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L’évolution du métier de traducteur-traductrice

Ce lundi 30 septembre, le monde a célébré la Journée internationale de la traduction. Cette année, le thème choisi par la Fédération internationale des traducteurs est « Traduire, tout un art à protéger ». Il faut dire que l’ambiance est particulièrement anxiogène depuis début 2024 avec l’amélioration de l’intelligence artificielle générative. Les plus grands admirateurs de l’IA ne cessent d’ailleurs de prédire la disparition de divers métiers, dont la traduction, prétextant que l’humain est remplaçable. Ce n’est toutefois pas la première fois que les traducteurs et traductrices se voient prédire leur extinction

Je ne vais pas dire que la traduction existe depuis la nuit des temps (vu qu'il faut attendre au moins l'arrivée de l'écriture pour pouvoir parler de traduction de textes, à ne pas confondre avec l'interprétation, qui existe probablement depuis les premières rencontres entre différents peuples), mais il s’agit quand même d’un des plus vieux métiers du monde. Certains articles parlent ainsi de l’existence de glossaires bilingues en éblaïte et sumérien datant du IIIe millénaire avant J.-C. en Syrie, mais sans avoir vraiment de preuves de traduction à proprement dite. La première grande traduction la plus documentée en Occident est la Septante, la traduction en grec de la Bible hébraïque entreprise à Alexandrie au IIIe siècle avant J.-C.. L’Antiquité voit plusieurs traductions du grec au latin, y compris par Cicéron, qui considère déjà la traduction comme un art et privilégie la traduction du sens plutôt que des mots. C’est notre fameux Jérôme de Stridon qui va instaurer cette façon de traduire comme la règle à suivre au IVe siècle de notre ère. Il a toutefois fallu attendre le XIXe siècle pour qu’elle soit vraiment considérée comme la norme.

Jusqu’au XXe siècle, l’utilité de notre profession n’a pas été mise en cause. Les traductrices et traducteurs ont bien vu leurs outils de travail changer, passant de la plume et du parchemin à la machine à écrire, mais ce n’est qu’avec l’arrivée des ordinateurs puis la popularisation d’Internet que mes collègues d’antan ont commencé à se sentir menacé.e.s. Il faut dire qu’en parallèle de l’invention des ordinateurs au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, des ingénieurs, développeurs et linguistes se penchaient déjà sur la traduction automatique. Les premiers logiciels étaient prometteurs, mais pas encore capables d’imiter le cerveau humain. C’est dans les années 1980, avec le développement de la technologie des mémoires de traduction (qu'utilise notre cher Trados), que les traducteurs et traductrices ont vu un tournant dans leur manière de travailler. Ces logiciels étaient encore basiques lorsque j’ai entamé mes études de traduction. Je me rappelle d’ailleurs de nos cours d’informatique à l’EII (École d'Interprètes Internationaux devenue la Faculté de Traduction et d'Interprétation de l'université de Mons), où l’on tentait d’apprivoiser certains de ces logiciels, sans jamais vraiment obtenir de résultats concluants. D’ailleurs, quand je me suis lancée en tant que traductrice indépendante, je rechignais au début à utiliser les outils de TAO. Puis j’ai rapidement vu qu’il était indispensable de les maîtriser si je voulais travailler avec les agences de traduction. Je les ai finalement adoptés également pour mes propres clients, mon travail étant grandement facilité grâce aux mémoires. J’ai passé à peu près 5 ans à travailler principalement de cette manière, traduisant les textes avec l’aide de Trados. On n’arrête toutefois pas le progrès… En 2018, je poussais mon premier coup de gueule sur l’autre bouleversement de notre métier : la post-édition. Je vous invite à (re)lire mon article à ce sujet pour comprendre de quoi il s’agit, mais il faut savoir que depuis lors, la post-édition devient de plus en plus la tâche principale de nombreux traducteurs et traductrices. Nous devenons des réviseurs de textes traduits par des machines et voyons avec effroi l’amélioration de ces traductions avec l’arrivée de l’IA.

Cela veut-il dire toutefois qu’on n’aura bientôt plus besoin de nous ? Je ne crois pas (du moins pas tout de suite). Les textes traduits par machine ont gagné en qualité, mais ils sont toujours imparfaits. D’ailleurs, voici un petit florilège de termes traduits automatiquement qui m’ont bien fait rire récemment :

Terme anglaisTraduction automatiqueTraduction correcte
carbon food printing impression de pieds de carbone empreinte carbone
(pour sa défense, le texte était extrêmement mal écrit et truffé de fautes d'orthographe)
matriarch voûte plantaire matriarche
(je n'ai pas compris le lien avec la voûte plantaire, mais c'est un fait avéré que l'IA a un petit problème de stéréotypes sexistes)
flypaperpapier pour volant d’inertiepapier tue-mouches
creams against sorenesscrèmes contre le tricrèmes anti-douleur
whistleblower reportsdénersoufflerierapports de lanceurs d’alerte (ça lui arrive d'inventer des mots quand elle ne comprend pas)
hidradenitis suppurativasoucoupe de la ruchehidradénite suppurée
(peut-être qu'elle a confondu les lésions cutanées de cette maladie avec des piqûres d'abeille...)

Il existe également encore certains domaines où la traduction automatique alimentée par IA n’est pas acceptable, comme la traduction littéraire, par exemple. Cela n’empêche toutefois pas certains donneurs d’ordres d’exiger un travail de post-édition lorsque cela ne s’y prête pas, juste pour diminuer leurs coûts (j'en parlais ici). Bref, nous sommes pour le moment à un point de l’histoire où l’IA fait le buzz, faisant miroiter un gain de temps extraordinaire dans de nombreux domaines, mais n’est pas suffisamment fiable pour que l’on se passe totalement du cerveau humain. Cela entraîne des frustrations et des luttes acharnées pour tenter de conserver nos tarifs et de prouver la plus-value d’une intervention humaine, mais cela passera (du moins, je l'espère), une fois que le buzz s’essoufflera.

Donc, oui, notre métier évolue, mais il ne disparaîtra pas complètement (pas de sitôt en tout cas). Alors, force et courage à mes collègues traductrices et traducteurs qui ne lâchent rien et continuent de pratiquer contre vents et marées notre si beau métier !