Si vous suivez l’actualité, vous n’êtes pas sans savoir que Londres a accueilli, il y a une semaine, l’une des plus grandes marches d’extrême-droite de son histoire. Le Royaume-Uni est mon pays d’adoption et voir une partie de son peuple manifester contre l’immigration est un coup dans le cœur. À la tristesse de voir ce monde devenir de plus en plus fermé sur lui-même s’ajoute la colère face à cette bêtise et de nouveau face à ces mots qu’on utilise à tort et à travers…

Passons les portraits brandis en tant que martyr de l’extrémiste américain qui s’est fait tuer par plus extrémiste que lui ou l’intervention vidéo du soi-disant génie qui a l’étrange maladie de faire involontairement des saluts nazis et focalisons-nous sur l’invité d’honneur français, qui n’était autre que le Monsieur-Je-Me-Crois-Plus-Intelligent-Que-Tout-Le-Monde à la tête de gnome (je suis sûre que vous avez l’image…). J’ai entendu une petite partie de son discours et ça m’a hérissé le poil :
« Vous et nous, le peuple anglais et le peuple français sommes confrontés au même danger mortel. Vous et nous sommes colonisés par nos anciennes colonies. »
On va zapper le passage drama queen du « danger mortel » (alors qu'il n'y a rien de plus dangereux et mortel que les attaques de partisans de l'extrême-droite...) et se concentrer sur la deuxième phrase. La France et l’Angleterre seraient « colonisées ». Mais ça veut dire quoi « coloniser » au juste ?
Larousse : 1. Transformer un pays en une colonie, en un territoire dépendant d’une métropole. 2. Peupler un pays, une région de colons : les Anglais ont colonisé l’Australie. 3. Mettre un pays sous sa dépendance économique. 4. Occuper un lieu, l’envahir en s’installant en grand nombre dans des résidences secondaires, des propriétés : Les mauvais feuilletons colonisent le petit écran.
Le Robert : 1. Peupler de colons. 2. Faire d’un pays une colonie. 3. (au figuré) Envahir ; être omniprésent dans (un lieu, un domaine).
Alors, certes, les 3e et 4e définitions peuvent s’appliquer à l’Angleterre, et à Londres en particulier. Les étrangers, dont je fais partie, s’installent depuis toujours en grand nombre dans la capitale du Royaume-Uni, bien que beaucoup l’aient fuie depuis le Brexshit. C’est vrai aussi qu’il y a de plus en plus de kebabs, de restaurants indiens et de buffets asiatiques (de même que de grandes chaînes américaines, d’ailleurs, mais bizarrement, ça pose moins problème…). Oui, on peut entendre de l’espagnol, du bengali, du chinois ou du français dans le métro londonien, tout comme l’on peut y croiser, sur le même trajet, des femmes voilées, arborant des motifs africains colorés ou vêtues de salwar kameez. Mais est-ce que les Anglais ont disparu pour autant, tout comme le sont aujourd’hui d’innombrables peuples amérindiens ? NON.
Comment l’ignoble petit gnome français ose-t-il comparer la vague d’immigration actuelle aux colonies des siècles passés ? Certes, beaucoup de ces immigré.e.s arrivent par la mer, à l’instar des colons d’autrefois. Leurs intentions sont-elles toutefois similaires ? Les immigrés ont-ils imposé leur religion aux Britanniques comme l’ont fait les Britanniques, les Français, les Belges, les Portugais ou les Espagnols aux autochtones des territoires qu’ils ont envahis ? Ont-ils détruit des temples, exploité les terres, volé les richesses locales, appauvri les autochtones ? Ont-ils violé, mutilé, tué des Britanniques ? Et qu’on ne vienne pas me parler de ces quelques histoires de viols commis par des immigrés, c’est juste un moyen de détourner le public sur le véritable problème : la domination masculine au sein de nos propres foyers et la misogynie ancrée depuis des siècles dans le monde entier (mais c’est un autre débat). Les immigré.e.s d’aujourd’hui ont-ils ou elles l’intention de faire des îles britanniques la colonie de leur pays d’origine ? Clairement pas. Beaucoup cherchent simplement une vie meilleure, fuient des conditions déplorables, ou veulent rejoindre leurs proches.
Comparer l’immigration actuelle aux colonies des grands empires d’antan, c’est un peu comme crier à l’antisémitisme face aux appels à la paix sur la bande de Gaza. Toujours ce côté « drama queen »… Et quand bien même ce serait le cas, que les anciennes colonies colonisent leurs anciens envahisseurs, ce ne serait qu’une question de karma, non ?
J’ai toujours adoré Londres pour son cosmopolitisme, le fait d’accéder à autant de cultures différentes dans une seule ville, et d’assister au mélange de ces peuples et aux richesses qui en découlent. Les manifestants britanniques de cette marche devraient s’en rappeler, eux qui entonnaient des chansons de Queen, l’un des groupes britanniques les plus emblématiques dont l’inégalable chanteur venait tout droit de… Zanzibar. Nos ancêtres ont voulu voyager et conquérir le monde, à nous d’en vivre les conséquences et arrêtons d’accuser les immigré.e.s de tous nos malheurs !