Mon jour de publication habituel coïncide cette année avec la Journée internationale des droits des femmes. Si l’an dernier, j’avais consacré un billet expliquant pourquoi on ne doit pas parler de « Journée de la femme », cette année, je voulais vous partager une lecture que je recommande à toutes les femmes (et à tous les hommes aussi d'ailleurs...) et qui a éveillé encore plus ma conscience féministe.
J’ai entendu parler pour la première fois de cet essai de Mona Chollet il y a plusieurs années, lors d’un réveillon de Nouvel An. L’une de mes cousines (une superwoman féministe, pianiste et danseuse de pole qui se reconnaîtra si elle passe par ici) nous l’avait recommandé chaudement, expliquant qu’elle l’avait prêté à plusieurs de ses amies après l’avoir lu tellement il l’avait remuée. Ce n’est que quelques mois plus tard que je me suis enfin procuré ce livre et que j’ai à mon tour reçu en pleine face les faits choquants et incitant à la révolte qu’expose Mona Chollet. Passionnée dès les premières pages, j’ai senti maintes fois la colère monter en moi, une indignation croissante face au monde patriarcal dans lequel on vit et une tristesse infinie pour toutes ces femmes qui en ont payé le prix fort. Pour vous en faire un retour plus précis, j’ai relu cet essai la semaine dernière, prenant de multiples notes. Voici donc mon billet Croque-livre à propos de Sorcières : la puissance invaincue des femmes de Mona Chollet.
Mona Chollet, journaliste et essayiste franco-suisse dont j’avais déjà parlé dans un autre billet, entame cet essai par sa fascination pour les sorcières, une fascination que j’éprouve également depuis toute petite. Alors que l’autrice évoque Floppy Le Redoux, je repense de mon côté à la Sorcière Camomille, à celle de la rue Mouffetard de Pierre Gripari, à celle que je m’imaginais vivre dans l’ancienne volière du jardin et à celles que l’on croisait lors de nos excursions entre cousines sur le Sentier de l’étrange à Ellezelles, petit village de ma région connu pour son Sabbat des sorcières. L’arrivée de la saga Harry Potter à l’aube de mon adolescence n’a fait qu’alimenter cette admiration pour les sorcières, des femmes à la fois terrifiantes mais dont j’enviais inconsciemment la puissance. Loin d’être des personnages imaginaires, les sorcières étaient de vraies femmes. Mona Chollet rappelle que les chasses aux sorcières, qui sont reléguées au rang d’anecdotes dans les manuels d’histoire, ont été en réalité un véritable génocide. Elle compare ainsi le Malleus Maleficarum (ou Marteau des Sorcières) à Mein Kampf. Et ce n’est pas excessif. Ce traité démonologique purement misogyne publié vers la fin du XVe siècle a déclenché les chasses aux sorcières, incitant les inquisiteurs religieux et les tribunaux publics à torturer et à exterminer des lignées entières de femmes, certains villages suisses ou allemands ne comptant plus qu’une seule représentante du sexe féminin. Certes, des hommes aussi ont été accusés de sorcellerie, mais la grande majorité des victimes ont été des femmes. Pas des créatures imaginaires, dotées de pouvoirs magiques, mais des femmes qui étaient en dehors des normes de la société, des femmes indépendantes, savantes, puissantes… Cette chasse aux sorcières est loin d’être du passé. Mona Chollet part du principe que ses effets se font encore ressentir aujourd’hui. Par son essai, elle explore la postérité des chasses aux sorcières en Europe et aux États-Unis selon 4 aspects, donnant lieu à 4 chapitres.
Le chapitre 1, Une vie à soi. Le fléau de l’indépendance féminine, parle entre autres des discriminations que subissent les femmes célibataires et sans enfant, libres de toute injonction, en prenant pour exemple Gloria Steinem, icône du féminisme. Mona Chollet évoque, entre autres, le cliché de la fille à chat, animal type de la sorcière, que l’on considérait autrefois comme un serviteur du diable. Elle fait également un lien entre les féminicides conjugaux, qui surviennent généralement lorsque la femme annonce quitter la relation, et les bûchers sur lesquels on brûlait les sorcières, qui étaient bien souvent des femmes indépendantes.
Mona Chollet cite ainsi Pam Grossman
La sorcière est le seul archétype féminin qui détient un pouvoir par elle-même. Elle ne se laisse pas définir par quelqu’un d’autre. Épouse, sœur, mère, vierge, putain : ces archétypes sont fondés sur les relations avec les autres. La Sorcière, elle, est une femme qui tient debout toute seule.
Le chapitre 2, Le désir de la stérilité. Pas d’enfant, une possibilité, traite de l’obligation de la maternité et des conséquences sur la contraception et l’avortement, un chapitre qui m’avait fortement interpelée, étant childfree. On y apprend que, « [e]n Europe, le pouvoir politique a commencé à se montrer obsédé par la contraception, l’avortement et l’infanticide à partir de l’époque de la chasse aux sorcières. » Beaucoup de guérisseuses, qui aidaient les femmes à limiter les grossesses, ont subi d’abominables tortures durant les chasses aux sorcières. Mona Chollet note d’ailleurs la similitude entre les « pro-vie » qui sont favorables à la peine de mort et au port d’arme aux États-Unis avec les chasseurs de sorcières qui n’hésitaient pas à torturer les femmes enceintes ou les jeunes enfants. « La « vie » ne les passionne que lorsqu’il s’agit de pourrir celle des femmes. » Pour elle, le natalisme n’est pas un amour de l’humanité, mais une forme de pouvoir (Macron l'a prouvé dernièrement avec son « réarmement démographique »). Mona Chollet rappelle aussi la dimension raciste des politiques natalistes en France puisque des milliers d’avortements et de stérilisations forcées ont été commis dans les départements d’Outre-mer alors que les « bonnes » Françaises étaient encouragées à enfanter. Elle parle aussi de la fameuse horloge biologique et de l’apparition de ce terme, paru en 1978 dans un article du Washington Post intitulé L’horloge tourne pour la femme qui fait carrière. C’était donc l’autonomie des femmes qui était à nouveau visée… Elle termine le chapitre par le tabou ultime : le regret d’être mère.
Passage qui m’a personnellement parlé dans ce chapitre
Celles qui refusent la maternité sont aussi confrontées au préjugé selon lequel elles détestent les enfants, telles les sorcières dévorant à belles dents de petits corps rôtis durant le sabbat ou jetant un sort mortel au fils du voisin. […] Fatiguées des regards entendus ou des commentaires qu’elles suscitent (« Ça te va tellement bien » ; « Tu ferais une mère formidable ») dès qu’elles s’attendrissent devant un enfant ou le prennent dans leurs bras certaines préféreront afficher un dédain radical, quitte à passer pour des monstres.
Le chapitre 3, L’ivresse des cimes. Briser l’image de la vieille peau, m’a aussi fortement chamboulée. Dans la première partie, Mona Chollet partage le choc de se faire appeler pour la première fois Madame et non Mademoiselle et parle de l’invisibilisation des femmes plus âgées, même au sein des milieux féministes. Elle parle ensuite de « ce sentiment d’obsolescence programmée, de cette hantise de la péremption qui marque toute l’existence des femmes et qui leur est propre ». La pression de devenir mère avant 35 ans, le jeunisme ambiant à Hollywood, où « les stars féminines voient leur salaire augmenter jusqu’à l’âge de 34 ans, puis décroître rapidement ensuite, alors que leurs partenaires masculins atteignent leur salaire maximum à l’âge de 51 ans et conservent des revenus stables par la suite » ou encore l’acceptation sociale du goût des hommes pour les femmes plus jeunes alors que les femmes en couple avec un homme plus jeune sont automatiquement qualifiées de cougars. Elle explique aussi que les femmes âgées ont été les principales victimes des chasses aux sorcières « parce que celles-ci manifestaient une assurance intolérable ». Elle cite l’historien John Demos, pour qui le premier motif des accusations de sorcellerie contre les femmes d’âge moyen ou avancé en Nouvelle-Angleterre était leur « arrogance » à l’égard de leur mari. J’ai d’ailleurs appris l’existence de la bride de mégère, une sorte de muselière que l’on faisait porter aux femmes qui parlaient trop… Mona Chollet se penche ensuite sur l’abjection de la ménopause qu’éprouvent certains hommes. Elle cite notamment l’exemple d’une femme qui hésitait à prendre un traitement réputé cancérigène contre les troubles de la ménopause à qui le gynécologue avait sorti « Mieux vaut un cancer que la ménopause. Un cancer, au moins, ça se soigne. » Elle finit le chapitre sur la diabolisation de la sexualité des femmes plus âgées et le qualificatif « négligée » dont se voient attribuer les femmes laissant apparaître leurs cheveux gris ou blancs, rappelant à nouveau l’archétype de la sorcière.
Petit extrait de ce chapitre :
[D]e même que, à propos d’une célibataire, « pathétique » signifie en réalité « dangereuse », « négligée » ne signifierait-il pas en réalité « affranchie », « incontrôlable » ?
Le chapitre 4, Mettre ce monde cul par-dessus tête. Guerre à la nature, guerre aux femmes, est dédié à la domination de la nature des femmes à travers la médecine. Mona Chollet entame ce chapitre en s’interrogeant sur le contenu de ce que l’on enseigne à l’école et dans les universités : « pour des jeunes femmes, entrer à l’université implique d’assimiler un savoir, des méthodes et des codes qui, au fil des siècles, se sont constitués très largement sans elles (quand ce n’est pas contre elles) ». Elle remet en cause la manière « froide, carrée, objective, surplombante » de voir le monde et l’hégémonie des sciences dures alors que la physique quantique parle d’un monde « où les objets ne sont pas séparés, mais enchevêtrés les uns aux autres ; où l’on a d’ailleurs affaire plutôt à des flux d’énergie […] ; où […] l’on constate de l’irrégularité, de l’imprévisibilité, des « sauts » inexplicables », et confirme ainsi les intuitions des sorcières d’autrefois. C’est le « démenti sec à une vision du monde qui a pris son essor en particulier avec René Descartes, qui […] rêvait de voir les hommes se rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature » ». Elle enchaîne en faisant un parallèle entre l’asservissement de la nature et celui des femmes, à travers la médecine notamment. Elle explique la manière dont la médecine a écarté les femmes, et les a négligées au fil des siècles, un sujet dont traite le livre Unwell Women dont j’ai déjà parlé sur ce blog. « Une patiente est toujours suspectée d’affabuler, d’exagérer, d’être ignorante, émotive, irrationnelle. » L’extermination des guérisseuses et l’écart systématique des femmes du métier de médecin ont entraîné des conséquences désastreuses sur la santé des femmes. Mona Chollet cite, entre autres, l’invention du spéculum et du forceps, l’obligation pour les femmes d’accoucher en étant allongées alors que cette position n’est absolument pas naturelle, ou encore plusieurs médicaments ayant bousillé le corps des femmes au lieu de les soigner. Mona Chollet poursuit par l’apparition de la « solidarité subliminale » avec le Tumblr Je n’ai pas consenti au sujet de la maltraitance médicale. Elle termine son chapitre en parlant de l’écoféminisme qui vise 2 libérations à la fois (celle de la nature et celle des femmes), puis du mouvement #MeToo et de l’affaire Weinstein.
Dans la dernière partie, intitulée « Votre monde ne me convient pas », elle explique :
Tout à coup, avec cette parole et avec mille autres, on pressentait à quel point le monde vu par les femmes est différent du monde que l’on nous vend tous les jours.
Mona Chollet termine son essai en proposant un autre monde, un monde sans domination de la nature et des femmes, laissant nos corps et nos esprits libres d’exulter sans que cela ne soit plus assimilé « à un sabbat infernal ». En cette Journée internationale des droits des femmes, je vous recommande fortement de lire cet essai si cela n’est pas déjà fait et je pense à toutes celles qui ont été pourchassées, torturées, exécutées, noyées ou brûlées sur les bûchers, dont les cris font écho à ceux de toutes celles qui subissent encore aujourd’hui la domination des hommes dans le monde entier.

