Comme il va me falloir un petit peu de temps pour faire le tri dans mes photos de vacances et vous écrire ma carte postale de Crète, je vous écris un billet Croque-Livre sur le roman qui était discuté lors de ma première expérience dans un club de lecture. Il m’avait particulièrement intéressée car son action se déroule dans le monde de l’édition. J’avais donc envie d’en parler sur ce blog.


Le cinquième roman de Rebecca F. Kuang raconte l’histoire de June Hayward, une autrice américaine en manque de succès, et de son amie Athena Liu, une écrivaine d’origine asiatique en pleine ascension qui décède accidentellement en sa présence. June profite de cette mort inopinée pour récupérer le manuscrit du futur roman d’Athena, le remanier et le publier sous le nom de Juniper Song. Alors que le roman connaît un succès fulgurant, les soupçons autour de l’identité réelle de l’autrice du livre s’intensifient, entraînant June dans une spirale paranoïaque sans toutefois jamais lui faire prendre conscience de son racisme ordinaire.
Le titre, Yellowface, est particulièrement bien choisi. Signifiant « grimage en jaune », il fait référence à la pratique de maquiller grossièrement en jaune des acteurs blancs pour qu’ils puissent incarner un personnage asiatique. C’est exactement la même pratique que le blackface, « grimage en noir », plus connu dans nos contrées (dont le Père Fouettard est un bel exemple en Belgique). Cette pratique est bien évidemment raciste puisqu’elle consiste à caricaturer toute une population et à véhiculer des stéréotypes dénigrants. En reprenant le manuscrit d’Athena Liu, qui traite d’un sujet historique chinois particulièrement pointu, et en le publiant sous un nom à consonance asiatique, June Hayward s’approprie l’identité de tout un peuple et y ajoute ses propres préjugés en remaniant le texte à sa sauce (blanche). À travers ce satire, Rebecca F. Kuang dénonce le manque de diversité et le racisme subi par les personnes asiatiques dans le monde de l’édition.
Si le personnage de June est particulièrement détestable, je n’ai pas pu m’empêcher par moment d’avoir pitié d’elle. Plusieurs passages du roman sont consacrés à son amour de l’écriture et son envie de réussir dans le monde de l’édition, dont Rebecca F. Kuang dévoile les coulisses, suscitant mon intérêt. Je ne pouvais par exemple par rester insensible à cet extrait, dans lequel June explique qu’elle ne peut pas s’imaginer arrêter d’écrire :
[...] I can't quit the one thing that gives meaning to my life. Writing is the closest thing we have to real magic. Writing is creating something out of nothing, is opening doors to other lands. Writing gives you power to shape your own world where the real one hurts too much. To stop writing would kill me.
Ma traduction : « Je ne peux pas abandonner la seule chose qui donne du sens à ma vie. Écrire est ce que l’on a de plus proche de la vraie magie. Écrire, c’est créer quelque chose à partir de rien, c’est ouvrir des portes vers d’autres contrées. Écrire vous donne le pouvoir de façonner votre propre monde quand le monde réel fait trop souffrir. Arrêter d’écrire me tuerait. »
J’ai beaucoup aimé ce roman, qui permet de plonger dans le monde de l’édition tout en faisant prendre conscience du racisme ambiant de l’industrie du livre. Je l’ai dévoré dans sa version originale anglaise, mais vous pouvez le lire dans sa version française sous la traduction de Michel Pagel. Je pense vous reparler de Rebecca F. Kuang dans un autre billet Croque-Livre car cela fait des mois que j’attends de pouvoir entamer Babel, son roman fantasy qui parle de… traduction 😁