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La menace de l’IA

Ces derniers jours, l’intelligence artificielle a été au cœur de diverses discussions. J’ai tout d’abord eu des nouvelles d’une ancienne camarade de classe, également traductrice, qui me demandait si j’avais ressenti un changement ces dernières années en raison de la présence de plus en plus grande de la traduction automatique. Quelques jours plus tard, sur le groupe Facebook des anciens diplômés de ma faculté de traduction, une personne a partagé cet article, traitant de la dégradation des conditions de travail des traducteurs littéraires depuis, je cite, « l’arrivée sur le marché de puissants outils de traduction automatique dopés à l’IA ». J’avais déjà parlé du spectre de ChatGPT dans un autre billet, mais j’ai besoin de vider un peu mon sac.

Naïve comme je suis, je croyais que la traduction littéraire serait épargnée par la traduction automatique. Une œuvre écrite qui aura été en gestation pendant des mois dans l’esprit d’un auteur ou d’une autrice ne peut quand même pas être traduite par une machine… Or, si vous avez lu l’article, vous apprendrez que les éditeurs ont de plus en plus recours à la post-édition (c'est-à-dire un texte déjà traduit de manière automatique puis révisé par un traducteur) et en profitent pour baisser allègrement le tarif des traducteurs, alors que ceux-ci ont vu leurs heures de travail se multiplier en raison de l’utilisation de l’IA. Les non-initié(e)s se demandent peut-être pourquoi un outil censé faciliter la tâche des traducteurs rend leur travail chronophage. Imaginez-vous qu’un livre est comme une tapisserie, que son auteur a tissée méticuleusement pendant des mois, choisissant soigneusement les fils, les couleurs pour lui donner tout son éclat. L’outil de post-édition va recréer cette tapisserie à toute vitesse, puisant dans une mémoire de traduction des phrases similaires et reprenant la manière dont elles ont été traduites. Les traducteurs littéraires se retrouvent donc face à une tapisserie certes jolie à première vue, mais avec de nombreux défauts (contre-sens, glissements de sens, niveaux de langage inappropriés, illogismes...). Ils sont alors contraints de tout démêler pour retrouver les bons fils de la trame. Ils perdent aussi ce qui fait tout l’attrait de ce métier à mon sens : pouvoir se glisser dans la peau de l’auteur et jongler avec les mots pour trouver la meilleure façon de transmettre l’œuvre. Autre pratique choquante, certains éditeurs cachent complètement le fait que l’IA a été utilisée pour traduire leurs livres. S’il vous arrive de trouver une version française mal écrite, ne jetez donc pas directement la pierre au traducteur ou à la traductrice…

Outre ces pratiques honteuses qui mettent encore plus à mal ces travailleurs bien trop souvent mis dans l’ombre, et qui menacent toutes les branches de mon métier d’ailleurs, la fascination des gens pour l’IA m’attriste. Certains s’amusent à partager des images entièrement générées par l’IA, d’autres se reposent entièrement sur ChatGPT pour écrire leurs e-mails, d’autres encore font appel à des outils de création basés sur l’intelligence artificielle pour composer des morceaux de musique, sans y voir de problème. Alors oui, on gagne en productivité, en temps et certains font de belles économies d’argent, mais on perd un élément essentiel : l’humain. Certes, on dit que l’erreur est humaine. Nous sommes tous imparfait(es). Mais l’humain peut aussi faire de grandes choses avec du temps, de la réflexion, de l’imagination. Si l’IA peut faciliter notre vie, elle risque aussi de nuire, selon moi, à notre capacité de penser, de réfléchir, d’imaginer, de créer. J’ai souvent beaucoup d’admiration pour les traducteurs du passé, capables de traduire les écrits sans Trados, sans Google, comptant uniquement sur leurs connaissances et leur bibliothèque pleine à craquer. Je ne suis pas contre le progrès, loin de là. Je ne veux pas non plus retourner au temps de saint Jérôme où l’on écrivait à la plume sous la lueur des bougies. Mais les dernières avancées me font réellement peur. Cela fait déjà plus de 10 ans que j’ai fait de la traduction et de la rédaction mon gagne-pain. Pourrai-je encore vivre de ma passion dans 10 ans ? Cette crainte ne se limite pas à mon métier, j’ai aussi peur de voir l’abrutissement des générations à venir. Les étudiants de demain parviendront-ils encore à rédiger des textes sans faire appel à ChatGPT ? Pourrons-nous encore nous extasier devant un tableau, un morceau de musique, un roman né uniquement de la créativité d’un être humain ? Serons-nous encore capables de réfléchir et de penser par nous-mêmes ? Je n’ai pas la réponse, mais j’espère ne plus être là le jour où mon métier disparaîtra…

Maigre espoir, on annonçait il y a 10 ans la disparition des livres avec l’arrivée des liseuses et e-books et pourtant, nous sommes encore nombreux à préférer sentir le papier sous nos doigts. J’espère donc que nous serons encore beaucoup à favoriser les traductions/rédactions/toutes autres créations humaines malgré l’IA. Seul l’avenir nous le dira…

ChatGPT

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La semaine dernière, j’avais les yeux tournés vers le passé à me replonger dans les skyblogs du début des années 2000. Cette semaine, c’est vers l’avenir que mon regard est tourné. Sorti sous sa première version il y a moins d’un an, ce logiciel fait de plus en plus parler de lui, notamment dans mon milieu professionnel. Il suscite la fascination chez certains, la peur chez d’autres. Depuis le début de cet été, son nom est apparu dans ma boîte mail, dans les discussions sur des forums de traducteurs et dans mes conversations avec des proches ou collègues. Parlons donc de cet « elephant in the room » : ChatGPT.

Photo de Matheus Bertelli sur Pexels

ChatGPT, kesako ?

D’après le site officiel, ChatGPT est « un modèle de langage […] développé par OpenAI […] entraîné à comprendre et à répondre au langage humain de manière naturelle ». C’est en gros une sorte d’agent conversationnel utilisant l’intelligence artificielle pour répondre comme un être humain aux questions que l’on lui pose. Un peu comme Siri ou Alexa, auxquels on posait des questions existentielles dont les réponses nous faisaient éclater de rire il y a 10 ans. Sauf que ChatGPT est bien plus « intelligent ». Il est non seulement capable de répondre exactement à toutes les questions qu’on lui pose (mon cher et tendre dit qu'il finira par remplacer Google tellement il est précis), mais aussi, et c’est là où le bât blesse, de rédiger des textes. Et pas des textes criblés de non-sens ou de bizarreries grammaticales. Non, des textes qualitatifs, écrits à une vitesse déconcertante…

Ma rencontre avec ChatGPT

La première fois que j’ai été confrontée à cette avancée technologique remonte à 2020. Le journal britannique The Guardian avait publié le tout premier article entièrement écrit par un robot dénommé GPT-3. J’avoue avoir été quelque peu effrayée. Certes, ce n’était pas de la grande littérature, mais c’était bien écrit. Et cela date déjà de 3 ans. En 3 ans, le prototype a bien évolué. En juillet de cette année, ChatGPT aurait ainsi écrit son premier article scientifique. Il y a quelques semaines, j’étais tombée sur une vidéo du comédien et auteur belge Félix Radu, qui s’esclaffait en lisant un conte écrit par ChatGPT dans le style de Molière. De plus en plus de gens utilisent le logiciel dans leur métier pour rédiger leurs écrits, qu’il s’agisse d’un e-mail, d’un CV ou carrément d’un article. Fin juin, je reçois un e-mail de la boîte de rédaction avec laquelle je travaille depuis des années, dans lequel il était indiqué que l’utilisation d’outils d’intelligence artificielle pour la réalisation du projet était strictement interdite (encore heureux). Et ce lundi, c’est au tour de ProZ.com de proposer aux traducteurs de sa plateforme un cours d’initiation à… ChatGPT.

Pour ou contre ChatGPT ?

Passionné de technologie, mon cher et tendre m’a déjà dit plusieurs fois que je devrais essayer ChatGPT. Il a commencé à l’utiliser pour son travail et initie les membres de son entreprise à l’apprivoiser également. D’après lui, ChatGPT n’est pas une mauvaise chose, car c’est un formidable outil de recherche qui peut justement aider à écrire de meilleurs articles. Il permet de trouver en un temps records les mots-clés qui aideront à mieux référencer les produits de sa boîte et d’avoir une multitude d’idées créatives. Mon cher et tendre pense qu’il ne nous remplacera pas, du moins pas dans un avenir immédiat, et que cela peut permettre d’aller plus loin dans nos créations et dans notre écriture. D’ailleurs, pour que ChatGPT écrive un bon texte, il faut être capable de lui poser les bonnes questions et de les formuler de la bonne manière.

Si je peux concevoir qu’il puisse être une source d’inspiration et diminuer les heures de recherche nécessaires à la rédaction d’un article, je ne peux m’empêcher de voir en ChatGPT un ennemi juré, qui finira tout simplement par me remplacer, après avoir baissé au fur et à mesure le tarif de mes prestations, les clients ne voyant pas l’intérêt de me payer plus si une machine est capable de faire tout le travail à ma place. Je vais un peu dans l’extrême, mais ChatGPT m’apparaît réellement comme une menace pour ma profession aussi bien de rédactrice que de traductrice (vu que c'est un outil axé sur le langage, il peut bien évidemment aussi traduire...).

La traduction automatique, j’y suis déjà confrontée. Cela fait d’ailleurs déjà bientôt 5 ans que je travaille sur un projet récurrent de post-édition (c'est-à-dire de la révision d'un texte préalablement traduit par une machine). J’ai aussi cessé de collaborer avec certaines agences qui désiraient passer à la post-édition pour des projets qui ne s’y prêtaient absolument pas, en proposant des prix dérisoires sous prétexte qu’il ne s’agissait plus que d’une simple relecture (j'en parlais plus ici). Je peux toutefois encore m’estimer chanceuse, car j’ai toujours des projets de traduction pure et dure pour lesquels je suis bien payée. Mais pour combien de temps encore ? Ma génération assistera-t-elle à la disparition des traducteurs humains ? Je m’étais toujours dit, insouciante, que si je ne pouvais plus traduire, il me resterait l’écriture. C’était sans compter ChatGPT

Outre les dangers qu’il présente pour mon métier, ChatGPT me fait craindre notre abêtissement. Si les machines traduisent, écrivent et pensent à notre place, que nous restera-t-il ? Dans un article pour Slate, la traductrice Bérengère Viennot s’inquiétait aussi du risque de désinformation que ces outils futuristes présentent pour la société. Néanmoins, plutôt que de s’abattre sur notre sort, il faut rester optimiste (en lisant, par exemple, cet article du professeur Jean-Hugues Roy et du traducteur Éric Poirier) et apprendre à vivre avec son temps.

Que l’on soit pour ou contre ChatGPT, il va falloir cohabiter avec lui. Je vais donc suivre la formation suggérée par ProZ et tenter de l’apprivoiser (même si je n'ai jamais été une grande fan des chats 😺). L’avenir nous dira si je l’adopterai.