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J’avais 8 ans…

La semaine dernière, la Belgique a commémoré la Marche Blanche, qui avait rassemblé plus de 300 000 personnes dans les rues de Bruxelles le 20 octobre 1996 en soutien aux familles de Julie, Mélissa, An, Eefje, Laetitia et Sabine… Six prénoms qui ont hanté une partie de mon enfance, une période où une part de mon insouciance s’est envolée et qui est remontée directement à la surface de mes souvenirs en revoyant au journal télévisé ce torrent de personnes tenant des ballons blancs et le visage en pleurs de Sabine qui remercie la foule. À la veille d’Halloween, j’avais besoin d’exorciser ces fantômes et ce « monstre » qui les a molestées…

Photo de Ilya Perelude

Je pense que je n’oublierai jamais les photos de Julie et Mélissa, l’une avec son blouson bicolore et son serre-tête, l’autre aux cheveux longs avec son pull rouge et ses jolies boucles d’oreille. Elles avaient quasiment le même âge que moi. Leurs photos étaient placardées partout, même dans ma petite école, et elles passaient régulièrement à la télévision. Je revois aussi très bien les visages de leurs parents, les traits tirés par l’inquiétude et la colère qu’ils ressentaient face à la lenteur de l’enquête. Je me rappelle aussi la peur que j’ai ressentie aux sorties d’école peu après ça… Pour contexte, mon école primaire se trouvait juste derrière chez moi, je devais marcher quelques minutes pour rentrer à la maison et j’étais toujours accompagnée sur la moitié du chemin avec ma meilleure amie de l’époque, qui vivait dans la même rue. Avec des mots d’enfants, on s’était demandé s’il y avait un risque d’être enlevées là, dans notre petit village… Puis Sabine a été kidnappée, à environ 15 minutes à pied de la maison de ma grand-mère paternelle, sur un chemin où ma marraine nous emmenait parfois en balade, ma sœur et moi. La peur a subitement monté d’un cran. Je me souviens d’ailleurs d’une après-midi où j’avais retrouvé ma meilleure amie dehors pour jouer dans la rue, comme on en avait l’habitude dans notre petit village (non loin, lui aussi, du lieu de disparition de Sabine) et de nouveau cette inquiétude. Est-ce qu’on est vraiment en sécurité ici ? Peu après, il y a eu l’enlèvement de Laëtitia, qui a confirmé que le kidnappeur utilisait une camionnette blanche. Un véhicule commun en apparence, mais qui a traumatisé toute ma génération. Je pense que je suis loin d’être la seule enfant ayant grandi dans les années 1990 qui ressent encore une sorte de malaise en entrant seul.e dans une rue et qu’une camionnette blanche passe… Le mois d’août 1996 aura heureusement été marqué par une bonne nouvelle avec la libération de Sabine et de Laetitia. Je me souviens parfaitement du soulagement de voir Sabine retrouver sa famille. Puis de l’espoir de retrouver également Julie et Mélissa, suivi de l’abattement total quand on a appris qu’elles étaient mortes… J’étais encore petite, mais je me rappelle la colère que j’avais ressentie en apprenant que des policiers avaient entendu leurs voix lors d’une perquisition chez Dutroux et qu’ils n’avaient pas cherché plus loin. Puis 7 ans ont passé et il y a eu le procès, où l’on a découvert toutes les horreurs subies par les victimes. J’étais adolescente à ce moment-là et je pensais encore que les pédophiles et les violeurs étaient des « monstres » rares, qui se déplaçaient en camionnette blanche et qui emprisonnaient leurs victimes dans leur cave. Mais j’ai grandi…

Depuis, il y a eu #MeToo, qui a permis la libération de la parole des femmes, puis des victimes de violences sexuelles en général. J’ai ainsi découvert que les pédophiles, tout comme les violeurs, n’étaient pas tous des prédateurs qui rodent dans la rue et attaquent des inconnues… Non, les pédophiles et les violeurs ont parfois le visage d’un chanteur vedette, d’une star de cinéma, d’un présentateur télé, d’un prêtre ou de tout homme ayant une once de notoriété ou de pouvoir suffisante pour lui donner l’impression qu’il a le droit de toucher et d’agresser des femmes, surtout quand elles sont jeunes, voire très jeunes… Un comportement souvent expliqué par la société plus « permissive » de l’époque, preuve en sont les œuvres à tendance pédophile de nombreux grands artistes. Puis 2021 est arrivé avec #MetooInceste et un déferlement de témoignages glaçants. Parce que oui, bien plus souvent qu’on ne croit, le « monstre » vit sous le même toit que sa victime ou prend les traits d’un oncle, d’un grand-père, d’un ami de la famille, d’une personne qu’on connaît bien et qui inspire confiance. Certes, ils ne kidnappent pas leurs victimes à l’image de Dutroux, mais ils leur font vivre un calvaire tout aussi intenable. D’après un sondage réalisé pour le collectif Patouche, 7 % des Belges déclarent avoir été victimes d’inceste. En France, le dernier rapport de la commission d’enquête de l’assemblée nationale sur le traitement judiciaire des violences sexuelles incestueuses parentales commises contre les enfants indique que près de 160 000 enfants sont victimes chaque année d’inceste ou de violences sexuelles et que « l’agresseur appartient à la famille » dans 81 % des cas. Alors, oui, les « monstres » comme Dutroux existent et il faut continuer de dire aux enfants de « ne pas accepter de bonbons de la part d’inconnus », mais il faut aussi prendre conscience que le loup est souvent déjà au sein de la bergerie et rester attentif et attentive à tous les signes qui peuvent indiquer un mal-être.

Je termine ce billet en ayant une énorme pensée pour les familles des victimes de bourreaux tels que Dutroux et pour tous ces petits anges dont l’innocence et la vie ont été volées bien trop tôt, mais aussi à toutes les victimes d’actes de violence sexuelle au sein-même de leur foyer ou de leur cercle familial et dont la parole n’est pas encore assez entendue.