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Un livre primé écrit par l’IA ?

Je savais que j’allais parler de l’IA cette semaine après avoir reçu un e-mail ironique du Grand Prédateur Technologique ayant pour en-tête «Votre traducteur personnel» et après être tombée sur la vidéo d’un professeur désespéré de voir que ses élèves recopient bêtement ce que leur sort l’IA sans réfléchir une seconde à ce qu’ils écrivent. C’est finalement ma tante Dominique (merci 😊) qui m’a soufflé hier le sujet de mon billet, en me parlant du scandale autour du roman C’était ça ou mourir de Thélyson Orélien. Fraîchement auréolé du prix Fnac 2026, cet auteur québécois d’origine haïtienne a été accusé d’avoir utilisé l’IA pour écrire ce livre à grand succès. Cette histoire qui fait grand bruit dans le monde de l’édition m’a renvoyée à une mauvaise expérience vécue il y a 2 ans, alors que le Grand Prédateur Technologique commençait à faire ses premières vagues. J’avais donc envie de donner mon avis et de partager mon vécu.

Photo de Markus Winkler sur Pexels

Sorti le 19 août 2026 aux éditions Grasset, le premier roman de Thélyson Orélien s’est rapidement imposé sur les devantures des librairies et dans le haut des classements des meilleures ventes de livres en France. À peine un mois plus tard, le 21 septembre, la Fnac lui décerne son prix du roman 2026. Le succès est tel que l’ouvrage est en lice pour le prestigieux prix Goncourt, avant d’être retiré brutalement de la sélection aujourd’hui. La cause ? Un message publié sur X sous le compte «Balance ton Claude» indiquant que C’était ça ou mourir avait été rédigé presque intégralement par une intelligence artificielle, une accusation avançant pour preuve le résultat à 100% d’utilisation d’une IA obtenu par le logiciel de détection Pangram. Ce tweet crée un véritable raz-de-marée dans le milieu littéraire, poussant l’Académie Goncourt à retirer de sa sélection le roman de Thélyson Orélien ce vendredi 25 septembre. Succès non mérité ou racisme déguisé ? Le débat est ouvert…

Que Thélyson Orélien ait véritablement utilisé l’IA ou non, cette accusation m’a renvoyée au sentiment de frustration intense que j’ai éprouvé il y a 2 ans, quelques mois avant de perdre l’un de mes principaux revenus depuis le début de mon activité à cause de l’engouement pour l’intelligence artificielle. La rentrée de 2024 avait été rude, l’un des gros clients de l’agence de rédaction avec qui je collaborais depuis plus de 10 ans exigeant que les rédacteurs et rédactrices travaillant sur ses textes utilisent l’IA, avant de revenir sur sa décision, déçu par la mauvaise qualité des nouveaux contenus. Il a voulu ensuite retourner à la rédaction classique (moment de joie), et c’est là que le cauchemar a commencé… Je n’ai jamais eu autant de retours sur mes textes qu’à partir de ce moment-là. Le client cherchait par tous les moyens à réduire ses coûts et analysait chaque texte à l’aide de logiciels de détection de contenus générés par IA, très peu fiables à l’époque. Chaque texte était ainsi accusé d’avoir été rédigé par une intelligence artificielle, prétextant que certaines tournures de phrase, expressions, voire des mots totalement normaux que j’employais depuis des années dans les textes pour ce client, étaient une preuve de l’utilisation de l’IA (alors que je la fuyais comme la peste…). Les PM de l’agence essayaient de nous soutenir mais, pour ne pas perdre ce gros client, n’arrêtaient pas de donner de nouvelles consignes, de plus en plus insensées. Toute une série de mots ont ainsi été interdits car ils faisaient trop «IA». Mais en quoi un mot fait-il plus IA qu’un autre ??? L’IA s’appuie sur des contenus créés par des êtres humains, sur une langue qui existe depuis des siècles, et elle inventerait des mots ou des expressions ??? Je devenais folle ! Je n’ai jamais passé autant de temps à réécrire des textes, des heures et des heures de travail, qui n’auront finalement été payées dans leur entièreté que cette année, la boîte de rédaction se retrouvant en grandes difficultés financières depuis 2 ans.

Dans le scandale autour du roman de Thélyson Orélien, je me sens ainsi un peu tiraillée entre les deux positions du débat. D’un côté, je me mets à la place de l’écrivain qui, s’il n’a véritablement pas utilisé l’IA, doit éprouver ce même sentiment de frustration et de découragement extrêmes de voir son travail piétiné par des gens qui croient que l’intelligence artificielle est supérieure ou de savoir que, peu importe le temps passé à remanier des phrases, à puiser dans son propre vécu, à partager ses émotions, il y aura désormais toujours un doute quant à leur authenticité chez certains lecteurs. De l’autre, si l’auteur a véritablement rédigé son texte avec l’IA sans l’avouer, je me sentirais trahie de ne pas avoir été au moins informée de cette aide. Et en même temps, tout nous pousse aujourd’hui à utiliser l’IA, qu’on le veuille ou non, et à l’apprivoiser si l’on ne veut pas rester de côté. L’une de mes belles-sœurs disait encore l’autre jour que dans sa boîte, on leur assénait régulièrement «Do AI or die», soit, pour faire un parallèle avec le titre du roman de Thélyson Orélien, «C’est utiliser l’IA ou mourir». Moi-même, si frileuse à cette idée, j’ai fini par l’employer dans mon travail, non pas pour rédiger ou traduire à ma place (car cela serait me priver de ce que j'aime faire par-dessus tout et que je tiens à maintenir mon cerveau en forme), mais simplement pour m’aider à trouver des informations, à comprendre certains sujets plus complexes, à réfléchir à une tournure de phrase qui me donne du fil à retordre ou à retrouver un terme qui me reste sur le bout de la langue, par exemple. Bref, je l’utilise comme un outil, tout en continuant à consulter principalement des sources fiables, comme mon guide Meertens ou les bases de données terminologiques des institutions européennes ou d’autres domaines spécialisés.

Enfin, le sentiment qui m’anime le plus, c’est une sorte de tristesse face à ce nouveau monde où l’on consomme du contenu sans plus savoir à 100% s’il est authentique ou non et où certaines personnes ont plus de mal à croire aux merveilles (qu'elles soient visuelles, musicales, littéraires, artistiques…) que peuvent réellement créer des êtres humains. Et je trouve un peu dommage qu’un roman abordant un thème aussi important et profondément humain que la migration se retrouve au cœur de ce scandale. Et vous, qu’en pensez-vous ? Avez-vous lu ou comptez-vous lire C’était ça ou mourir ?

Yellowface, de R. F. Kuang

Comme il va me falloir un petit peu de temps pour faire le tri dans mes photos de vacances et vous écrire ma carte postale de Crète, je vous écris un billet Croque-Livre sur le roman qui était discuté lors de ma première expérience dans un club de lecture. Il m’avait particulièrement intéressée car son action se déroule dans le monde de l’édition. J’avais donc envie d’en parler sur ce blog.

Le cinquième roman de Rebecca F. Kuang raconte l’histoire de June Hayward, une autrice américaine en manque de succès, et de son amie Athena Liu, une écrivaine d’origine asiatique en pleine ascension qui décède accidentellement en sa présence. June profite de cette mort inopinée pour récupérer le manuscrit du futur roman d’Athena, le remanier et le publier sous le nom de Juniper Song. Alors que le roman connaît un succès fulgurant, les soupçons autour de l’identité réelle de l’autrice du livre s’intensifient, entraînant June dans une spirale paranoïaque sans toutefois jamais lui faire prendre conscience de son racisme ordinaire.

Le titre, Yellowface, est particulièrement bien choisi. Signifiant « grimage en jaune », il fait référence à la pratique de maquiller grossièrement en jaune des acteurs blancs pour qu’ils puissent incarner un personnage asiatique. C’est exactement la même pratique que le blackface, « grimage en noir », plus connu dans nos contrées (dont le Père Fouettard est un bel exemple en Belgique). Cette pratique est bien évidemment raciste puisqu’elle consiste à caricaturer toute une population et à véhiculer des stéréotypes dénigrants. En reprenant le manuscrit d’Athena Liu, qui traite d’un sujet historique chinois particulièrement pointu, et en le publiant sous un nom à consonance asiatique, June Hayward s’approprie l’identité de tout un peuple et y ajoute ses propres préjugés en remaniant le texte à sa sauce (blanche). À travers ce satire, Rebecca F. Kuang dénonce le manque de diversité et le racisme subi par les personnes asiatiques dans le monde de l’édition.

Si le personnage de June est particulièrement détestable, je n’ai pas pu m’empêcher par moment d’avoir pitié d’elle. Plusieurs passages du roman sont consacrés à son amour de l’écriture et son envie de réussir dans le monde de l’édition, dont Rebecca F. Kuang dévoile les coulisses, suscitant mon intérêt. Je ne pouvais par exemple par rester insensible à cet extrait, dans lequel June explique qu’elle ne peut pas s’imaginer arrêter d’écrire :

[...] I can't quit the one thing that gives meaning to my life. Writing is the closest thing we have to real magic. Writing is creating something out of nothing, is opening doors to other lands. Writing gives you power to shape your own world where the real one hurts too much. To stop writing would kill me.

Ma traduction : « Je ne peux pas abandonner la seule chose qui donne du sens à ma vie. Écrire est ce que l’on a de plus proche de la vraie magie. Écrire, c’est créer quelque chose à partir de rien, c’est ouvrir des portes vers d’autres contrées. Écrire vous donne le pouvoir de façonner votre propre monde quand le monde réel fait trop souffrir. Arrêter d’écrire me tuerait. »

J’ai beaucoup aimé ce roman, qui permet de plonger dans le monde de l’édition tout en faisant prendre conscience du racisme ambiant de l’industrie du livre. Je l’ai dévoré dans sa version originale anglaise, mais vous pouvez le lire dans sa version française sous la traduction de Michel Pagel. Je pense vous reparler de Rebecca F. Kuang dans un autre billet Croque-Livre car cela fait des mois que j’attends de pouvoir entamer Babel, son roman fantasy qui parle de… traduction 😁