Archives de Catégorie: Pêle-mêle culturel

Articles d’opinion sur des sujets d’actualité, critique de films, séries ou romans autour de la traduction, mes coups de cœur culturels trimestriels et tout ce qui me passe par la tête.

Toute une moitié du monde, Alice Zeniter

Comme pour Le Jeune Homme d’Annie Ernaux, c’est lors d’un de mes passages dans une petite librairie de presse de la gare de Lille-Europe que j’ai acheté sur un coup de tête cet essai d’Alice Zeniter. Quelques semaines auparavant, j’avais vu un extrait d’interview de cette autrice et cela avait attisé ma curiosité. Voici donc mon billet Croque-livre sur Toute une moitié du monde.

Après avoir écouté Alice Zeniter sur France Culture et me fiant au titre de son ouvrage, je pensais qu’elle n’aborderait que la place des femmes en tant qu’écrivaines. Cet essai va toutefois bien plus loin que cela. Il s’agit d’une réflexion globale sur ce qu’est la fiction, non seulement dans le monde littéraire, mais aussi dans celui du cinéma. Elle explique dans son chapitre préliminaire qu’elle a commencé à l’écrire durant le confinement, période durant laquelle elle avait eu beaucoup de mal à se plonger dans un roman, alors qu’elle avait toujours été une grande lectrice (difficulté que j'ai également éprouvée durant ces mois d'isolement d'ailleurs). Elle a alors remis en question sa relation avec la fiction, en tant que lectrice, mais aussi en tant qu’autrice.

Les trois premiers chapitres m’ont particulièrement intéressée puisqu’ils abordent la place des femmes dans l’univers de la fiction. Le premier traite principalement de la difficulté d’Alice Zeniter à s’identifier à des personnages féminins, qui sont bien trop souvent passifs. Elle l’entame en parlant de sa découverte de l’existence du test de Bechdel (je vous mets le lien vers l'article Wikipédia qui l'explique si vous ne le connaissez pas), de la représentation des femmes dans la littérature et de l’absence du désir féminin dans les romans. Le deuxième est consacré à la difficulté d’être autrice, de s’imposer dans ce monde encore trop dominé par les hommes et de s’identifier soi-même en tant qu’écrivaine, ce terme ayant toujours été réservé aux hommes. Elle y parle du sexisme des écrivains et raconte quelques expériences glaçantes vécues dans le monde fermé de l’édition. L’autrice y déplore également le fait que les écrivaines ne sont élevées au rang de créatrices littéraires que lorsqu’elles sont panthéonisées. Elle dénonce enfin la pression que les autrices subissent pour être jolies ou féminines afin de pouvoir intéresser les lecteurs. Le troisième est quant à lui dédié à ce qu’elle appelle la « parade virile », soit qu’il faut être un homme, un vrai (à la manière d'Hemingway si l'on prend l'exemple le plus fragrant), pour être considéré comme un génie de la littérature.

Les chapitres suivants sont plus techniques. Alice Zeniter s’y penche davantage sur le roman en tant que forme de fiction et sur l’art de l’écriture. Elle se questionne notamment sur la manière de réinventer le roman, sur la place importante qu’y jouent les personnages, sur l’utilité de son métier, sur les relations conflictuelles sur lesquelles se basent toutes les œuvres de fiction (aussi bien littéraires que cinématographiques), sur l’absence de la nature dans les ouvrages ou encore sur comment bien terminer un livre, chapitre qui clore d’ailleurs son « essai » (que je mets entre guillemets tellement ce livre sort de l'ordinaire).

J’ai bien aimé plonger dans les réflexions de cette grande lectrice et autrice (traductrice qui plus est), même si les chapitres plus techniques ont parfois mis à mal ma concentration. C’est en effet une lecture extrêmement riche, qui se base sur une multitude de références littéraires. Cet ouvrage m’a d’ailleurs donné envie de lire d’autres autrices et surtout Toni Morrison, dont les extraits d’interview ponctuent Toute une moitié du monde.

Si vous êtes un(e) grand(e) lecteur/lectrice et que vous êtes passionné(e) par l’art de l’écriture, cet ouvrage saura vous combler.

Le racisme ordinaire derrière la polémique autour du nouveau film La Petite Sirène de Disney

Une fois n’est pas coutume, j’avais envie de parler d’un sujet qui m’énerve et m’agace profondément sans qu’il ait aucun rapport avec la traduction, la rédaction ou le métier de freelance… L’une des choses que j’exècre le plus au monde et qui me fait réagir au quart de tour est le racisme. Et en ce moment, il pullule sur les réseaux sociaux sans même que les personnes à l’origine de ces commentaires odieux se rendent compte qu’il s’agit de racisme. Vous l’aurez compris au titre, je voulais parler cette semaine de la polémique autour du choix de l’actrice Halle Bailey pour incarner Ariel dans le nouveau film La Petite Sirène de Disney.

Je voulais à la base trouver une petite sirène noire pour illustrer mon article, mais « étonnamment » je n’en ai trouvé que des blanches… J’ai donc choisi plutôt cette photo de C1Superstar représentant la petite sirène de Copenhague, qui est devenue bien verte…

Ça fait plusieurs années déjà que Disney s’est donné pour mission de ressortir tous les grands dessins animés avec lesquels nous avons grandi en prise de vues réelles. On a ainsi pu voir dernièrement La Belle et la Bête avec Emma Watson dans le rôle de Belle (ma princesse favorite quand j'étais petite, rien que pour avoir la même bibliothèque...) ou Aladdin avec Mena Massoud dans le rôle-titre (et une actrice bien blanche pour incarner Yasmine, ce qui avait bizarrement fait beaucoup moins de vagues à l'époque...). Dessin animé sorti en 1989, La Petite Sirène était le prochain sur la liste. Alors que les petites filles à la peau plus foncée se sont émerveillées de voir une actrice qui leur ressemble incarner Ariel (voir ici), des trentenaires et quarantenaires se sont empressés de créer un hashtag #NotMyAriel pour clamer haut et fort qu’il était honteux de faire jouer un personnage blanc par une actrice noire. J’aimerais bien savoir : en quoi ça change l’histoire du film exactement ?

Certaines personnes se croyant cultivées vont jusqu’à dire qu’Hans Christian Andersen se retourne sûrement dans sa tombe puisqu’il est l’auteur original du conte de La Petite Sirène et que sa protagoniste était danoise et avait donc la peau blanche. Je suis tout à fait d’accord, j’ai le conte sous les yeux et il est écrit (en anglais, mais je traduis uniquement pour vous) que « sa peau était aussi claire et délicate que la rose et ses yeux aussi bleus que la mer la plus profonde ». Sauf que si Disney s’est clairement inspiré du conte pour son dessin animé, la version colorée de 1989 est loin de coller parfaitement à l’histoire inventée par l’auteur danois, qui est bien plus sombre (langue coupée, sensations de pointes d'aiguille ou de lames de poignard à chaque pas et une petite sirène qui n'épouse finalement pas son prince et se transforme en écume...). Si Hans Christian Andersen s’est retourné dans sa tombe, il l’a probablement déjà fait en voyant Ariel, cheveux rouges typiques des années 1980, qui n’a rien à voir avec sa petite sirène. J’invite d’ailleurs les rageux racistes et homophobes à lire cet intéressant article dans lequel il est expliqué que le conte est une métaphore de l’impossibilité d’Andersen à vivre son homosexualité.

Pour en revenir à Ariel, et donc à la version de Disney, je ne vois vraiment pas où est le problème d’avoir choisi une actrice à la peau plus foncée. Car s’il y a une princesse Disney qui pouvait tout à fait être métisse ou noire, c’est bien Ariel justement… Je ne sais pas si vous vous souvenez du dessin animé, mais les deux créatures qui accompagnent la jeune sirène sont un crabe à l’accent antillais (dont la voix est assurée par l'acteur Samuel E. Wright en anglais et par Henri Salvador dans la version française) et un poisson d’espèce inconnue, mais qui arbore des couleurs franchement tropicales et dont l’apparence s’inspirerait du chirurgien-bagnard (poisson qui nage plutôt du côté de l'océan Indien et du Pacifique). On est loin des eaux froides et des icebergs du conte d’Andersen, n’est-ce pas (oui, oui, il y a des icebergs dans le conte) ? Il ne faudrait pas non plus oublier la chanson emblématique du film, Sous l’océan ou Under the Sea dans la version originale, dont le rythme est influencé par le calypso, un style de musique qui provient non pas du Danemark, mais bien de Trinité-et-Tobago, une petite île des Caraïbes. Vous avez déjà vu beaucoup de femmes rousses à la peau blanche dans les Caraïbes ? Bref, pour moi, il est beaucoup plus sensé qu’Ariel soit « noire » ou « métisse ».

Ce qui me dérange fortement dans cette polémique, c’est que beaucoup de gens qui s’offusquent et répandent leur colère sur les réseaux sociaux disent que ce n’est pas une question de racisme. Or, ça en est une. En quoi est-ce que c’est réellement dérangeant qu’Ariel soit noire ? Certains vont dire que les petites filles blanches ne vont pas pouvoir s’identifier à Ariel et que les petites filles noires ont leurs propres princesses (ou plutôt leur princesse au singulier, vu qu'il n'y en a véritablement qu'une seule, Tiana, créée en... 2009). On est tellement habitué en tant que blancs à voir des personnages blancs qu’on ne se rend même pas compte que c’est un privilège par rapport à des personnes qui ont une autre couleur de peau. Personnellement, voir ces petites filles afro-américaines se réjouir de découvrir un visage qui ressemble au leur m’a fait verser autant de larmes de bonheur que de tristesse… Si toutes les couleurs de peau étaient représentées à l’écran, cela ne devrait plus choquer ni émerveiller en 2022. Choisir Halle Bailey pour incarner Ariel est d’autant plus fort (et pas uniquement parce que c'est une chanteuse et que la petite sirène est censée avoir la plus belle voix de tout le monde sous-marin). Ariel rêve de devenir humaine pour rejoindre le monde des hommes. En mettant cette actrice dans le rôle principal, le nouveau film de Disney aura un double sens. Ce ne sera pas seulement l’histoire d’une petite sirène qui tombe amoureuse d’un humain, mais d’une femme noire qui tombe amoureuse d’un homme blanc (le prince Eric est joué par l'acteur britannique Jonah Hauer-King) et qui rêve de pouvoir, elle aussi, être considérée comme un être humain comme tous les autres et pas comme une personne réduite à la couleur de sa peau.

J’arrête ici mon gros coup de gueule et retourne de ce pas dans mon boulot pour éviter le racisme nauséabond des réseaux sociaux…

Goodbye, Your Majesty

J’avais écrit et programmé mon article de la semaine dernière avant d’apprendre le décès de la reine Elizabeth II. J’allais en effet passer tout mon vendredi dans les transports pour rentrer quelques jours en Belgique. Abasourdie par la nouvelle, je n’ai plus pensé à la publication de mon billet. À quelques jours de son enterrement, j’ai toutefois eu envie de lui consacrer un petit texte cette semaine…

J’ai quitté Londres vendredi matin dans une ambiance très particulière. Dans le métro, les gens étaient particulièrement silencieux. Quelques personnes lisaient l’édition spéciale du journal, remplie de photos de la souveraine, en ayant les larmes au bord des yeux. Arrivée à la gare de Victoria, la nouvelle m’a encore plus percutée lorsque j’ai vu un grand portrait d’Elizabeth II accompagné de son année de naissance et des chiffres fatidiques : 2022. À deux pas de là, une statue de corgi installée en l’honneur de son Jubilé trônait encore au milieu de la gare, rappelant que la reine avait battu tous les records de longévité il y a quelques mois à peine. Je croise quelques personnes avec des bouquets de fleurs ou les épaules drapées des couleurs britanniques, se rendant probablement jusqu’au palais de Buckingham tout proche pour lui rendre hommage. En me dirigeant vers la gare routière, j’ai retrouvé l’une de ses dernières photographies sur plusieurs abribus, remplaçant les publicités habituelles par le sourire discret de la monarque. J’aperçois également le drapeau du National Audit Office tout proche flottant à mi-mât, en signe de deuil. Face à tous ces signes, j’ai moi aussi eu les larmes aux yeux et j’ai quitté Londres en sachant que la ville ne serait plus jamais tout à fait comme avant…

Certes, Elizabeth II n’était pas ma reine, mais elle était LA reine. Comme une très grande majorité de personnes, elle est la seule reine que j’ai jamais connue. Elle était déjà sur le trône depuis longtemps lorsque j’ai eu mes premiers cours d’anglais et que je me suis passionnée pour la langue de Shakespeare. Elle était là lors de mon premier voyage outre-Manche et elle l’était encore lorsque mon cher et tendre s’est installé dans la capitale britannique il y a plusieurs années. J’ai eu la chance de l’avoir aperçue une fois saluer au balcon, alors que je me trouvais au beau milieu de la foule en liesse devant le palais de Buckingham. Cette petite dame aux chapeaux colorés me semblait alors immortelle. C’est stupide quand on y pense, mais je la considérais presque comme un monument de Londres, au même titre que Big Ben ou que le London Bridge. Mais le pont de Londres est finalement tombé et c’est tout un symbole qui disparaît.

Certains vont dire qu’Elizabeth II n’était pas toute blanche (sauf de cheveux 👵...), mais on ne peut rester indifférent à son départ. C’est toute une époque qui s’achève, une époque où une femme était sur le trône. On n’y pense pas tout de suite, mais c’est aussi toute une partie des noms officiels qui se masculinisent, des Queen’s Guards au fameux God Save the Queen, en passant par Her Majesty’s Theatre. En dehors de ces considérations linguistiques, je ne peux pas cacher mon admiration pour cette grande dame. Elle n’a pas choisi sa place, mais elle l’a acceptée en promettant qu’elle consacrerait toute sa vie au service de son peuple. À une époque où l’on passe rapidement à autre chose à la moindre insatisfaction (d'un boulot, d'une rencontre amoureuse, d'une amitié), Elizabeth a respecté sa promesse jusqu’au bout. Deux jours avant son décès, elle se tenait debout dans son salon à Balmoral, frêle mais appuyée fièrement sur sa béquille, les mains bleutées par la vieillesse et les traitements, mais prêtes à serrer celles de la toute nouvelle Première Ministre. Qu’on soit royaliste, antimonarchiste ou totalement neutre, voir cette petite dame s’atteler à son devoir dans les derniers jours de sa vie est un exemple édifiant de ténacité et de dévouement.

Une petite dame, si grande par sa prestance, par sa sagesse, par son élégance bien à elle et son sens de l’humour so British qu’elle va indéniablement me manquer. Alors, au revoir, Votre Majesté et reposez en paix !

Quand la littérature et la liberté d’expression sont poignardées

Publié le

Je ne pensais pas écrire d’article durant mes vacances en Albanie (j'y suis toujours à l'heure où j'écris ces lignes), mais l’actualité m’a poussée à prendre la plume. Vendredi 12 août 2022, Salman Rushdie a été poignardé au cou et à l’abdomen lors d’une conférence aux États-Unis, 33 ans après la terrible fatwa lancée contre lui. Ayant eu la chance d’assister à 2 conférences de ce grand auteur (j'avais d'ailleurs parlé de la dernière rencontre ici), j’ai été horrifiée par la nouvelle. L’agresseur a heureusement raté son coup, et doublement, car l’écrivain en ressort vivant et son livre, diabolisé par l’ayatollah Khomeini, est remis sur le devant de la scène et vendu par milliers.

Photo de Wendy van Zyl

J’ai malheureusement déploré les nombreux commentaires évoquant la lecture imbuvable des Versets sataniques sur plusieurs groupes de lecture. Il faut savoir que l’écriture de Salman Rushdie est extrêmement riche et donc pas toujours accessible. L’auteur fait en effet de nombreuses références littéraires, culturelles et religieuses. J’ai lu Les Versets sataniques il y a plusieurs années et je sais que plusieurs références ont échappé à mon esprit occidental. En le lisant, je ne comprenais d’ailleurs pas pourquoi il avait été qualifié de livre blasphématoire. Je me suis donc renseignée et voulais partager avec vous ce que j’ai appris.

Loin d’aborder uniquement la religion, Les Versets sataniques explore une grande diversité de thèmes, dont les principaux concernent la lutte entre le bien et le mal, mais aussi l’immigration, le déracinement, le racisme et tout un tas d’autres sujets. Salman Rushdie aime en effet laisser son esprit vagabonder, ce qui explique la grande richesse de ses romans. Le passage qui a été considéré comme un blasphème par l’ayatollah se trouve au deuxième chapitre. L’auteur y parle de Mahound (équivalent du prophète Mahomet) qui veut instaurer une nouvelle religion après avoir reçu des versets du diable. Cet épisode n’a pas été créé de toutes pièces par l’écrivain mais s’inspire du Coran. Tout comme Jésus aurait été tenté par le diable lors de son séjour dans le désert, le prophète Mahomet aurait déclamé des versets sataniques avant de se rendre compte de son erreur. Certains courants islamiques remettent toutefois en cause l’authenticité de cet épisode. Pour plus d’informations à ce sujet, je vous invite à écouter les explications de ce religiologue. L’autre raison pour laquelle la fatwa a été émise est que Salman Rushdie est accusé d’apostasie, puisqu’il a renoncé à l’islam, et d’athéisme. En bref, il est menacé de mort simplement pour une dizaine de pages et pour avoir pris la liberté de ne plus croire.

Si la fatwa a été prononcée en 1989, la tête de Salman Rushdie fait toujours l’objet d’une prime s’élevant à plus de 3 millions de dollars, ce qui expliquerait cet attentat barbare. L’écrivain a vécu plus de 30 ans avec cette épée de Damoclès. Il raconte cette vie de dissimulation, d’attentats manqués, de changements constants de domiciles et de protection par des gardes du corps dans son autobiographie intitulée Joseph Anton, en référence au pseudonyme qu’il a pris pendant plusieurs années, sortie en 2012. Dans ces mémoires, il revient également sur les événements tragiques qui ont découlé de cette fatwa. Il faut en effet savoir que Salman Rushdie n’est pas la seule victime. Toutes les personnes qui ont aidé à faire connaître son roman sont ciblées. Son traducteur japonais, Hitoshi Igarashi, a été poignardé à mort en 1991. La même année, son traducteur italien Ettore Capriolo subit lui aussi une agression au couteau, dont il réchappe. Deux ans plus tard, son éditeur norvégien William Nygaard échappe de justesse à plusieurs coups de feu. L’année 1993 sera la plus mortelle, 37 personnes perdant la vie dans un incendie criminel provoqué dans un hôtel en Turquie pour tenter de tuer le traducteur turc Aziz Nesin. À ces victimes s’ajoutent plusieurs libraires et diverses personnes ayant exprimé leur soutien à Salman Rushdie.

J’espère sincèrement que l’acte de barbarie commis ce vendredi 12 août n’entraînera pas d’autres attentats de ce genre et que Salman Rushdie pourra continuer de nous fasciner par ses talents de conteur et ses romans mêlant faits réels, mythologie et magie. Si vous ne l’avez pas encore fait, je vous invite d’ailleurs à découvrir son œuvre.

Mon mari, de Maud Ventura

Publié le

Pour ce long week-end de Pâques, j’avais envie de vous partager un petit billet croque-livre. Un roman léger que l’on peut savourer comme un œuf en chocolat.

J’ai trouvé ce roman il y a déjà quelques mois, lors d’une petite journée shopping avec ma meilleure amie, qui m’a fait le cadeau de m’emmener dans une librairie et de me dire qu’elle m’offrait les livres que je voulais pour mon anniversaire (on avait plusieurs mois à rattraper 😷). Après de longues hésitations, je me suis décidée pour deux romans, dont celui-ci. J’avoue avoir été attirée par le bandeau, sur lequel s’affiche l’avis d’Amélie Nothomb : « Un délice irrésistible ! ». Étant fan des ouvrages de l’auteure belge au chapeau noir, je me suis donc laissé tenter. Et je n’ai pas été déçue !

Écrit à la première personne, Mon mari suit les états d’âme d’une femme dont la vie semble parfaite, mais qui connaît toutefois un fâcheux problème : elle est follement amoureuse de son mari. Après avoir expliqué son problème dans le prologue, la narratrice nous embarque dans sa semaine, le roman étant divisé en 7 parties, correspondant aux 7 jours. Elle semble souffrir de synesthésie car elle associe chaque jour à une certaine couleur, et donc à une certaine humeur. On découvre ainsi à chaque fois une nouvelle facette de ce personnage et de sa vision de l’amour, qui est loin d’être saine mais qui, pour reprendre les mots de l’auteure, correspond aux « vieux schémas patriarcaux qui persistent » encore aujourd’hui. Le tout écrit sur un ton léger et avec beaucoup d’humour, ce qui rend la lecture très agréable.

Si j’avais envie de parler de ce roman, c’est aussi parce que la protagoniste est (roulement de tambour 🥁) traductrice ! On apprend en effet à la page 17 qu’elle est professeure d’anglais, mais aussi « traductrice pour une maison d’édition ». Quatre pages (de la page 43 à 46) sont d’ailleurs consacrées davantage à son métier. Elle explique ainsi son processus de traduction et les difficultés qu’elle rencontre pour traduire le titre de l’ouvrage sur lequel elle travaille tout au long du roman. On retrouve également plusieurs réflexions sur la traduction, notamment lorsqu’elle parle plus loin de la chanson choisie pour leur mariage. Bref, je me suis plusieurs fois demandé si l’auteure était, elle aussi, traductrice ou si elle avait fait des études de traduction. Mais non, Maud Ventura a fait des études de philosophie puis de management et elle s’est ensuite dirigée vers le monde de la radio. Elle a d’ailleurs eu l’idée de son roman au cours des enregistrements de son podcast Lalala, consacré au sentiment amoureux.

Cela ne change toutefois rien à la qualité de son premier roman, qualifié par beaucoup de « féministe » (tiens donc, encore un ♀️). Alors qu’on se rend très bien compte de la dépendance affective maladive de cette femme et que ses réactions sont disproportionnées, on ne peut en effet pas s’empêcher de se retrouver dans certaines situations ou d’avoir eu le même genre de réflexion en tant que femme. C’est ainsi assez révélateur du caractère insidieux du patriarcat. L’auteure en parle mieux que moi donc je vous invite à l’écouter dans cette interview.

Cela vous aura peut-être donné envie de plonger dans son roman et de vivre à votre tour un délicieux moment de lecture.

Réinventer l’amour : comment le patriarcat sabote les relations hétérosexuelles, de Mona Chollet

Pour poursuivre dans l’esprit de mon billet précédent et rester dans le thème de la Saint-Valentin, qui a eu lieu ce lundi, j’avais envie de vous parler d’un essai féministe (oui, encore un 😁) de Mona Chollet, acheté durant mes vacances en Bretagne et rapidement dévoré.

J’ai découvert cette journaliste et essayiste suisse il y a un peu plus de deux ans, avec son phénoménal Sorcières, qui mérite d’ailleurs lui aussi son billet Croque-livre. Après avoir parlé de la « puissance invaincue des femmes », Mona Chollet aborde un sujet assez polémique dans les milieux féministes : l’amour hétérosexuel. Elle entame d’ailleurs son essai en expliquant le paradoxe auquel elle est confrontée, elle qui est à la fois féministe et une ancienne grande romantique avec un profond « amour de l’amour ». Sa vision de l’amour avec un grand A a toutefois évolué au fil de ses lectures féministes et surtout depuis l’avènement du mouvement #MeToo, qui a remis en question les rapports hommes-femmes. À travers quatre grands chapitres, Mona Chollet nous apporte des éclairages sur notre manière de concevoir l’amour et les relations entre hommes et femmes et met en lumière celui qui s’immisce inévitablement dans nos vies de couple et dans notre lit : le patriarcat.

Après avoir repris certains grands mythes romantiques dans le prologue pour tirer plusieurs premières conclusions, en abordant notamment l’injonction des femmes à être parfaites et la charge mentale qui découle systématiquement de la cohabitation hommes-femmes, Mona Chollet explore quatre grands thèmes.

« Se faire petite » pour être aimée traite de « l’infériorité des femmes dans notre idéal romantique », que ce soit au niveau de la taille physique, de l’espace qu’elles prennent sur les plans professionnel, économique, social et sexuel, avec pour conclusion que la femme doit toujours être soumise et silencieuse pour être désirable.

Des hommes, des vrais explore la culture qui autorise les violences conjugales, en reprenant plusieurs affaires horribles, dont la mort de Marie Trintignant sous les coups de Bertrand Canta, mais aussi en parlant de la fameuse question de la séparation de l’homme et de l’artiste. Mona Chollet tente à travers ce chapitre de comprendre ce qui engendre les pervers narcissiques et ce qui peut pousser les femmes à se retrouver dans des relations violentes, voire à être attirées par des hommes dont la violence est de notoriété publique.

Les gardiennes du temple aborde le fait que l’on apprend encore et toujours à l’école et à travers notre culture que l’amour, « c’est un truc de filles ». Une phrase de ce chapitre m’a particulièrement marquée par sa justesse : « On éduque les femmes pour qu’elles deviennent des machines à donner, et les hommes pour qu’ils deviennent des machines à recevoir ». Bien souvent, les femmes sont celles qui cherchent à améliorer la relation, qui se remettent en question et qui comblent les désirs de leur compagnon en désespérant de recevoir le même niveau d’attention que ce qu’elles prodiguent. « Si les femmes peuvent si souvent passer pour des créatures capricieuses et tyranniques, aux demandes affectives exorbitantes, et les hommes pour des êtres solides, autonomes, à la tête froide, c’est parce que les besoins émotionnels des seconds, contrairement à ceux des premières, sont pris en charge et comblés de manière aussi zélée qu’invisible ». Mona Challet mentionne d’ailleurs un dessin de l’illustratrice Emma qui résume bien l’idée :

Illustration tirée de la BD Le Pouvoir de l’amour d’Emma : https://www.facebook.com/media/set/?set=a.1092643331071877&type=3

La grande dépossession parle enfin de l’influence du patriarcat dans notre plus profonde intimité. Mona Chollet y aborde l’objectification systématique des femmes dès leur plus jeune âge et l’autocensure que celles-ci s’imposent vis-à-vis de leurs fantasmes. Reprenant des scènes cultes du cinéma ou de la littérature, l’autrice essaye de déceler l’origine de ses propres fantasmes, dans lesquels la domination masculine est omniprésente. Elle traite ainsi de la culture du viol dans laquelle nous baignons toujours.

Si cette lecture m’a laissée légèrement sur ma faim par rapport à Sorcières (il faut vraiment que j'écrive ce billet Croque-livre 🙄), je l’ai trouvée passionnante. En tant que grande romantique, biberonnée aux contes de fées et aux ballets classiques, j’ai un peu le même conflit intérieur que Mona Chollet avec d’une part, mes revendications féministes et d’autre part, mon côté fleur bleue. Plutôt que de peindre un sombre tableau des relations hommes-femmes (même si on ne va pas se mentir, c'est pas joli-joli), l’autrice nous aide à mieux comprendre certaines de nos réactions et de nos habitudes et nous laisse croire que l’amour hétérosexuel peut se défaire du patriarcat et se vivre de manière plus égalitaire, si tant est que l’on change notre vision des choses et que notre culture évolue vers un monde sans aucune domination (on peut toujours rêver 😅).

Homme ou femme, si vous voulez faire partie du changement, la lecture de cet essai constitue déjà un bon premier pas.

Les Grandes Oubliées – Pourquoi l’Histoire a effacé les femmes, Titiou Lecoq

Ma première lecture de 2022 aura été passionnante et méritait un petit billet Croque-Livre. J’ai eu le plaisir de recevoir à Noël cet essai féministe et je ne peux que le recommander vivement.

Dans cet ouvrage, la journaliste, essayiste et romancière française Titiou Lecoq nous emmène dans un fabuleux voyage dans le temps à la découverte de grandes dames oubliées ou trop peu connues. Des femmes préhistoriques et déesses antiques à Gisèle Halimi et à nos combats d’aujourd’hui, elle raconte les grandes étapes de l’Histoire en rendant hommage à celles dont on ne parle jamais et qui constituent pourtant la moitié de l’humanité. Elle met également à l’honneur de nombreuses historiennes, en appuyant son essai sur leurs recherches.

Avec pédagogie, et une bonne dose d’ironie, elle explique comment la situation féminine a changé à travers les siècles, révèle les injustices que nos ancêtres ont dû subir et dépeint le portrait de véritables héroïnes qui ont eu une vie si extraordinaire que l’on se demande vraiment pourquoi leur nom a été jeté aux oubliettes. On y apprend aussi comment les avancées scientifiques au fil du temps ont changé le rapport entre les hommes et les femmes. Titiou Lecoq nous permet ainsi de redécouvrir l’histoire sous un autre angle.

J’ai appris énormément de choses, comme le fait qu’il existait des chevaleresses, des bâtisseuses de cathédrale et des recluses volontaires. J’ai particulièrement aimé le chapitre 9, « Autrice, oubli d’un mot et d’une profession », qui traite des changements linguistiques survenus au XVIIe siècle, quand l’Académie française a décidé que « le masculin l’emporte sur le féminin, peu importe le nombre ». Titiou Lecoq présente d’ailleurs plusieurs règles linguistiques moyenâgeuses et explique bien que l’idée de l’écriture inclusive, grand sujet de débat chez les linguistes aujourd’hui, n’est pas de « féminiser la langue », mais bien « de la démasculiniser, parce qu’elle a été masculinisée de force ». Elle parle ensuite de la disparition du terme « autrice », mais aussi de l’effacement de cette profession au féminin. On découvre alors l’histoire de Catherine Bernard, « première femme dramaturge jouée à la Comédie-Française ». Bref, je ne vais pas vous raconter tout le chapitre, mais c’est absolument passionnant, tout comme le reste de l’ouvrage.

Elle termine son essai par un plaidoyer pour que les femmes trouvent enfin leur place dans nos manuels d’histoire. Car oui, encore aujourd’hui, les enfants apprennent l’Histoire sous un point de vue essentiellement masculin, dans un monde apparemment peuplé uniquement de rois, de héros et de soldats. « Ceux qui pensent que changer les programmes scolaires est encore une lubie de féministes hystériques, ceux-là ne se sont jamais demandé ce que signifie de grandir avec une histoire dont nos semblables sont exclues. Qu’est-ce que, petite fille, on perçoit quand on ne nous raconte que l’histoire des hommes ? […] C’est maintenant, à l’âge adulte, en découvrant l’histoire de nos ancêtres, de la moitié de nos ancêtres pour être précise, que je réalise la tromperie dont j’ai été victime. La relégation de mes aïeules me met en colère. » Et c’est vrai que l’on a du mal à rester de marbre face à cette injustice. Alors, si l’on peut faire quelque chose à notre échelle pour honorer ces grandes dames, c’est de découvrir leur histoire, notamment à travers cet ouvrage.

Vous l’aurez compris, j’ai adoré cet essai et je vous le conseille chaudement.

101

Publié le

Non pas 101 dalmatiens, mais bien 101 posts sur mon blog ! Étant donné mon agenda extrêmement chargé du moment, je n’ai pas vraiment le temps d’écrire un long billet cette semaine, mais après avoir publié mon article vendredi dernier, WordPress m’a signalé que je venais d’ajouter le point final à mon centième article. Alors, 100 pour un blog qui a commencé en 2014, ça ne fait pas beaucoup d’articles par an, je l’avoue. Pour ma défense, tenir un blog, ce n’est pas toujours évident. Il faut avoir des idées et du temps (surtout pour une perfectionniste comme moi). Et même si j’adore écrire, il y a des moments où la page reste désespérément blanche. Heureusement, ce n’est pas le cas ces derniers mois puisque j’ai réussi à tenir ma promesse de mettre mon blog à jour plus régulièrement. Peut-être arriverai-je à dépasser mon record de 2015 (année la plus productive avec un total de 41 billets), qui sait ?

Bref, je voulais simplement profiter de ce 101e article pour remercier tous ceux qui me suivent depuis le début. En espérant vous retrouver la semaine prochaine avec un vrai billet !

Le sexisme dans la rédaction marketing

Publié le

Il y a quelques semaines, je vous parlais de l’écriture inclusive à la suite d’une réflexion lors de la rédaction de fiches métier. J’ai eu une autre petite prise de conscience féministe récemment en rédigeant de très courts articles visant à présenter des catégories de produits pour un magasin en ligne. Parmi les produits sur lesquels je devais écrire se trouvaient plusieurs appareils destinés au soin des bébés, tels que des parcs, veilleuses ou encore babyphones. Bien souvent, quand j’écris ce genre de courts articles, je tape tout ce qui me passe par la tête avant de retravailler mon texte. Dans un moment de faiblesse et de manque d’inspiration, je me suis rendu compte que je n’avais destiné l’un de ces articles qu’aux mamans. Puis, je me suis rappelé le ras-le-bol de ma meilleure amie d’être toujours la seule à se lever la nuit lorsque son bébé pleurait et du sketch d’Elodie Arnould (si vous ne connaissez pas cette humoriste française, je vous invite à la découvrir) sur l’invisibilisation des papas. J’ai donc immédiatement rectifié le tir pour que l’article soit destiné aux deux parents et non uniquement à la maman.

Photo de Viktoria Slowikowska provenant de Pexels

Quand j’ai commencé ma carrière de rédactrice (c'est-à-dire il y a bientôt près de 10 ans, le temps passe vite...), je n’étais pas aussi consciente du sexisme ordinaire qui pullule dans les publicités et j’ai probablement plusieurs fois opté pour la facilité et véhiculé des clichés lors de la rédaction de certains articles marketing sans le vouloir. Le problème, c’est qu’on est tellement habitué à associer certains produits à un genre que l’on ne voit pas toujours que ça pose un problème, justement. En continuant de mettre les femmes et les hommes dans des cases bien spécifiques, de les cantonner à des rôles soi-disant féminins ou masculins, on ne fait pas avancer l’égalité des sexes et on accable toujours les femmes de cette fameuse charge mentale. Parce que oui, à force de ne voir que des femmes faire la vaisselle, la lessive ou s’occuper des enfants, certains pensent que ce sont des tâches qu’elles doivent naturellement accomplir à la maison.

Bref, tout ça pour dire qu’aujourd’hui, je fais beaucoup plus attention à ce que j’écris. Par exemple, je ne destine pas les articles consacrés aux appareils électroménagers uniquement aux femmes. Je reste la plus neutre possible. Même chose quand il s’agit d’articles sur certains jouets. Une petite fille a en effet tout autant le droit de jouer aux voitures qu’un petit garçon. Alors, bien sûr, ce ne sont que de très courts articles qui ne sont probablement jamais vraiment lus par les visiteurs du site, mais j’ai quand même l’impression d’ajouter ma pierre à l’édifice pour tenter d’éradiquer tous ces stéréotypes.

Voilà pour ma petite réflexion du jour !

Le cas Gorman

Publié le

Si la semaine dernière, j’avais abordé le sexisme dans la langue française, aujourd’hui je voulais parler de racisme en abordant le cas Gorman. Cela fait en effet plusieurs semaines que le monde de la traduction est secoué par cette affaire dont vous avez peut-être entendu parler à la radio ou dans les journaux. Si ce n’est pas votre cas, petit retour sur l’histoire.

Photo by Polina Kovaleva on Pexels.com

Durant l’investiture de Joe Biden, la poétesse Amanda Gorman avait déclamé le magnifique poème The Hill We Climb. Le texte a tant ému que les éditeurs se sont empressés de le publier et de chercher des traducteurs pour diffuser le message de la jeune femme aux quatre coins du monde. Aux Pays-Bas, c’est l’auteure Marieke Lucas Rijneveld qui a été choisie, avec l’approbation d’Amanda elle-même. Ravie de pouvoir traduire ce texte, Marieke a pourtant fini par jeter l’éponge à force de subir des pressions de toutes parts. À cause de quoi ? De sa peau, bien trop blanche comparée à celle d’Amanda qui, j’avais oublié de le préciser, est noire. La même chose est arrivée en Espagne, où le poète et traducteur Victor Obiols s’est vu refuser sa traduction parce qu’il ne correspondait plus au profil recherché (non seulement, il est blanc, mais en plus, il est de sexe masculin et il a près de trois fois l’âge d’Amanda). Certains invoquent la discrimination positive, d’autres parlent de «surplomb de la pensée blanche». S’en sont suivis des tas d’articles pour savoir si un traducteur devait être choisi en fonction de sa couleur de peau… Non seulement, c’est ridicule, mais cela démontre encore une fois que la profession est toujours méconnue.

Le rôle du traducteur n’est pas d’imposer sa propre pensée, mais justement de transmettre la pensée d’une personne issue d’une autre culture, d’une autre région du monde, d’une autre époque et donc aussi d’une autre couleur de peau ou d’un autre sexe… Est-ce qu’il faut absolument être un homme britannique du XVIe siècle pour traduire Shakespeare ? Est-ce qu’il aurait fallu opter pour un traducteur noir, qui occupe de préférence le poste de président, pour la traduction du livre de Barack Obama (comme l’a si bien dit la traductrice Jakuta Alikavazovic dans ce podcast sur la traduction) ? La réponse est non. Pourquoi ? Parce que l’objectif du traducteur est de transmettre le message, en respectant le plus possible la pensée de l’auteur et en l’adaptant suffisamment au lectorat ciblé pour qu’ils puissent la comprendre. Et désolée de vous décevoir, mais je n’ai pas de Polynectar sur mon bureau pour pouvoir mieux traduire (les fans d’Harry Potter comprendront). Bien sûr, un traducteur peut avoir de plus grandes affinités avec certains textes. D’ailleurs, un vrai professionnel n’acceptera jamais de traduire un texte dont il ne se sent pas à la hauteur. Mais dire à une femme blanche qu’elle n’a pas le droit de traduire une femme noire, c’est typiquement du racisme selon moi. Quand bien même, l’éditeur trouverait une femme noire, militante et du même âge qu’Amanda, elle n’aura pas forcément la même pensée que la jeune poétesse afro-américaine. Pourquoi ? Tout simplement parce que chacun a sa propre pensée, et cela n’a rien à voir avec son sexe, sa couleur de peau, son âge ou sa taille. Bien sûr, notre pensée est façonnée par nos expériences de vie, notre éducation, nos origines. Mais chaque pensée reste unique. Et le rôle du traducteur, c’est de faire connaître cette pensée unique à ceux qui ne parlent pas la même langue. Comment ? Par son expertise du langage et son empathie. Parce que oui, pour moi, il faut faire preuve d’empathie pour être traducteur, surtout dans le domaine littéraire. Car pour pouvoir transmettre le message d’une personne le mieux possible, il faut pouvoir se mettre à sa place. Et ça, on peut le faire quelle que soit notre couleur de peau…

Bref, je ne vais pas m’épancher plus sur le sujet, je vais juste vous renvoyer à cet excellent article de la traductrice et écrivaine Bérengère Viennot, qui exprime bien mieux que moi tout ce que je voulais dire et bien plus !