Je n’ai pas écrit de billet vendredi dernier car je savais que j’allais vous publier un article ce 30 septembre à l’occasion de la Journée internationale de la traduction. Après vous avoir parlé des livres les plus traduits au monde et raconté la vie de saint Jérôme de Stridon, j’avais envie de sortir quelques-un.e.s de ces travailleurs et travailleuses de l’ombre que sont les traducteurs et les traductrices.

Si la grande majorité des traducteurs et traductrices sont resté.e.s caché.e.s dans les coulisses, plusieurs ont été mis.e.s sur le devant de la scène. Commençons par les plus célèbres avec Martin Luther, ce prêtre allemand né à la fin du XVe siècle qui a établi les bases du protestantisme en traduisant la Bible en allemand, et le Néerlandais Érasme, autre théologien du XVe siècle, qui a repris le travail de saint Jérôme et a retraduit en latin le Nouveau Testament grec. Bien d’autres traducteurs (principalement des hommes…) ont contribué à la diffusion des croyances du monde entier, mais la traduction a aussi servi à faire découvrir la littérature de différentes régions de notre planète. Comme l’écriture et la traduction sont des activités connexes, il est fréquent que des écrivain.e.s goûtent à la traduction avant d’écrire leurs propres ouvrages ou profitent de leurs connaissances linguistiques pour traduire des œuvres d’homologues qu’ils ou elles admirent. Ainsi, Charles Baudelaire a fait connaître en France les poèmes de l’Américain Edgar Allan Poe, l’écrivain italien Umberto Eco a traduit dans sa langue maternelle les fameux Exercices de style du romancier français Raymond Queneau et l’autrice belge Marguerite Yourcenar s’est attelée à la traduction des Vagues de l’Anglaise Virginia Woolf (bien que beaucoup qualifient son travail d'adaptation et non de traduction vu que Marguerite a conservé son propre style d'écriture plutôt que de coller à celui de Virginia). Citons également Samuel Beckett, le dramaturge, écrivain et poète irlandais qui a traduit en français ses propres œuvres, dont En attendant Godot.
Aux côtés de la religion et de la littérature, de grandes théories scientifiques ou philosophiques ont été propagées grâce à des traducteurs et traductrices méconnu.e.s. On doit ainsi à Adélard de Bath, Jean de Séville et Gérard de Crémone, entre autres, la traduction en latin de nombreux travaux scientifiques arabes et grecs au XIIe siècle, permettant de transmettre et d’utiliser ces précieuses connaissances en médecine, sciences naturelles ou mathématiques dans toute l’Europe. Autre exemple, la philosophe et scientifique française Clémence Royer a fait connaître la théorie de Charles Darwin dans le monde francophone en traduisant L’Origine des espèces au XIXe siècle. Citons également le couple de psychanalystes britanniques James et Alix Strachey, dont la traduction de toutes les œuvres de Sigmund Freud, qu’ils côtoyaient, a servi de référence pour les traductions ultérieures du travail du fondateur de la psychanalyse dans d’autres langues.
Traduire peut aussi être politique et j’avais envie de citer 3 traductrices qui ont pu faire avancer des causes sociales. Eleanor Marx, la fille de Karl, a participé à la lutte ouvrière en traduisant en anglais les œuvres de son père au XIXe siècle. À la même époque, sur le continent américain, Mary Louise Booth a lutté contre l’esclavage en traduisant en une semaine Un Grand Peuple qui se lève d’Agénor de Gasparin, s’attirant les éloges du président Abraham Lincoln. Plus proche de notre époque, au XXe siècle, Charlotte H. Bruner a consacré toute sa vie à promouvoir la littérature africaine aux États-Unis en traduisant des œuvres d’écrivaines africaines. Je ne peux évidemment pas oublier les traductrices qui ont œuvré et lutté pour le féminisme à travers leur travail, comme les Canadiennes Barbara Godard, qui a traduit en anglais les textes de grandes autrices canadiennes francophones, Susanne de Lotbinière-Harwood, qui a écrit Re-belle et infidèle : la traduction comme pratique de réécriture au féminin, et Luise von Flotow, dont le travail est axé sur les questions de genre et le féminisme dans la traduction.
Pour découvrir d’autres noms de traducteurs et traductrices qui ont changé le monde, je vous invite à lire cet article d’Actualitté dont je me suis inspirée.
Je ne pouvais pas terminer mon billet sans citer plusieurs traducteurs francophones contemporains dont j’admire le travail :
- Olivier Mannoni, célèbre pour avoir traduit Mein Kampf, un travail éprouvant dont il parle dans son essai Traduire Hitler.
- André Markowicz, qui a retraduit les œuvres de grands auteurs russes, dont Gogol, Pouchkine, Dostoïevksi, et qui parle de son travail dans son journal de traduction Partages.
- Jean-Michel Déprats, traducteur et metteur en scène surtout connu pour avoir traduit les œuvres complètes de Shakespeare.
- Jean-François Ménard, qui a probablement bercé votre adolescence si vous avez lu en français les 7 tomes d’Harry Potter.
À cette époque où l’on cherche à remplacer les traducteurs et traductrices humain.e.s par l’IA, je trouvais important de mettre en lumière toutes ces personnes qui ont contribué à relier les peuples et de remettre en avant l’importance de la traduction, qui lie depuis toujours les êtres humains par la quête de sens et qui devrait rester la plus humaine possible pour ne pas perdre son sens…
Bonne fête et force et courage à toutes et à tous mes collègues de la traduction !