Archives de Tag: fiction

Bien sûr que les poissons ont froid, de Fanny Ruwet

Les premières semaines de février ont été un peu trop calmes, ce qui m’a permis d’avancer dans ma pile de livres à lire. Parmi les ouvrages reçus à Noël, j’avais hâte de lire le premier roman d’une humoriste et podcasteuse belge de talent : Fanny Ruwet. Je lui ai attribué un 5/5 sur mon appli de lecture tant j’ai adoré ! Il mérite donc son petit billet Croque-livre 😊

Je vous avais déjà parlé de Fanny Ruwet dans mon billet sur mes podcasts préférés, puisque j’adore écouter Les Gens qui doutent. Son premier roman, sorti en 2023, est un mélange entre autobiographie et fiction, comme aime le faire une autre autrice belge que vous retrouvez souvent sur mon blog, Amélie Nothomb, mais en beaucoup plus drôle. On y suit l’histoire d’Allie, une jeune femme au sortir d’une rupture amoureuse et qui cherche à retrouver un certain Nour, un garçon avec qui elle a noué une relation virtuelle à l’époque bénie des Skyblogs et de MSN. Seul problème, ce fameux Nour avec qui elle a parlé tous les jours pendant 1 an et demi est introuvable sur Internet. Le roman la suit donc dans son enquête (et je ne vous en dirai pas plus pour ne pas ruiner le suspense).

La deuxième épigraphe au début du roman m’a directement plongée dans l’ambiance de mon adolescence avec ces mots qui devraient évoquer quelque chose aux personnes de ma génération : « Ring ding ding ding ding ding Ring ding ding ding bem bem bem Ring ding ding ding ding ding Ring ding ding ding baa baa » (à vous de creuser si ça ne vous dit rien 😅). En plus d’être vraiment bien écrit, ce livre est délicieusement nostalgique pour toutes celles et ceux né.e.s entre les années 1980 et 1995.

Dans la courte vidéo de présentation de son livre sur la chaîne YouTube des éditions de L’Iconoclaste, Fanny explique qu’elle voulait « écrire un truc qui fait qu’on se sente moins seul.e » et qu’elle avait envie que les gens « rigolent tout fort » en lisant son roman. Je peux dire qu’elle a tapé dans le mille car, durant toute la lecture, j’avais l’impression que Fanny était dans la pièce avec moi (comme une copine qui me raconte ses histoires hein, pas comme une harceleuse qui m'observe cachée derrière le rideau de ma chambre) et j’ai plusieurs fois laissé échapper des éclats de rire. Son humour m’a d’autant plus marquée que le roman que j’avais terminé la veille (Hamnet, de Maggie O'Farrell) était particulièrement triste, à me faire pleurer. Changement d’ambiance total, quoique… Fanny a l’art de vous faire rire sur des sujets parfois lourds. Son roman aborde des thèmes qui ne font pas vraiment sourire (sauf si vous êtes sadique), comme la dépression, l’alcoolisme ou le deuil, mais toujours sur un ton à la fois léger et touchant. J’ai particulièrement adoré ses notes de bas de page, des petites pointes d’humour supplémentaires qui démontrent le talent d’humoriste de Fanny. En voici un extrait pour vous donner une idée :

Il y a une hypothèse à laquelle j’ai souvent réfléchi, concernant Nour :

– Peut-être qu’il est nulle part sur Internet parce qu’il est mort.

Ça me rendrait triste mais je me dis aussi que c’est très chic d’avoir un amant décédé20. Et puis, si en dix ans il ne m’a pas rappelée, c’est forcément qu’il est mort21.

20 Là, c'est mon romantisme de drama queen qui parle.

21 Là, par contre, c'est mon ego.

Elle lance également des petites piques à son éditeur (français) en expliquant des belgicismes. Le genre de chamaillerie linguistique franco-belge que je connais bien. Par exemple, pour le mot « commune », elle ajoute 2 notes de bas de page :

48 C'est l'équivalent de la mairie, en Belgique. Mon éditeur m'a demandé d'adapter pour que ça soit compréhensible pour le public français parce qu'il est plus large, mais non : on se coltine vos chaînes TV et votre « soixante-dix » toute notre vie, pour une fois, c'est vous qui faites un effort.

49 Désolée d'avoir été un peu sèche.

Et pour celles et ceux qui, comme moi, se demandent à quoi le titre Bien sûr que les poissons ont froid fait référence, il s’agit d’une parole de la chanson Ne partons pas fâchés de l’auteur-compositeur-interprète français Raphaël (désolée de paraître inculte, mais j'ai jamais vraiment accroché, sorry aux fans de Raphaël). Ses paroles parlant parfois de la cruauté de la vie chantées sur un air enjoué fait écho à l’« humour du désespoir » de Fanny, qu’elle définit par le fait de faire des blagues quand les choses sont tristes car il n’y a rien d’autre à faire. Bref, c’est un petit roman-médicament, qui fait beaucoup de bien au moral et que je recommande chaudement !

Le Silence et la Colère, de Pierre Lemaitre

Publié le

Mes journées plus tranquilles d’avril m’ont enfin permis d’achever le deuxième volet de la dernière saga de Pierre Lemaitre consacrée aux Trente Glorieuses. Je l’ai dévoré, tout comme le premier tome, et ne pouvais donc pas faire sans le recommander, d’autant plus qu’il traite en partie d’un sujet brûlant d’actualité.

Alors que Le Grand Monde fait voyager les lecteurs et lectrices entre Beyrouth, Paris et Saïgon, Le Silence et la Colère se déroule principalement en France. On retrouve quand même Louis, le patriarche vivant au Liban, qui se met en tête d’aider un jeune boxeur sans talent à remporter un tournoi. Ses aventures ne me sont toutefois parues que comme un récit secondaire à l’histoire. Selon moi, le deuxième tome met davantage en lumière les personnages féminins. Hélène, la cadette de la famille, mène la danse. Devenue photo-reporter, elle est envoyée pour couvrir le sort funeste du village de Chevrigny, sacrifié sur l’autel du progrès. EDF a terminé la construction de son barrage et l’année 1952 annonce l’expulsion de ses habitants, le dynamitage de ses habitations et l’engloutissement final de la commune (une histoire basée sur celle du barrage du Tignes). On a ensuite Nine, l’amoureuse mystérieuse de François, le deuxième fils Pelletier, qui use de ses talents de journaliste pour résoudre les énigmes entourant l’élue de son cœur. De son côté, Geneviève, l’épouse tyrannique de Jean ou Bouboule, l’aîné Pelletier, est enceinte jusqu’aux dents et encore plus acariâtre que jamais, alors que son pauvre mari semble pour une fois être sur la voie de la réussite avec l’ouverture de son magasin Dixie. Le lancement de son nouveau concept est toutefois mis à mal par une grève générale de ses vendeuses, se plaignant de leurs conditions de travail. Les droits des femmes sont d’ailleurs l’un des thèmes centraux du roman, l’auteur dépeignant les épreuves endurées par celles cherchant à se faire avorter. L’histoire se déroule en 1952, bien avant la loi Veil. À cette époque (comme toujours d'ailleurs...),  « [s]i l’avortement était une affaire de femmes, sa répression restait principalement une affaire d’hommes ». J’ai particulièrement aimé ce deuxième tome pour cette raison-là. Avec ses recherches approfondies sur les sujets qu’il aborde, Pierre Lemaitre nous plonge dans la réalité des avortements clandestins des années 1950. Il explique d’ailleurs dans l’annexe du roman qu’il s’est largement inspiré de L’Événement d’Annie Ernaux (que je n'ai toujours pas lu...).

Bref, j’ai encore une fois été emportée par les aventures de la famille Pelletier, me faisant découvrir l’ambiance du début des années 1950 et la vie des femmes à cette époque. Il me tarde de lire le dernier volet de la trilogie des Années glorieuses dès qu’il sera publié !

Toute une moitié du monde, Alice Zeniter

Comme pour Le Jeune Homme d’Annie Ernaux, c’est lors d’un de mes passages dans une petite librairie de presse de la gare de Lille-Europe que j’ai acheté sur un coup de tête cet essai d’Alice Zeniter. Quelques semaines auparavant, j’avais vu un extrait d’interview de cette autrice et cela avait attisé ma curiosité. Voici donc mon billet Croque-livre sur Toute une moitié du monde.

Après avoir écouté Alice Zeniter sur France Culture et me fiant au titre de son ouvrage, je pensais qu’elle n’aborderait que la place des femmes en tant qu’écrivaines. Cet essai va toutefois bien plus loin que cela. Il s’agit d’une réflexion globale sur ce qu’est la fiction, non seulement dans le monde littéraire, mais aussi dans celui du cinéma. Elle explique dans son chapitre préliminaire qu’elle a commencé à l’écrire durant le confinement, période durant laquelle elle avait eu beaucoup de mal à se plonger dans un roman, alors qu’elle avait toujours été une grande lectrice (difficulté que j'ai également éprouvée durant ces mois d'isolement d'ailleurs). Elle a alors remis en question sa relation avec la fiction, en tant que lectrice, mais aussi en tant qu’autrice.

Les trois premiers chapitres m’ont particulièrement intéressée puisqu’ils abordent la place des femmes dans l’univers de la fiction. Le premier traite principalement de la difficulté d’Alice Zeniter à s’identifier à des personnages féminins, qui sont bien trop souvent passifs. Elle l’entame en parlant de sa découverte de l’existence du test de Bechdel (je vous mets le lien vers l'article Wikipédia qui l'explique si vous ne le connaissez pas), de la représentation des femmes dans la littérature et de l’absence du désir féminin dans les romans. Le deuxième est consacré à la difficulté d’être autrice, de s’imposer dans ce monde encore trop dominé par les hommes et de s’identifier soi-même en tant qu’écrivaine, ce terme ayant toujours été réservé aux hommes. Elle y parle du sexisme des écrivains et raconte quelques expériences glaçantes vécues dans le monde fermé de l’édition. L’autrice y déplore également le fait que les écrivaines ne sont élevées au rang de créatrices littéraires que lorsqu’elles sont panthéonisées. Elle dénonce enfin la pression que les autrices subissent pour être jolies ou féminines afin de pouvoir intéresser les lecteurs. Le troisième est quant à lui dédié à ce qu’elle appelle la « parade virile », soit qu’il faut être un homme, un vrai (à la manière d'Hemingway si l'on prend l'exemple le plus fragrant), pour être considéré comme un génie de la littérature.

Les chapitres suivants sont plus techniques. Alice Zeniter s’y penche davantage sur le roman en tant que forme de fiction et sur l’art de l’écriture. Elle se questionne notamment sur la manière de réinventer le roman, sur la place importante qu’y jouent les personnages, sur l’utilité de son métier, sur les relations conflictuelles sur lesquelles se basent toutes les œuvres de fiction (aussi bien littéraires que cinématographiques), sur l’absence de la nature dans les ouvrages ou encore sur comment bien terminer un livre, chapitre qui clore d’ailleurs son « essai » (que je mets entre guillemets tellement ce livre sort de l'ordinaire).

J’ai bien aimé plonger dans les réflexions de cette grande lectrice et autrice (traductrice qui plus est), même si les chapitres plus techniques ont parfois mis à mal ma concentration. C’est en effet une lecture extrêmement riche, qui se base sur une multitude de références littéraires. Cet ouvrage m’a d’ailleurs donné envie de lire d’autres autrices et surtout Toni Morrison, dont les extraits d’interview ponctuent Toute une moitié du monde.

Si vous êtes un(e) grand(e) lecteur/lectrice et que vous êtes passionné(e) par l’art de l’écriture, cet ouvrage saura vous combler.