Archives de Tag: essai féministe

Point culture trimestriel 2026 2/4

Nous avons déjà passé la mi-juillet et la fin du deuxième trimestre de 2026. Il est temps que je parle de mes coups de cœur culturels de ces 3 derniers mois, avec un récapitulatif de mes lectures, des films qui m’ont marquée, des chansons qui me sont restées en tête et des spectacles que j’ai pu voir.

LECTURE

Mon rythme de lecture a diminué par rapport à celui du premier trimestre. Je n’ai ainsi achevé que 5 bouquins au printemps. Vous pouvez lire mon retour plus détaillé sur The Names (ou Les Prénoms) de Florence Knapp dans le billet Croque-Livre que je lui ai consacré. Voici mes avis pour les 4 autres.

  • King Kong Théorie, de Virginie Despentes (ma note : 3/5)

Cela faisait longtemps que cet essai de 2006 était sur ma liste vu qu’il s’agit de l’une des lectures phares si l’on s’intéresse au féminisme. S’appuyant sur ses expériences personnelles en tant que victime de viol et d’ancienne prostituée, Virginie Despentes y déconstruit les mécanismes qui assujettissent les femmes au rôle d’objets sexuels pour les hommes. J’ai toutefois moins accroché à l’écriture de Despentes et l’ouvrage m’a moins chamboulée que Sorcières de Mona Chollet (dans le domaine des ouvrages féministes, du moins). Il faut dire que le langage de Despentes est plus cru. J’avais parfois un peu de mal à suivre le rythme de ses phrases, l’autrice ayant sans doute été emportée par la colère et l’injustice. Cela reste cependant un classique féministe à mettre entre toutes les mains, sorti 1 an avant #MeToo, mais toujours autant d’actualité (vu que nous vivons toujours dans une société patriarcale et que, même si la parole se libère, la culture du viol est toujours bien présente…).

  • Notre corps, leur choix ? de Bettina Zourli (ma note : 3,5/5)

C’est lors d’une séance shopping à Lille avec ma sœur que je suis tombée sur ce petit essai de moins de 150 pages de Bettina Zourli. Je suis depuis déjà quelques années cette journaliste et créatrice de contenus féministes sur les réseaux sociaux, l’ayant découverte avec son ancien compte @jeneveuxpasdenfants. Étant moi-même childfree, j’ai toujours trouvé un certain écho dans ses contenus. Je n’ai donc pas hésité une seconde à me procurer son dernier essai, qui parle de la menace sur la liberté reproductive des femmes en ces temps sombres. J’ai trouvé son essai vraiment bien écrit et documenté avec des notes très nombreuses pour soutenir ses propos (de quoi faire taire les masculinistes qui veulent toujours des preuves de ce que les féministes avancent). Elle y explique tous les aspects de la baisse de natalité (qui est loin d'être uniquement dû au mouvement childfree) et propose des solutions pour résoudre le problème.

  • The Ministry of Time, de Kaliane Bradley (ma note : 3/5)

J’avais proposé plusieurs fois ce livre lors des réunions de mon club de lecture et j’étais heureuse de pouvoir enfin me plonger dans ce roman qui promettait un voyage dans le temps. Je vous mets ci-dessous la quatrième de couverture figurant sur la version française, traduite sous le titre Le ministère du Temps par Jean Esch pour vous donner un aperçu de l’histoire :

Londres, dans un futur proche. Une fonctionnaire se voit confier une mission ultra-confidentielle au sein d’un mystérieux ministère qui fait venir du passé une poignée d’«expatriés». En tant que «passerelle», elle devra accompagner et surveiller le capitaine de frégate Graham Gore, disparu deux siècles plus tôt en Arctique. Ce parfait gentleman de l’Angleterre victorienne se retrouve soudain propulsé au vingt et unième siècle : il est scandalisé de devoir cohabiter avec une femme célibataire, abasourdi d’être transporté à l’ère de l’électroménager et de Spotify, et ébranlé de découvrir que le puissant empire britannique n’est qu’un lointain souvenir. Alors que Graham et sa «passerelle» apprennent à s’apprivoiser, ils découvrent que le projet du ministère est menacé. Entre disparitions inexpliquées, trahisons et mensonges, il devient difficile de savoir à qui se fier. Une chose est sûre : leurs choix pourraient bien transformer l’avenir.

Le résumé me paraissait passionnant et, bien que l’histoire comporte des passages humoristiques et palpitants, j’ai été quelque peu déçue. Le récit m’a semblé particulièrement difficile à suivre car l’autrice part un peu dans tous les sens et touche un peu à tous les genres du roman (science-fiction, thriller, roman d'aventure, histoire d'amour…). En outre, l’histoire tirait un peu en longueur sans vraiment mener à une fin satisfaisante. Je n’ai donc pas été convaincue…

  • Un jour sans femme, de Laetitia Colombani (ma note : 4/5)

Impossible de ne pas acheter ce roman lors de mon dernier passage en terre francophone. Laetitia Colombani m’avait charmée il y a bientôt 10 ans par La Tresse. Cet ouvrage, que l’autrice a elle-même adapté au cinéma, mêle les histoires de 3 femmes sur 3 continents, tout comme l’on entremêle les 3 brins d’une tresse. Laetitia Colombani reprend un peu le même principe dans Un jour sans femme, publié au mois de mai. On y suit l’histoire de 4 femmes, également réparties aux 4 coins de la planète, qui vont être réunies autour d’un même événement mondial, ce fameux «jour sans femme». Chaque histoire traite de la condition féminine et des problèmes que les femmes rencontrent peu importe l’endroit où elles se trouvent sur la planète : le féminicide en Islande, l’excision au Sénégal, le harcèlement subi par les femmes enceintes qui continuent de travailler au Japon ou encore les femmes emprisonnées en cas de fausse couche au Salvador. C’est donc un roman résolument féministe, qui pousse à se relever et à être solidaire avec les autres femmes pour montrer une bonne fois pour toutes que, sans nous, le monde ne tournerait plus rond.

FILMS / SÉRIE

J’ai regardé plusieurs séries avec mon cher et tendre au cours des derniers mois, mais aucune ne m’a particulièrement marquée. Par contre, lors de mon vol pour le Vietnam en avril, j’ai eu l’occasion de voir 2 films que j’ai vraiment adorés :

  • Memoir of a Snail, film d’animation réalisé par Adam Elliot (ma note : 4/5)

J’ai choisi ce film par hasard et n’ai vraiment pas regretté ! Cela faisait bien longtemps que je n’avais plus regardé de films d’animation et celui-ci, pour adultes, m’a vraiment touchée. C’est l’histoire de Grace Pudel, une jeune fille tellement passionnée par les escargots qu’elle les collectionne et se croit elle-même être l’un de ces mollusques sympathiques qui se baladent avec leur maison sur le dos. Le film, traduit en français sous le titre Mémoires d’un escargot, parle ainsi de ses mémoires. Après une enfance dans une famille pas très riche, mais très heureuse, Grace se retrouve séparée de son frère jumeau Gilbert et mène une vie pas très folichonne, mais avec de jolis passages quand même, qui rappellent que les bons moments de la vie ne doivent pas forcément être grandioses. J’ai été emportée par le récit de Grace à travers ce film plein de poésie, à la fois mignon, plein d’espoir et très touchant. Bref, un excellent moment de cinéma (uniquement pour adultes, je le précise car l'histoire est un peu trop sombre pour les enfants) !

  • Lee, film réalisé par Ellen Kuras (ma note : 5/5)

Cela faisait un moment que je voulais voir ce film dramatique et biographique sur la photographe de guerre Lee Miller, interprétée magistralement par Kate Winslet. L’actrice britannique rend véritablement hommage à cette femme déterminée, indépendante, féministe, qui s’impose parmi les hommes sur le front pour montrer la réalité de la guerre. Kate Winslet transmet parfaitement les émotions ressenties par la photographe lors de ses reportages dans les camps et en plein combat. Un film très dur de par son sujet, mais qui permet de faire connaître cette photographe de talent qui a révélé au monde entier les horreurs de la Seconde Guerre mondiale. J’ai aussi beaucoup aimé la fin du film, surprenante, et tellement émouvante. Inutile de dire que j’ai beaucoup pleuré… Le film déborde en outre de sororité, Lee attachant une grande importance à ses amies et défendant les femmes qu’elle rencontre (peut-être parce que le film est réalisé par une femme…). Puis, il n’a fait que renforcer mon admiration pour Kate Winslet, cette actrice sans fard qui continue de se battre pour se montrer telle qu’elle est (pour l'anecdote, elle a dû insister pour que l'on n'efface pas ses rides sur l'affiche… alors que je l'ai toujours trouvée absolument magnifique). J’ai eu un véritable coup de cœur pour ce film et le recommande vivement si vous aimez les biographies de femmes extraordinaires !

SPECTACLES / EXPOS

Ce trimestre a été un peu moins riche en spectacles que le précédent, mais j’ai quand même eu le plaisir d’assister aux spectacles de danse de mon ancienne compagnie et au premier gala de ma petite nièce, en plus de 2 autres spectacles «professionnels» :

  • Hoi An Memories, spectacle en plein air à Hoi An au Vietnam (ma note : 3,5/5)

Lors de mon voyage au Vietnam (dont j'espère publier la carte postale prochainement), j’ai eu l’occasion d’assister à un spectacle en plein air absolument grandiose sur l’île de Hen, à Hoi An. Il raconte 400 ans de l’histoire de la ville par des numéros époustouflants alliant chants, danse, lumières, feux et jets d’eau, ainsi que près de 500 interprètes. Si jamais vous voyagez au Vietnam et passez par Hoi An, je le recommande vraiment car on en prend plein les yeux. N’hésitez pas non plus à vous rendre plus tôt sur l’île car il y a des représentations de danse tout au long de la journée (ça ressemble un peu à une usine dit comme ça, mais le niveau est élevé et ça change d'avoir un parc dédié aux spectacles et à la danse).

  • Mayerling, ballet de Kenneth MacMillan par le Royal Ballet (ma note : 3,5/5)

J’avais déjà assisté à ce ballet il y a quelques années, mais quand j’ai vu qu’il restait des places pour la soirée où mon duo favori de danseurs interprétaient les personnages principaux, je n’ai pas pu résister. Francesca Hayward et Marcelino Sambé, grands amis dans la vie, dégagent une véritable alchimie sur scène, j’adore les voir danser ensemble. Quant au ballet lui-même, sur une musique de Franz Liszt, il est un peu trop complexe et sombre à mon goût. Il s’inspire de faits réels, à savoir le meurtre et suicide du prince Rodolphe d’Autriche et de sa maîtresse Mary Vetsera, avec toute une floppée de têtes couronnées gravitant autour d’eux. Le personnage de Rodolphe est en outre violent envers les femmes, ce que la chorégraphie réaliste de Kenneth MacMillan fait bien comprendre, ce qui fait que j’étais moins emportée par son histoire d’amour avec Mary (on est loin de Roméo et Juliette). Cela dit, j’ai passé une excellente soirée de ballet grâce aux talents combinés de Francesca et de Marcelino.

Pour conclure, je n’ai pas un mais deux coups de cœur audio. Le premier est un épisode du Podkatz, le podcast de Juliette Katz, intitulé La violence des traditions. L’invitée, Diaryatou Bah, y raconte le calvaire qu’elle a vécu avec son excision et son mariage forcé. Malgré son thème particulièrement difficile, cet épisode est d’un intérêt public, pour se rendre compte de ce que subissent encore les femmes dans certaines régions du monde. En écoutant ce témoignage, livré avec une infinie douceur, je suis passée par toutes les émotions, de l’horreur à la colère en passant par la tristesse mais aussi l’admiration pour Diaryatou, qui fait preuve d’une résilience incroyable et se sert aujourd’hui de ses épreuves passées pour sensibiliser sur l’excision et les violences subies par les femmes de son pays d’origine, la Guinée. Si vous avez le cœur bien accroché, je vous invite à l’écouter ou à regarder son témoignage (ici). Et si vous préférez la lecture, sachez qu’elle a sorti une autobiographie en 2006, intitulé On m’a volé mon enfance. Mon deuxième coup de cœur est beaucoup plus léger puisqu’il s’agit d’une chanson de Kiki Rockwell, une chanteuse néo-zélandaise dont j’ai déjà parlé dans le dernier point culture trimestriel de 2025. Il s’agit de Faery Queen, un morceau entraînant aux rythmes folkloriques, qui est une ode à la danse. J’ai adoré le clip vidéo que Kiki a sorti pour cette chanson, qui montre une jeune fille danser jusqu’à la fin de sa vie, la dernière partie de la vidéo mettant en scène une dame âgée aux magnifiques cheveux blancs qui prend un plaisir fou à danser. Vu l’invisibilisation des femmes passé un certain âge, c’est rafraîchissant à voir !

Et vous, quels sont les livres, les films, les séries, les spectacles, les expos, les podcasts ou les œuvres musicales qui vous ont fait vibré.e au printemps ? N’hésitez pas à les partager !

Le coût de la virilité, de Lucile Peytavin

Publié le

Samedi dernier, le 8 mars, des manifestations ont eu lieu dans le monde entier à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes (et non la Journée de la femme). Aux alentours de cette date, j’aime vous partager un ouvrage féministe qui m’a plu. À Noël, l’une de mes belles-sœurs m’a offert un essai dont j’avais déjà beaucoup entendu parler : Le coût de la virilité: ce que la France économiserait si les hommes se comportaient comme les femmes, de Lucile Peytavin. Je l’ai dévoré cette semaine pour vous en faire un billet Croque-Livre.

Avant tout, un petit mot sur l’autrice. En plus d’être une essayiste et docteure en histoire économique et sociale, Lucile Peytavin est membre de L’Observatoire sur l’émancipation économique des femmes de la Fondation des femmes et une spécialiste de la prévention des violences. Inutile de dire qu’elle maîtrise son sujet. Le Coût de la virilité est son premier essai. Si elle ne l’a publiée qu’en 2021, elle avait déjà eu envie de creuser le sujet 3 ans plus tôt, alors qu’elle était en pleine rédaction de sa thèse de doctorat en histoire, consacrée à l’Histoire relationnelle du genre chez les artisan.e.s-commerçant.e.s de proximité au village (XIXe – XXe siècle). Au cours de ses recherches, elle avait été frappée par une statistique méconnue du public et pourtant révélatrice d’un problème de fond : la population carcérale en France est constituée à 96,3% d’hommes (à comprendre comme « individus de sexe masculin » et non comme « êtres humains »). Choquée de constater que la quasi-totalité des prisonniers français étaient des hommes, elle s’est mise à relever des statistiques sur les différentes catégories d’infractions. Sa thèse terminée, elle s’est penchée plus sérieusement sur le sujet en se demandant combien toute cette criminalité et violence presque exclusivement masculine coûtait à l’État français. Elle a alors élaboré une méthode de calcul et a entamé l’écriture de cet essai que j’estime d’utilité publique.

Le Coût de la virilité est un essai très bien structuré et extrêmement clair. Il est divisé en 3 parties principales, auxquelles s’ajoutent un prologue, une introduction et une conclusion. Dans la première partie, intitulée « La Fin des mythes », l’autrice cherche à savoir s’il existe réellement des différences scientifiquement prouvées entre les cerveaux masculins et féminins, qui pourraient expliquer la violence des hommes. Elle termine cette partie sur la conclusion que cette violence n’est pas naturelle mais culturelle, et enchaîne sur la deuxième partie, intitulée « Les Racines éducatives de la violence ». Enfin, dans la dernière partie, qui reprend le titre de l’essai, elle explique sa méthode de calcul et établit le coût de la virilité pour chaque catégorie d’infractions, allant des homicides et du viol aux injures ou aux cambriolages. Elle termine par ce constat : le coût total de la virilité en France est de 95,2 milliards d’euros par an. Une somme faramineuse… Je vous partage un petit résumé de son explication pourque vous compreniez mieux.

Ce que j’ai particulièrement aimé dans cet essai est la précision de l’autrice. Elle étaye chacune de ses affirmations par des statistiques et des sources concrètes (il y a au moins 30 pages de notes à la fin du livre, de quoi faire taire les rageux qui prétendraient qu'elle inventerait certaines données). J’ai trouvé les 2 premières parties passionnantes, tant elles sont riches en informations. La deuxième partie sur l’éducation m’a particulièrement ouvert les yeux sur certaines choses insensées, mais qui nous semblent totalement normales. Par exemple, le fait d’offrir aux petits garçons de fausses armes pour jouer. Donne-t-on inconsciemment aux enfants l’idée que faire la guerre, blesser ou tuer quelqu’un est quelque chose d’amusant ? C’est fou quand on y pense… J’avoue avoir juste eu un peu plus de difficulté à rester concentrée sur la dernière partie car elle est remplie de formules de calcul (et que j'ai une légère allergie aux mathématiques 😅), mais elle est parfaite pour tous ceux (oui, le masculin est voulu) qui veulent une démonstration par A + B des arguments féministes. Bref, cet essai est à la fois bien écrit et très convaincant.

Lucile Peytavin termine son ouvrage par des pistes pour résoudre ce problème, qui nuit non seulement aux femmes (les premières victimes des actes de violence masculine), mais aussi aux hommes. D’ailleurs, elle explique dans son prologue qu’il ne s’agit pas d’un livre « contre les hommes », qu’elle ne les prend pas pour cible, mais qu’elle cherche à déconstruire les mécanismes qui les rendent responsables de la quasi-totalité de cette violence. Elle termine ainsi par nous inviter toutes et tous à mettre fin, je cite, « à la virilité qui pervertit, qui viole, qui bat, qui tue, qui écrase, la virilité qui ruine » en expliquant que ce n’est pas une fatalité et qu’il faut changer nos mentalités. Un sujet d’autant plus brûlant d’actualité dans ce monde dirigé par des fous furieux qui s’amusent à jouer au Monopoly à coup de bombardements en prenant les civils pour de simples pions…

Je vous recommande donc chaudement cet essai si vous avez envie de comprendre comment changer les choses !

Toutes des filles en jaune, de Florence Hinckel

Publié le

Demain, samedi 8 mars, des manifestations et marches féministes auront lieu dans le monde entier à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes (et non la Journée de la femme). L’an dernier, j’avais tenu à vous partager un essai qui m’avait bouleversée et qui a renforcé mes convictions féministes : Sorcières, la puissance invaincue des femmes de Mona Chollet. Cette année, je voulais vous parler d’un roman féministe bien ficelé, qui parle plus particulièrement de la place des femmes dans l’espace public : Toutes des filles en jaune de Florence Hinckel.

Le roman part d’un « fait divers » bien trop courant : sur une place fréquentée de Paris lors d’une fin de journée ensoleillée, une jeune femme vêtue d’une robe jaune se fait siffler par un homme. Adèle, la « fille en jaune », tente de passer outre, jusqu’à ce que l’insistance de l’homme et ses appels de plus en plus insultants la mettent à bout et qu’elle lui réponde : « Lâche-moi, connard ! » Pour garder la face et reprendre sa place de mâle dominant, le harceleur assène alors Adèle d’un coup violent, qui la fait tomber par terre et la blesse au visage. La vie reprend son cours pour la plupart des personnes présentes sur la place, mais elle changera définitivement pour Adèle et pour 3 autres témoins de la scène.

Dans son roman, Florence Hinckel analyse cette scène d’agression de rue à travers le point de vue de 4 personnages : Adèle, la victime, Myriam, une adolescente de 12 ans, Joaquim, un étudiant d’une vingtaine d’années, et Virginie, une enseignante de 55 ans qui a eu le réflexe de filmer la scène du haut de son balcon. Chaque chapitre est consacré à l’un des personnages, nous plongeant dans ses réflexions changeantes :

  • Adèle passe par toutes les étapes que peuvent connaître les victimes d’agression : le déni, la honte, la culpabilité, la perte de confiance en soi…
  • Myriam s’interroge sur son avenir en tant que femme, sa manière de se comporter avec les hommes.
  • Joaquim remet en question ses propres comportements de drague, les réflexions sexistes de ses proches, sa conception des relations avec les filles.
  • Virginie se demande quoi faire de la vidéo de l’agression, doutant de ses conséquences sur la victime, cherchant définitivement à l’aider sans la heurter davantage.

Le roman nous permet ainsi de suivre la prise de conscience féministe des personnages, tous d’âges et d’horizons différents, rappelant que la défense des droits des femmes et la question de la place des femmes dans l’espace public sont des problèmes qui nous concernent toutes et tous.

Autrice d’une cinquantaine d’ouvrages, la plupart destinés aux enfants, adolescents et jeunes adultes, Florence Hinckel tient toujours à dénoncer de manière pédagogique les inégalités sociales. Avec ce roman, elle espère faire prendre conscience aux lecteurs du problème des agressions sexistes. Comme elle le dit dans cet entretien, rien ne peut mieux aider à comprendre les questions d’inégalité de genres et à trouver des solutions que de lire des écrits féministes. Toutes des filles en jaune en fait définitivement partie. Je vous le recommande chaudement !

Sorcières : la puissance invaincue des femmes, de Mona Chollet

Publié le

Mon jour de publication habituel coïncide cette année avec la Journée internationale des droits des femmes. Si l’an dernier, j’avais consacré un billet expliquant pourquoi on ne doit pas parler de « Journée de la femme », cette année, je voulais vous partager une lecture que je recommande à toutes les femmes (et à tous les hommes aussi d'ailleurs...) et qui a éveillé encore plus ma conscience féministe.

J’ai entendu parler pour la première fois de cet essai de Mona Chollet il y a plusieurs années, lors d’un réveillon de Nouvel An. L’une de mes cousines (une superwoman féministe, pianiste et danseuse de pole qui se reconnaîtra si elle passe par ici) nous l’avait recommandé chaudement, expliquant qu’elle l’avait prêté à plusieurs de ses amies après l’avoir lu tellement il l’avait remuée. Ce n’est que quelques mois plus tard que je me suis enfin procuré ce livre et que j’ai à mon tour reçu en pleine face les faits choquants et incitant à la révolte qu’expose Mona Chollet. Passionnée dès les premières pages, j’ai senti maintes fois la colère monter en moi, une indignation croissante face au monde patriarcal dans lequel on vit et une tristesse infinie pour toutes ces femmes qui en ont payé le prix fort. Pour vous en faire un retour plus précis, j’ai relu cet essai la semaine dernière, prenant de multiples notes. Voici donc mon billet Croque-livre à propos de Sorcières : la puissance invaincue des femmes de Mona Chollet.

Mona Chollet, journaliste et essayiste franco-suisse dont j’avais déjà parlé dans un autre billet, entame cet essai par sa fascination pour les sorcières, une fascination que j’éprouve également depuis toute petite. Alors que l’autrice évoque Floppy Le Redoux, je repense de mon côté à la Sorcière Camomille, à celle de la rue Mouffetard de Pierre Gripari, à celle que je m’imaginais vivre dans l’ancienne volière du jardin et à celles que l’on croisait lors de nos excursions entre cousines sur le Sentier de l’étrange à Ellezelles, petit village de ma région connu pour son Sabbat des sorcières. L’arrivée de la saga Harry Potter à l’aube de mon adolescence n’a fait qu’alimenter cette admiration pour les sorcières, des femmes à la fois terrifiantes mais dont j’enviais inconsciemment la puissance. Loin d’être des personnages imaginaires, les sorcières étaient de vraies femmes. Mona Chollet rappelle que les chasses aux sorcières, qui sont reléguées au rang d’anecdotes dans les manuels d’histoire, ont été en réalité un véritable génocide. Elle compare ainsi le Malleus Maleficarum (ou Marteau des Sorcières) à Mein Kampf. Et ce n’est pas excessif. Ce traité démonologique purement misogyne publié vers la fin du XVe siècle a déclenché les chasses aux sorcières, incitant les inquisiteurs religieux et les tribunaux publics à torturer et à exterminer des lignées entières de femmes, certains villages suisses ou allemands ne comptant plus qu’une seule représentante du sexe féminin. Certes, des hommes aussi ont été accusés de sorcellerie, mais la grande majorité des victimes ont été des femmes. Pas des créatures imaginaires, dotées de pouvoirs magiques, mais des femmes qui étaient en dehors des normes de la société, des femmes indépendantes, savantes, puissantes… Cette chasse aux sorcières est loin d’être du passé. Mona Chollet part du principe que ses effets se font encore ressentir aujourd’hui. Par son essai, elle explore la postérité des chasses aux sorcières en Europe et aux États-Unis selon 4 aspects, donnant lieu à 4 chapitres.

Le chapitre 1, Une vie à soi. Le fléau de l’indépendance féminine, parle entre autres des discriminations que subissent les femmes célibataires et sans enfant, libres de toute injonction, en prenant pour exemple Gloria Steinem, icône du féminisme. Mona Chollet évoque, entre autres, le cliché de la fille à chat, animal type de la sorcière, que l’on considérait autrefois comme un serviteur du diable. Elle fait également un lien entre les féminicides conjugaux, qui surviennent généralement lorsque la femme annonce quitter la relation, et les bûchers sur lesquels on brûlait les sorcières, qui étaient bien souvent des femmes indépendantes.

Mona Chollet cite ainsi Pam Grossman

La sorcière est le seul archétype féminin qui détient un pouvoir par elle-même. Elle ne se laisse pas définir par quelqu’un d’autre. Épouse, sœur, mère, vierge, putain : ces archétypes sont fondés sur les relations avec les autres. La Sorcière, elle, est une femme qui tient debout toute seule.

Le chapitre 2, Le désir de la stérilité. Pas d’enfant, une possibilité, traite de l’obligation de la maternité et des conséquences sur la contraception et l’avortement, un chapitre qui m’avait fortement interpelée, étant childfree. On y apprend que, « [e]n Europe, le pouvoir politique a commencé à se montrer obsédé par la contraception, l’avortement et l’infanticide à partir de l’époque de la chasse aux sorcières. » Beaucoup de guérisseuses, qui aidaient les femmes à limiter les grossesses, ont subi d’abominables tortures durant les chasses aux sorcières. Mona Chollet note d’ailleurs la similitude entre les « pro-vie » qui sont favorables à la peine de mort et au port d’arme aux États-Unis avec les chasseurs de sorcières qui n’hésitaient pas à torturer les femmes enceintes ou les jeunes enfants. « La « vie » ne les passionne que lorsqu’il s’agit de pourrir celle des femmes. » Pour elle, le natalisme n’est pas un amour de l’humanité, mais une forme de pouvoir (Macron l'a prouvé dernièrement avec son « réarmement démographique »). Mona Chollet rappelle aussi la dimension raciste des politiques natalistes en France puisque des milliers d’avortements et de stérilisations forcées ont été commis dans les départements d’Outre-mer alors que les « bonnes » Françaises étaient encouragées à enfanter. Elle parle aussi de la fameuse horloge biologique et de l’apparition de ce terme, paru en 1978 dans un article du Washington Post intitulé L’horloge tourne pour la femme qui fait carrière. C’était donc l’autonomie des femmes qui était à nouveau visée… Elle termine le chapitre par le tabou ultime : le regret d’être mère.

Passage qui m’a personnellement parlé dans ce chapitre

Celles qui refusent la maternité sont aussi confrontées au préjugé selon lequel elles détestent les enfants, telles les sorcières dévorant à belles dents de petits corps rôtis durant le sabbat ou jetant un sort mortel au fils du voisin. […] Fatiguées des regards entendus ou des commentaires qu’elles suscitent (« Ça te va tellement bien » ; « Tu ferais une mère formidable ») dès qu’elles s’attendrissent devant un enfant ou le prennent dans leurs bras certaines préféreront afficher un dédain radical, quitte à passer pour des monstres.

Le chapitre 3, L’ivresse des cimes. Briser l’image de la vieille peau, m’a aussi fortement chamboulée. Dans la première partie, Mona Chollet partage le choc de se faire appeler pour la première fois Madame et non Mademoiselle et parle de l’invisibilisation des femmes plus âgées, même au sein des milieux féministes. Elle parle ensuite de « ce sentiment d’obsolescence programmée, de cette hantise de la péremption qui marque toute l’existence des femmes et qui leur est propre ». La pression de devenir mère avant 35 ans, le jeunisme ambiant à Hollywood, où « les stars féminines voient leur salaire augmenter jusqu’à l’âge de 34 ans, puis décroître rapidement ensuite, alors que leurs partenaires masculins atteignent leur salaire maximum à l’âge de 51 ans et conservent des revenus stables par la suite » ou encore l’acceptation sociale du goût des hommes pour les femmes plus jeunes alors que les femmes en couple avec un homme plus jeune sont automatiquement qualifiées de cougars. Elle explique aussi que les femmes âgées ont été les principales victimes des chasses aux sorcières « parce que celles-ci manifestaient une assurance intolérable ». Elle cite l’historien John Demos, pour qui le premier motif des accusations de sorcellerie contre les femmes d’âge moyen ou avancé en Nouvelle-Angleterre était leur « arrogance » à l’égard de leur mari. J’ai d’ailleurs appris l’existence de la bride de mégère, une sorte de muselière que l’on faisait porter aux femmes qui parlaient trop… Mona Chollet se penche ensuite sur l’abjection de la ménopause qu’éprouvent certains hommes. Elle cite notamment l’exemple d’une femme qui hésitait à prendre un traitement réputé cancérigène contre les troubles de la ménopause à qui le gynécologue avait sorti « Mieux vaut un cancer que la ménopause. Un cancer, au moins, ça se soigne. » Elle finit le chapitre sur la diabolisation de la sexualité des femmes plus âgées et le qualificatif « négligée » dont se voient attribuer les femmes laissant apparaître leurs cheveux gris ou blancs, rappelant à nouveau l’archétype de la sorcière.

Petit extrait de ce chapitre :

[D]e même que, à propos d’une célibataire, « pathétique » signifie en réalité « dangereuse », « négligée » ne signifierait-il pas en réalité « affranchie », « incontrôlable » ?

Le chapitre 4, Mettre ce monde cul par-dessus tête. Guerre à la nature, guerre aux femmes, est dédié à la domination de la nature des femmes à travers la médecine. Mona Chollet entame ce chapitre en s’interrogeant sur le contenu de ce que l’on enseigne à l’école et dans les universités : « pour des jeunes femmes, entrer à l’université implique d’assimiler un savoir, des méthodes et des codes qui, au fil des siècles, se sont constitués très largement sans elles (quand ce n’est pas contre elles) ». Elle remet en cause la manière « froide, carrée, objective, surplombante » de voir le monde et l’hégémonie des sciences dures alors que la physique quantique parle d’un monde « où les objets ne sont pas séparés, mais enchevêtrés les uns aux autres ; où l’on a d’ailleurs affaire plutôt à des flux d’énergie […] ; où […] l’on constate de l’irrégularité, de l’imprévisibilité, des « sauts » inexplicables », et confirme ainsi les intuitions des sorcières d’autrefois. C’est le « démenti sec à une vision du monde qui a pris son essor en particulier avec René Descartes, qui […] rêvait de voir les hommes se rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature » ». Elle enchaîne en faisant un parallèle entre l’asservissement de la nature et celui des femmes, à travers la médecine notamment. Elle explique la manière dont la médecine a écarté les femmes, et les a négligées au fil des siècles, un sujet dont traite le livre Unwell Women dont j’ai déjà parlé sur ce blog. « Une patiente est toujours suspectée d’affabuler, d’exagérer, d’être ignorante, émotive, irrationnelle. » L’extermination des guérisseuses et l’écart systématique des femmes du métier de médecin ont entraîné des conséquences désastreuses sur la santé des femmes. Mona Chollet cite, entre autres, l’invention du spéculum et du forceps, l’obligation pour les femmes d’accoucher en étant allongées alors que cette position n’est absolument pas naturelle, ou encore plusieurs médicaments ayant bousillé le corps des femmes au lieu de les soigner. Mona Chollet poursuit par l’apparition de la « solidarité subliminale » avec le Tumblr Je n’ai pas consenti au sujet de la maltraitance médicale. Elle termine son chapitre en parlant de l’écoféminisme qui vise 2 libérations à la fois (celle de la nature et celle des femmes), puis du mouvement #MeToo et de l’affaire Weinstein.

Dans la dernière partie, intitulée « Votre monde ne me convient pas », elle explique :

Tout à coup, avec cette parole et avec mille autres, on pressentait à quel point le monde vu par les femmes est différent du monde que l’on nous vend tous les jours.

Mona Chollet termine son essai en proposant un autre monde, un monde sans domination de la nature et des femmes, laissant nos corps et nos esprits libres d’exulter sans que cela ne soit plus assimilé « à un sabbat infernal ». En cette Journée internationale des droits des femmes, je vous recommande fortement de lire cet essai si cela n’est pas déjà fait et je pense à toutes celles qui ont été pourchassées, torturées, exécutées, noyées ou brûlées sur les bûchers, dont les cris font écho à ceux de toutes celles qui subissent encore aujourd’hui la domination des hommes dans le monde entier.