’il savait qu’il pouvait me faire confiance. Bref, je me suis sentie prête à relever ce nouveau défi (bon, ce n'est pas non plus compliqué, l'IA est censée m'aider dans mon travail, c'est surtout le sentiment de devenir peu à peu inutile qui est moralement difficile à surmonter). On verra si je gagnerai vraiment du temps. Généralement, dès que j’ai la structure du texte en tête, les mots coulent facilement du bout de mes doigts. Cette fois-ci, je vais devoir expliquer toute ma structure à l’IA, lui donner toutes les consignes que j’applique automatiquement à mes textes, et espérer que le résultat me conviendra (mais pas trop non plus... que je puisse quand même avoir la satisfaction de retravailler le texte obtenu).

Le monde change, il faut s’y adapter. J’ai l’espoir que, comme pour le moment, il y aura encore beaucoup de clients qui considéreront le travail humain comme un gage de qualité et qui seront prêts à le payer convenablement. Dans tous les cas, il me restera mon blog pour m’adonner à cette passion pour l’écriture qui m’anime depuis ma plus tendre enfance. Rendez-vous donc la semaine prochaine pour un nouvel article 100% humain !

Mon métier change

Cette semaine a marqué la rentrée des enseignants et des élèves. C’est également la reprise pour plusieurs entreprises après les mois plus calmes de l’été. Née au mois de septembre, j’ai toujours aimé cette période de renouveau, les cahiers et stylos tout neufs, le vent plus frais qui dégage déjà des parfums d’automne. Mais cette année, la rentrée m’a laissé un goût amer.

Photo de Igor Omilaev sur Unsplash

Vers le milieu du mois d’août, ma boîte e-mail a commencé à recevoir des demandes ProZ concernant la rédaction de prompts, c’est-à-dire des commandes écrites destinées à une intelligence artificielle pour qu’elle puisse exécuter diverses tâches. Dans un autre e-mail, une agence cherchait des traducteurs ou traductrices pour évaluer les réponses générées par un chatbot (agent conversationnel) équipé d’une intelligence artificielle générative. Je n’ai pas répondu à ces annonces, ayant toujours l’impression de me tirer une balle dans le pied en aidant l’IA à s’améliorer ou à préparer le remplacement d’autres travailleurs…

Puis, fin du mois, j’ai essuyé un premier coup dur. Depuis la perte du contrat de mon agence de traduction avec la Commission européenne, ma charge de travail s’est fortement réduite. J’avais toutefois réussi à rééquilibrer plus ou moins les choses en acceptant davantage de rédactions. C’était jusqu’à cette rentrée. L’un des gros clients de la boîte de rédaction pour laquelle je travaille principalement a décidé que les prochains textes devront être rédigés avec l’aide de l’IA. Cela entraîne bien évidemment une baisse du tarif, étant donné que les articles seront écrits plus rapidement. Alors, je ne perds pas le boulot, ce n’est pas comme si le client se retirait complètement, mais je n’ai pu m’empêcher d’être profondément attristée par cette décision. Je comprends parfaitement le choix du client : obtenir des textes plus rapidement pour moins cher, c’est tentant. Je sais aussi que, comme mon cher et tendre n’arrête pas de me le répéter, l’IA m’aidera dans mon travail, que je serai probablement plus productive. La qualité des textes générés par l’IA est de plus en plus grande et je pourrai me faire de l’argent facile, n’ayant plus grand-chose à faire… Mais je n’ai pas envie de n’avoir plus grand-chose à faire. L’argent, c’est bien, mais ce n’est pas ça qui me fait vibrer. Que fait-on de la satisfaction d’avoir créé quelque chose soi-même ?

Je sais que j’ai eu beaucoup de chance jusqu’à présent de faire un métier que j’aime, mais je sens que le vent va tourner bien plus rapidement que je ne le pensais. Je n’ai plus le choix, je vais devoir apprivoiser l’IA, même si cela me donne l’impression désagréable de me sentir inutile, démodée, dépassée… Bref, le moral n’est pas au beau fixe en cette rentrée, mais je vais tenter de garder le cap, me former, trouver de nouveaux prospects. Des prospects pour qui la qualité prime l’instantanéité, et qui cherchent encore cette petite touche qui rend les textes plus humains.

Courage à tous les freelances qui passent par cette même transition que moi !

La post-édition

Je n’ai pas écrit la semaine passée en raison d’un enchaînement d’imprévus qui ont mis mon moral à terre. Je reprends du poil de la bête cette semaine et prends donc le temps de vous parler de la post-édition. Si vous suivez mon blog depuis longtemps, vous avez probablement déjà vu ce terme passer dans plusieurs de mes billets. Je n’ai toutefois jamais consacré un article complet à cet exercice de mon métier, qui prend pourtant de plus en plus de place dans le quotidien des traducteurs

Photo de Sora Shimazaki sur Pexels

La post-édition, c’est quoi ?

La post-édition consiste à vérifier un texte qui a été traduit par un outil de traduction automatique. Pour y parvenir, le système utilisé va puiser dans les mémoires du logiciel de traduction et reproduire automatiquement les passages déjà traduits. Je vous renvoie vers mon billet sur Trados pour mieux comprendre le fonctionnement des mémoires de traduction. Plutôt que de passer du temps à lire et à traduire le texte en 1er jet (voir mon billet sur la traduction), le traducteur ou la traductrice se retrouve directement avec un texte pré-traduit. Son travail se réduit alors à réviser le texte, corrigeant les erreurs de sens, de contexte, les lourdeurs, etc., dans le but de le rendre plus « humain » et naturel.

L’évolution du métier

Je ne me souviens pas avoir entendu parler de post-édition au cours de mes études de traduction. Il faut dire que j’ai obtenu mon diplôme en 2011, soit il y a plus de 10 ans. À l’époque, nous n’avions d’ailleurs que quelques heures de cours pratiques pour nous initier à l’utilisation d’outils d’aide à la traduction, comme Trados. Nous avions aussi des cours de révision pour apprendre comment vérifier le travail d’un autre traducteur sans chercher à tout prix à corriger des figures de style ou à remanier chaque phrase (je vous invite à lire mon article sur les réviseurs/relecteurs pour mieux comprendre cet exercice). Je n’ai toutefois jamais dû réviser un texte traduit automatiquement dans le cadre de mes études. Durant mes premières années en tant que traductrice indépendante, je n’utilisais que très peu les logiciels d’aide à traduction, ce qui a bien changé vu que je dois y avoir recours pour travailler avec les agences. Je ne me rappelle plus vraiment quand j’ai reçu mes premières demandes de post-édition, mais mon premier coup de gueule à ce sujet sur ce blog date de 2018. La technologie n’était pas encore très au point et la qualité des textes prétraduits était souvent déplorable. Certaines agences n’hésitaient toutefois pas à tenter de les faire accepter aux traducteurs à des prix ridicules, prétextant qu’il n’y avait qu’à réviser le texte, alors que bien souvent, il fallait tout retraduire. C’est aussi en 2018 que j’ai accepté mon premier vrai projet de post-édition. Il s’agissait d’un projet à long terme sur lequel je continue de travailler chaque semaine. Contrairement aux propositions farfelues que je recevais encore à l’époque, les textes concernés se prêtaient particulièrement bien à la post-édition puisqu’il s’agissait de fiches décrivant des produits et services, dont les termes sont toujours les mêmes. Il m’a fallu quelques semaines d’apprentissage en raison des nombreuses consignes particulières à respecter, mais le travail est rapidement devenu automatique. Le tarif est bien évidemment inférieur à mon tarif de traduction, mais cela me prend aussi la moitié du temps que pour une traduction normale donc c’est tout à fait rentable. Je suis cependant encore convaincue que la post-édition ne convient pas à tous les types de texte….

Les limites de la post-édition

Il y a deux semaines, je vous partageais ma crainte et ma tristesse face à la situation des traducteurs et traductrices littéraires. Il est vrai que la technologie avance à une vitesse folle, mais la traduction automatique reste « automatique ». Alors, bien sûr, l’IA vient ajouter son grain de sel et permet à la machine de « réfléchir » comme un être humain, mais il y a encore des choses qu’elle ne peut pas faire (heureusement). L’appât du gain est malheureusement toujours le plus fort et certaines maisons d’édition peu scrupuleuses ont recours à des logiciels de traduction automatique. Je trouve cela scandaleux. Comme la traduction automatique repose sur des mémoires et des bases de données créées à partir de traductions humaines, il n’y a plus vraiment de créativité. La machine pompe sur ce qui existe déjà. Or, la langue évolue constamment, également à l’oral. Les logiciels de TAO (traduction assistée par ordinateur) ne comprennent pas forcément les expressions imagées, les métaphores, l’ironie ou le second degré. Les traducteurs et traductrices se retrouvent donc à devoir retraduire ce que la machine a prétraduit. Le gain de temps promis par la traduction automatique se transforme alors en perte de temps, et d’argent. Le tarif de la post-édition équivaut généralement à la moitié du tarif d’une traduction. Imaginez donc la perte de revenu.

Quel avenir pour la traduction ?

De plus en plus d’articles prédisent la disparition du métier de traducteurs (surtout ces derniers mois en raison de l'avancée de l'IA). Je pense toutefois que l’on passera d’abord par une transformation. Nous ne serons plus des traducteurs ou traductrices, mais des post-éditeurs ou post-éditrices. J’ai vu sur le site de la FTI-EII (Faculté de Traduction et d'Interprétation, anciennement l'École d'Interprètes Internationaux) de l’université de Mons que la post-édition et les outils d’aide à la traduction automatique étaient au programme des cours de la dernière année de bachelier. L’ISTI (aujourd'hui la Faculté de Lettres, Traduction et Communication de l'Université libre de Bruxelles) propose aussi un cour sur les outils d’aide à la traduction et à la rédaction en bachelier. J’espère juste que les jeunes traducteurs et traductrices fraîchement diplômé(e)s pourront connaître au moins un peu le plaisir de la traduction pure et dure, telle que je l’ai connue et la connais encore aujourd’hui. J’espère aussi que mon cher et tendre a raison quand il dit qu’il y aura toujours des gens qui préfèreront la traduction humaine, comme il y en a toujours qui préfèrent s’offrir une belle montre mécanique, un livre papier ou un disque vinyle plutôt qu’une montre connectée, une liseuse ou un téléchargement numérique (en somme, je deviendrai peut-être vintage 🙃).

En attendant, nous n’y sommes pas encore. Je vous donne donc rendez-vous la semaine prochaine pour un autre article écrit avec le cœur (et non pré-écrit par ChatGPT 😺)

La menace de l’IA

Ces derniers jours, l’intelligence artificielle a été au cœur de diverses discussions. J’ai tout d’abord eu des nouvelles d’une ancienne camarade de classe, également traductrice, qui me demandait si j’avais ressenti un changement ces dernières années en raison de la présence de plus en plus grande de la traduction automatique. Quelques jours plus tard, sur le groupe Facebook des anciens diplômés de ma faculté de traduction, une personne a partagé cet article, traitant de la dégradation des conditions de travail des traducteurs littéraires depuis, je cite, « l’arrivée sur le marché de puissants outils de traduction automatique dopés à l’IA ». J’avais déjà parlé du spectre de ChatGPT dans un autre billet, mais j’ai besoin de vider un peu mon sac.

Naïve comme je suis, je croyais que la traduction littéraire serait épargnée par la traduction automatique. Une œuvre écrite qui aura été en gestation pendant des mois dans l’esprit d’un auteur ou d’une autrice ne peut quand même pas être traduite par une machine… Or, si vous avez lu l’article, vous apprendrez que les éditeurs ont de plus en plus recours à la post-édition (c'est-à-dire un texte déjà traduit de manière automatique puis révisé par un traducteur) et en profitent pour baisser allègrement le tarif des traducteurs, alors que ceux-ci ont vu leurs heures de travail se multiplier en raison de l’utilisation de l’IA. Les non-initié(e)s se demandent peut-être pourquoi un outil censé faciliter la tâche des traducteurs rend leur travail chronophage. Imaginez-vous qu’un livre est comme une tapisserie, que son auteur a tissée méticuleusement pendant des mois, choisissant soigneusement les fils, les couleurs pour lui donner tout son éclat. L’outil de post-édition va recréer cette tapisserie à toute vitesse, puisant dans une mémoire de traduction des phrases similaires et reprenant la manière dont elles ont été traduites. Les traducteurs littéraires se retrouvent donc face à une tapisserie certes jolie à première vue, mais avec de nombreux défauts (contre-sens, glissements de sens, niveaux de langage inappropriés, illogismes...). Ils sont alors contraints de tout démêler pour retrouver les bons fils de la trame. Ils perdent aussi ce qui fait tout l’attrait de ce métier à mon sens : pouvoir se glisser dans la peau de l’auteur et jongler avec les mots pour trouver la meilleure façon de transmettre l’œuvre. Autre pratique choquante, certains éditeurs cachent complètement le fait que l’IA a été utilisée pour traduire leurs livres. S’il vous arrive de trouver une version française mal écrite, ne jetez donc pas directement la pierre au traducteur ou à la traductrice…

Outre ces pratiques honteuses qui mettent encore plus à mal ces travailleurs bien trop souvent mis dans l’ombre, et qui menacent toutes les branches de mon métier d’ailleurs, la fascination des gens pour l’IA m’attriste. Certains s’amusent à partager des images entièrement générées par l’IA, d’autres se reposent entièrement sur ChatGPT pour écrire leurs e-mails, d’autres encore font appel à des outils de création basés sur l’intelligence artificielle pour composer des morceaux de musique, sans y voir de problème. Alors oui, on gagne en productivité, en temps et certains font de belles économies d’argent, mais on perd un élément essentiel : l’humain. Certes, on dit que l’erreur est humaine. Nous sommes tous imparfait(es). Mais l’humain peut aussi faire de grandes choses avec du temps, de la réflexion, de l’imagination. Si l’IA peut faciliter notre vie, elle risque aussi de nuire, selon moi, à notre capacité de penser, de réfléchir, d’imaginer, de créer. J’ai souvent beaucoup d’admiration pour les traducteurs du passé, capables de traduire les écrits sans Trados, sans Google, comptant uniquement sur leurs connaissances et leur bibliothèque pleine à craquer. Je ne suis pas contre le progrès, loin de là. Je ne veux pas non plus retourner au temps de saint Jérôme où l’on écrivait à la plume sous la lueur des bougies. Mais les dernières avancées me font réellement peur. Cela fait déjà plus de 10 ans que j’ai fait de la traduction et de la rédaction mon gagne-pain. Pourrai-je encore vivre de ma passion dans 10 ans ? Cette crainte ne se limite pas à mon métier, j’ai aussi peur de voir l’abrutissement des générations à venir. Les étudiants de demain parviendront-ils encore à rédiger des textes sans faire appel à ChatGPT ? Pourrons-nous encore nous extasier devant un tableau, un morceau de musique, un roman né uniquement de la créativité d’un être humain ? Serons-nous encore capables de réfléchir et de penser par nous-mêmes ? Je n’ai pas la réponse, mais j’espère ne plus être là le jour où mon métier disparaîtra…

Maigre espoir, on annonçait il y a 10 ans la disparition des livres avec l’arrivée des liseuses et e-books et pourtant, nous sommes encore nombreux à préférer sentir le papier sous nos doigts. J’espère donc que nous serons encore beaucoup à favoriser les traductions/rédactions/toutes autres créations humaines malgré l’IA. Seul l’avenir nous le dira…