Archives de Catégorie: Croque-livre

Des livres à dévorer, sans modération

Mes lectures de 2024

Dans mon billet de la semaine dernière, j’expliquais que je n’avais lu que 14 ouvrages selon mon application de suivi de lecture. J’avais envie aujourd’hui de parler de cette application et de ces livres dont je n’ai pas parlés sur ce blog.

Photo de Pixabay

Avant tout, petite explication sur ce qu’est une application de suivi de lecture. Il s’agit d’une application mobile qui permet de recenser les livres lus, mais aussi de calculer le temps de lecture, de se fixer des objectifs de lecture, d’ajouter des notes et avis sur les livres lus ou encore de dresser une liste d’envies de lecture (plutôt que de prendre des photos des couvertures de bouquins qui m'intéressent dans les librairies, je scanne leur code-barre pour les ajouter directement dans mon appli). J’utilise Bookmory, mais il existe bien d’autres applications dédiées à la lecture, avec diverses fonctionnalités. Ci-dessous, un petit aperçu de mon interface.

Bon, comme nous sommes en janvier, mes statistiques annuelles ne sont pas très élevées, mais je voulais parler ici de mes lectures de 2024.

D’après mon application, j’ai lu 14 livres, auxquels j’ai consacré au total 106 heures et 46 minutes, avec en moyenne 8 heures et 53 minutes de lecture par mois et un peu moins de 20 minutes par jour (j'ai tendance à lire le soir dans mon lit, donc j'ai tendance à m'endormir 😅). J’ai ces estimations de temps car l’application dispose d’un chronomètre à activer lorsque l’on lit. Il m’arrive bien évidemment de ne pas l’enclencher, mais vous pouvez toujours corriger le tir en ajoutant manuellement l’estimation du temps de lecture. Cessons toutefois de parler chiffres : quels livres ai-je donc lus en 2024 ?

J’ai commencé l’année avec l’un des livres que l’une de mes belles-sœurs m’a offerts à Noël : Le Gaslighting ou l’art de faire taire les femmes, d’Hélène Frappat (qui se retrouve bien évidemment dans ma collection de livres sur le féminisme). Il contenait plusieurs passages extrêmement intéressants, notamment plusieurs qui parlaient de la traduction et du langage (un essai qui parle de féminisme, de traduction et de langage, c'était le combo gagnant pour moi 😁), mais je ne lui ai accordé que 2 étoiles car le livre est basé en grande partie sur le film Gaslight de George Cukor, que je n’ai pas vu. Je pense qu’il faudrait que je le relise après le visionnage du film pour mieux comprendre plusieurs passages. J’ai ensuite attaqué un autre petit essai qui traînait dans la bibliothèque familiale (je n'avais pas d'autre livre sous la dent à ce moment-là et comme je déteste m'endormir sans avoir lu...). Préhistoire intime. Vivre dans la peau des Homo sapiens, de Sophie Archambault de Beaune, m’a moyennement conquise. J’ai mis comme note qu’il était très intéressant mais un peu trop scientifique à mon goût. Il aurait été plus adapté à ma sœur, qui a étudié l’histoire de l’art avec une spécialisation dans la préhistoire. Je ne vais pas ici reparler de Sorcières, essai indispensable de Mona Chollet, ni du Silence et la Colère de Pierre Lemaître, qui ont chacun fait l’objet d’un billet Croque-livres.

Vient ensuite La Danseuse, de Patrick Modiano. Attirée par le titre, je l’avais acheté dans une librairie lors d’un de mes voyages entre deux pays. C’est toutefois ma plus grosse déception de l’année. J’ai indiqué dans ma note qu’il n’y avait pas vraiment d’histoire, qu’il ne parlait pas non plus de la danse en soi et que plusieurs récits restent en suspens. Bref, je n’ai pas du tout été emballée (je déteste entamer un livre sans le finir...). À l’inverse, Yellowface de Rebecca F. Kuang, le premier livre que j’ai lu pour le club de lecture, m’a vraiment enchantée. J’en ai d’ailleurs écrit un billet Croque-livres.

J’ai profité de l’été pour lire un maximum. Il a commencé avec un autre ouvrage proposé dans le club de lecture : Baumgartner de Paul Auster. Je l’ai dégusté lentement tel un bonbon à sucer lors de mes vacances en Crète. La quatrième de couverture m’avait fait croire que ce roman ne parlerait que de l’amour d’un homme pour sa femme disparue, mais ce livre est une véritable ode à l’amour en général. On y suit les pensées d’un vieil homme, qui raconte sa vie en dépeignant avec mélancolie, douceur et humeur les personnes qu’il croise et les événements qui l’ont marqué. J’ai vraiment adoré, d’où ma note de 4,5 étoiles. Il a été traduit en français sous le même titre par Anne-Laure Tissut. Essayant d’alterner entre mes lectures anglophones et francophones, j’ai lu également Beauté fatale : les nouveaux visages d’une aliénation féminine de Mona Chollet. Un autre essai féministe de cette autrice que j’aime tant. Je pensais d’ailleurs en écrire un billet Croque-livres, d’où une prise de notes excessive. Elle y aborde énormément de sujets, du it-bag aux actrices égéries, en passant par l’obsession de la minceur, l’enfer des castings pour les mannequins, la suprématie blanche, la femme-objet… Bref, un essai hyper intéressant ! Je le recommande. On passe ensuite à The Harpy de Megan Hunter, autre livre proposé par le club de lecture anglais. Ce roman parlant d’une mère de famille qui se transforme, métaphoriquement, en harpie à la suite de l’adultère de son mari n’a pas fait l’unanimité parmi les participants du club, moi y compris. La fin était assez bizarre et perturbante. Certaines lectrices plus férues de mythologie y ont vu un chef-d’œuvre, mais ce n’était pas mon cas. Si vous voulez vous faire votre propre avis, il a été traduit en français sous le titre Harpie par Cécile Roche. J’ai terminé le mois d’août par un autre livre offert par ma deuxième belle-sœur à Noël, un autre roman féministe : Toutes des filles en jaune de Florence Hinckel. Je ne vais pas en parler trop ici car je compte le détailler un peu plus dans un billet Croque-livres, qui sortira probablement autour du 8 mars. Il a fait partie de mes meilleures lectures de 2024.

Screenshot_20250117_181246_Bookmory

Je n’ai étrangement pas enregistré de lecture en septembre. J’ai toutefois terminé le mois avec Orbital de Samantha Harvey, un autre roman proposé au club de lecture. Bien qu’il ait remporté le Booker Prize en 2024, il n’a pas eu la faveur de la majorité des participant.e.s du club. On y suit six astronautes dans la Station spatiale internationale et leurs pensées par rapport à la vie qu’ils ont laissée sur terre. Nous étions beaucoup à trouver qu’on ne pouvait pas bien s’identifier aux personnages, qui ne dévoilent pas réellement leurs sentiments, alors qu’on parle quand même de décès d’une mère sur terre. C’était aussi un peu trop scientifique ou répétitif au goût de certains. Cela dit, le débat autour du livre était très intéressant car quelques lectrices avaient adoré la lecture et m’ont permis de porter un autre regard sur son écriture. Si cela vous intéresse, il est disponible en français sous le titre Orbital, une journée, seize aurores, dans la traduction de Claro. L’automne coïncide toujours avec la lecture du dernier roman d’Amélie Nothomb, dont j’ai bien évidemment parlé dans un billet Croque-Livres. C’est aussi durant cette saison que j’ai lu mon meilleur roman de l’année, Lilith: the heroine women have waited six thousand years for, de Nikki Marmery. J’ai eu un tel coup de cœur pour ce livre féministe que je lui consacrerai un billet entier prochainement. Il s’agit en gros d’une réinterprétation du mythe de la première femme d’Adam (car non, ce n'est pas Eve...), qui a bien sûr été considérée par la suite comme une sorcière (on y revient toujours...). Décembre ayant été trop intense, j’ai terminé mon dernier livre de l’année en novembre. Il s’agissait de l’essai A Short History of Myth de Karen Armstrong, traduit en français par Jean-Louis Chevalier et Delphine Chevalier sous le titre Une brève histoire des mythes. Le sujet me fascine, j’avais adoré la première partie, qui explique plusieurs mythes apparus durant la préhistoire, ainsi que les dernières pages dans lesquelles l’autrice compare les romans à des mythes et les auteurs/autrices à des prêtres. Je l’ai toutefois trouvé un peu trop complexe par moments, mais peut-être qu’il est plus accessible dans la version française.

Voilà pour mon petit bilan de lectures en 2024. En avez-vous lu quelques-uns de ma liste ? Quelle a été votre plus belle lecture cette année ? N’hésitez pas à les partager en commentaire !

L’Impossible Retour, d’Amélie Nothomb

Il y a longtemps que je n’ai plus publié de billets Croque-Livre, alors que j’ai bien lu une dizaine de bouquins depuis mon article sur Yellowface. Parmi ces ouvrages figure inévitablement le dernier roman d’Amélie Nothomb, acheté à nouveau dans une gare et dévoré en 3 soirées (il n'est pas très long mais j'avais plus de mal à me concentrer sur mes lectures à ce moment-là). Trève de bavardage, entrons dans le vif du sujet.

Dans L’Impossible Retour, Amélie Nothomb raconte son retour au Japon lors d’un voyage en 2023, 11 ans après y avoir remis les pieds pour la dernière fois, à l’occasion du tournage du documentaire Amélie Nothomb, une vie entre deux eaux de Luca Chiari et Laureline Amanieux. Pour ce deuxième retour sur l’île de son enfance, Amélie joue le rôle de guide : elle accompagne son amie Pep Beni (nom fictif), qui a remporté un aller-retour au Japon pour 2 personnes en gagnant le prix de photographie Nicéphore Niépce. Rechignant à partir, l’écrivain (j'aurais bien utilisé l'écriture inclusive, mais Amélie préfère qu'on la qualifie du terme masculin) explique dès les premières lignes son aversion aux départs.

Tout départ est une aberration. Je pense être placée pour le savoir, j'ai passé ma vie à partir.

Fille de diplomate, la jeune Amélie a vécu de nombreux déménagements, qu’elle a à chaque fois vécus comme un bouleversement. Cette phrase a trouvé un certain écho en moi. Mes parents ne sont pas diplomates, mais j’ai eu la chance (ou le malheur) de vivre dans divers pays en suivant mon cher et tendre au cours de ses pérégrinations. Et à chaque fois qu’il a quitté l’endroit où il avait fait son nid pendant quelques mois ou années, j’ai vécu un petit chamboulement intérieur. Mais revenons à Amélie et à son récit.

L’angoisse du départ s’est envolée du coeur d’Amélie dès que son regard s’est posé sur la silhouette de l’île japonaise, se dessinant derrière le hublot de l’avion. Une fois atterrie sur le sol de son enfance, l’écrivain entame un fabuleux récit de voyage, ponctué par les émotions qui l’envahissent. Elle raconte les paysages, les sons et les odeurs, mais aussi les us et coutumes du Japon, cette île merveilleuse qu’elle aime de tout son cœur mais où elle ne peut pas vivre (elle avait tenté d'y faire sa vie à 21 ans, et ça a donné Stupeur et Tremblements). L’hypersensibilité d’Amélie, redevenant une petite fille de 5 ans lorsqu’elle remet les pieds dans les lieux visités pendant son enfance, est contrebalancée par le caractère bien trempé de sa compagne de voyage, une fan inconditionnelle de lapins, extrêmement allergique aux acariens et se souciant peu du qu’en dira-t-on des Japonais face à ses incivilités de Française. Bien plus léger que Psychopompe, son roman précédent, L’Impossible Retour est drôle par moments, mais surtout rempli de nostalgie, sentiment qui m’habite souvent et qui avait fait le titre du 22e roman d’Amélie, traitant de son deuxième retour au Japon.

J'avais cinq ans et je savais que j'allais quitter le Japon et j'en avais d'avance le cœur déchiré. Et mon père également. Nous avions lui et moi inventé la nostalgie préventive : idée romantiquement funeste, vaccin inspirant, se contentant d'agrandir dans l'âme la région dévolue à la nostalgie rétrospective.

Autre passage qui m’a beaucoup parlé et que je voulais partager ici :

Les seuls moments où je ne doute pas de mon existence sont ceux où je lis. La littérature me paraît l'unique domaine où j'ai pied.

L’Impossible Retour devrait particulièrement plaire aux grand.e.s nostalgiques et aux amoureux et amoureuses du Japon car il est une sorte de lettre d’amour à ce pays d’Asie. Si vous aimez écouter Amélie Nothomb parler plus en profondeur de son ouvrage, de sa passion pour la culture japonaise et de son lien avec son père disparu, regardez cet entretien de la librairie Mollat.

Yellowface, de R. F. Kuang

Comme il va me falloir un petit peu de temps pour faire le tri dans mes photos de vacances et vous écrire ma carte postale de Crète, je vous écris un billet Croque-Livre sur le roman qui était discuté lors de ma première expérience dans un club de lecture. Il m’avait particulièrement intéressée car son action se déroule dans le monde de l’édition. J’avais donc envie d’en parler sur ce blog.

Le cinquième roman de Rebecca F. Kuang raconte l’histoire de June Hayward, une autrice américaine en manque de succès, et de son amie Athena Liu, une écrivaine d’origine asiatique en pleine ascension qui décède accidentellement en sa présence. June profite de cette mort inopinée pour récupérer le manuscrit du futur roman d’Athena, le remanier et le publier sous le nom de Juniper Song. Alors que le roman connaît un succès fulgurant, les soupçons autour de l’identité réelle de l’autrice du livre s’intensifient, entraînant June dans une spirale paranoïaque sans toutefois jamais lui faire prendre conscience de son racisme ordinaire.

Le titre, Yellowface, est particulièrement bien choisi. Signifiant « grimage en jaune », il fait référence à la pratique de maquiller grossièrement en jaune des acteurs blancs pour qu’ils puissent incarner un personnage asiatique. C’est exactement la même pratique que le blackface, « grimage en noir », plus connu dans nos contrées (dont le Père Fouettard est un bel exemple en Belgique). Cette pratique est bien évidemment raciste puisqu’elle consiste à caricaturer toute une population et à véhiculer des stéréotypes dénigrants. En reprenant le manuscrit d’Athena Liu, qui traite d’un sujet historique chinois particulièrement pointu, et en le publiant sous un nom à consonance asiatique, June Hayward s’approprie l’identité de tout un peuple et y ajoute ses propres préjugés en remaniant le texte à sa sauce (blanche). À travers ce satire, Rebecca F. Kuang dénonce le manque de diversité et le racisme subi par les personnes asiatiques dans le monde de l’édition.

Si le personnage de June est particulièrement détestable, je n’ai pas pu m’empêcher par moment d’avoir pitié d’elle. Plusieurs passages du roman sont consacrés à son amour de l’écriture et son envie de réussir dans le monde de l’édition, dont Rebecca F. Kuang dévoile les coulisses, suscitant mon intérêt. Je ne pouvais par exemple par rester insensible à cet extrait, dans lequel June explique qu’elle ne peut pas s’imaginer arrêter d’écrire :

[...] I can't quit the one thing that gives meaning to my life. Writing is the closest thing we have to real magic. Writing is creating something out of nothing, is opening doors to other lands. Writing gives you power to shape your own world where the real one hurts too much. To stop writing would kill me.

Ma traduction : « Je ne peux pas abandonner la seule chose qui donne du sens à ma vie. Écrire est ce que l’on a de plus proche de la vraie magie. Écrire, c’est créer quelque chose à partir de rien, c’est ouvrir des portes vers d’autres contrées. Écrire vous donne le pouvoir de façonner votre propre monde quand le monde réel fait trop souffrir. Arrêter d’écrire me tuerait. »

J’ai beaucoup aimé ce roman, qui permet de plonger dans le monde de l’édition tout en faisant prendre conscience du racisme ambiant de l’industrie du livre. Je l’ai dévoré dans sa version originale anglaise, mais vous pouvez le lire dans sa version française sous la traduction de Michel Pagel. Je pense vous reparler de Rebecca F. Kuang dans un autre billet Croque-Livre car cela fait des mois que j’attends de pouvoir entamer Babel, son roman fantasy qui parle de… traduction 😁

Ma première expérience dans un club de lecture

Publié le

Je vous écris ce billet à chaud, au retour de ma première expérience dans un club de lecture. Cela faisait des mois que je voyais les propositions de livres et les dates des réunions lorsque je me rendais dans le petit café de la librairie anglaise que je fréquente régulièrement. Je me suis enfin lancée il y a quelques semaines en m’inscrivant sur la liste des membres du club. Ce jeudi 20 juin aura été ma première participation, et j’en suis ravie !

Photo de Pixabay

De nature timide et manquant toujours un peu de confiance en moi, je stressais à l’idée de me retrouver dans un groupe entièrement composé de passionnés de lecture anglophones. Je lis des livres dans la langue de Shakespeare (celle qu'il nous a léguée, pas celle de son époque 😅) depuis plus de 20 ans, je suis traductrice professionnelle depuis l’anglais depuis plus de 10 ans, mais j’ai toujours ce syndrome de l’imposteur au fond de moi. Puis, d’un point de vue pratique, j’étais souvent en Belgique le jour de ces réunions ou le bouquin proposé ne m’attirait guère. Bref, je me cherchais des excuses pour ne pas y aller, mais j’ai finalement sauté le pas et je ne regrette pas.

Pour celles et ceux comme moi qui sont passionné.e.s de lecture mais n’osent pas s’inscrire dans un club, je vais expliquer comment se déroule une séance. Dans ma librairie, un nouveau livre est proposé tous les mois. Le rendez-vous est fixé chaque troisième jeudi du mois pour en discuter. Comme je n’ai pas été dans mon petit café depuis 10 jours, je suis au rendez-vous 2 heures avant la séance. Je vois donc arriver au compte-goutte les participants. Au début, il s’agit principalement de personnes âgées. Les plus jeunes arrivent quelques minutes avant la séance. Nous finissons par former un groupe très hétérogène (bien que majoritairement féminin, mais c'était soir de match), avec des membres de tous âges et de différentes origines (la beauté du multiculturalisme à Londres). Après avoir installé rafraîchissements et petits gâteaux, l’animateur ouvre la discussion. Il demande tout d’abord nos avis sur le roman, en l’occurence Yellowface de Rebecca F. Kuang (traduit en français sous le même titre par Michel Pagel). Il pose ensuite plusieurs questions abordant les différents thèmes du livre et laisse le débat ouvert sur la protagoniste assez polémique du roman (pour résumer l'intrigue : une écrivaine blanche en difficulté plagie le futur roman d'une auteure chinoise à succès, morte inopinément). J’ai envie de prendre la parole à chaque question, mais je n’ose pas élever la voix face aux autres membres plus volubiles du cercle. Je suis aussi impressionnée par la culture littéraire des membres, parlant de romans ou d’auteurs que je ne connais pas (mais je lis énormément en français donc ma culture littéraire est forcément plus francophone). Ce n’est que vers la fin de la séance, lorsque l’animateur demande si quelqu’un a quelque chose à ajouter, que je prends enfin la parole. Bien évidemment, je bafouille ("pardon my English 😅") mais mon message est bien accueilli. Le sujet du roman du jour clos, l’animateur propose 2 suggestions de lecture pour la prochaine séance. Les 2 livres passent entre les mains des participants, lisant attentivement la quatrième de couverture, et l’heureux élu est voté à main levée. Cela marque la fin de la séance, certains participants poursuivant la discussion ou parlant de leurs lectures prochaines ou actuelles. J’ai ainsi fait la connaissance d’une jeune femme qui travaille dans une maison d’édition (et qui s'avère être la serveuse adorable qui m'avait servie lors de ma première séance de travail au café il y a 2 ans).

Vous l’aurez compris, cette expérience m’a enchantée. C’est tellement agréable de pouvoir échanger avec d’autres personnes amoureuses de littérature. C’est une belle manière de rencontrer des gens de tous horizons. Si vous êtes un rat de bibliothèque et que vous cherchez un moyen de faire de nouvelles rencontres, je ne peux que vous conseiller de vous inscrire dans un club de lecture. Je me suis déjà procuré acheté le roman à lire pour la prochaine séance et j’ai hâte d’y retourner 😊

Le Silence et la Colère, de Pierre Lemaitre

Publié le

Mes journées plus tranquilles d’avril m’ont enfin permis d’achever le deuxième volet de la dernière saga de Pierre Lemaitre consacrée aux Trente Glorieuses. Je l’ai dévoré, tout comme le premier tome, et ne pouvais donc pas faire sans le recommander, d’autant plus qu’il traite en partie d’un sujet brûlant d’actualité.

Alors que Le Grand Monde fait voyager les lecteurs et lectrices entre Beyrouth, Paris et Saïgon, Le Silence et la Colère se déroule principalement en France. On retrouve quand même Louis, le patriarche vivant au Liban, qui se met en tête d’aider un jeune boxeur sans talent à remporter un tournoi. Ses aventures ne me sont toutefois parues que comme un récit secondaire à l’histoire. Selon moi, le deuxième tome met davantage en lumière les personnages féminins. Hélène, la cadette de la famille, mène la danse. Devenue photo-reporter, elle est envoyée pour couvrir le sort funeste du village de Chevrigny, sacrifié sur l’autel du progrès. EDF a terminé la construction de son barrage et l’année 1952 annonce l’expulsion de ses habitants, le dynamitage de ses habitations et l’engloutissement final de la commune (une histoire basée sur celle du barrage du Tignes). On a ensuite Nine, l’amoureuse mystérieuse de François, le deuxième fils Pelletier, qui use de ses talents de journaliste pour résoudre les énigmes entourant l’élue de son cœur. De son côté, Geneviève, l’épouse tyrannique de Jean ou Bouboule, l’aîné Pelletier, est enceinte jusqu’aux dents et encore plus acariâtre que jamais, alors que son pauvre mari semble pour une fois être sur la voie de la réussite avec l’ouverture de son magasin Dixie. Le lancement de son nouveau concept est toutefois mis à mal par une grève générale de ses vendeuses, se plaignant de leurs conditions de travail. Les droits des femmes sont d’ailleurs l’un des thèmes centraux du roman, l’auteur dépeignant les épreuves endurées par celles cherchant à se faire avorter. L’histoire se déroule en 1952, bien avant la loi Veil. À cette époque (comme toujours d'ailleurs...),  « [s]i l’avortement était une affaire de femmes, sa répression restait principalement une affaire d’hommes ». J’ai particulièrement aimé ce deuxième tome pour cette raison-là. Avec ses recherches approfondies sur les sujets qu’il aborde, Pierre Lemaitre nous plonge dans la réalité des avortements clandestins des années 1950. Il explique d’ailleurs dans l’annexe du roman qu’il s’est largement inspiré de L’Événement d’Annie Ernaux (que je n'ai toujours pas lu...).

Bref, j’ai encore une fois été emportée par les aventures de la famille Pelletier, me faisant découvrir l’ambiance du début des années 1950 et la vie des femmes à cette époque. Il me tarde de lire le dernier volet de la trilogie des Années glorieuses dès qu’il sera publié !

Sorcières : la puissance invaincue des femmes, de Mona Chollet

Publié le

Mon jour de publication habituel coïncide cette année avec la Journée internationale des droits des femmes. Si l’an dernier, j’avais consacré un billet expliquant pourquoi on ne doit pas parler de « Journée de la femme », cette année, je voulais vous partager une lecture que je recommande à toutes les femmes (et à tous les hommes aussi d'ailleurs...) et qui a éveillé encore plus ma conscience féministe.

J’ai entendu parler pour la première fois de cet essai de Mona Chollet il y a plusieurs années, lors d’un réveillon de Nouvel An. L’une de mes cousines (une superwoman féministe, pianiste et danseuse de pole qui se reconnaîtra si elle passe par ici) nous l’avait recommandé chaudement, expliquant qu’elle l’avait prêté à plusieurs de ses amies après l’avoir lu tellement il l’avait remuée. Ce n’est que quelques mois plus tard que je me suis enfin procuré ce livre et que j’ai à mon tour reçu en pleine face les faits choquants et incitant à la révolte qu’expose Mona Chollet. Passionnée dès les premières pages, j’ai senti maintes fois la colère monter en moi, une indignation croissante face au monde patriarcal dans lequel on vit et une tristesse infinie pour toutes ces femmes qui en ont payé le prix fort. Pour vous en faire un retour plus précis, j’ai relu cet essai la semaine dernière, prenant de multiples notes. Voici donc mon billet Croque-livre à propos de Sorcières : la puissance invaincue des femmes de Mona Chollet.

Mona Chollet, journaliste et essayiste franco-suisse dont j’avais déjà parlé dans un autre billet, entame cet essai par sa fascination pour les sorcières, une fascination que j’éprouve également depuis toute petite. Alors que l’autrice évoque Floppy Le Redoux, je repense de mon côté à la Sorcière Camomille, à celle de la rue Mouffetard de Pierre Gripari, à celle que je m’imaginais vivre dans l’ancienne volière du jardin et à celles que l’on croisait lors de nos excursions entre cousines sur le Sentier de l’étrange à Ellezelles, petit village de ma région connu pour son Sabbat des sorcières. L’arrivée de la saga Harry Potter à l’aube de mon adolescence n’a fait qu’alimenter cette admiration pour les sorcières, des femmes à la fois terrifiantes mais dont j’enviais inconsciemment la puissance. Loin d’être des personnages imaginaires, les sorcières étaient de vraies femmes. Mona Chollet rappelle que les chasses aux sorcières, qui sont reléguées au rang d’anecdotes dans les manuels d’histoire, ont été en réalité un véritable génocide. Elle compare ainsi le Malleus Maleficarum (ou Marteau des Sorcières) à Mein Kampf. Et ce n’est pas excessif. Ce traité démonologique purement misogyne publié vers la fin du XVe siècle a déclenché les chasses aux sorcières, incitant les inquisiteurs religieux et les tribunaux publics à torturer et à exterminer des lignées entières de femmes, certains villages suisses ou allemands ne comptant plus qu’une seule représentante du sexe féminin. Certes, des hommes aussi ont été accusés de sorcellerie, mais la grande majorité des victimes ont été des femmes. Pas des créatures imaginaires, dotées de pouvoirs magiques, mais des femmes qui étaient en dehors des normes de la société, des femmes indépendantes, savantes, puissantes… Cette chasse aux sorcières est loin d’être du passé. Mona Chollet part du principe que ses effets se font encore ressentir aujourd’hui. Par son essai, elle explore la postérité des chasses aux sorcières en Europe et aux États-Unis selon 4 aspects, donnant lieu à 4 chapitres.

Le chapitre 1, Une vie à soi. Le fléau de l’indépendance féminine, parle entre autres des discriminations que subissent les femmes célibataires et sans enfant, libres de toute injonction, en prenant pour exemple Gloria Steinem, icône du féminisme. Mona Chollet évoque, entre autres, le cliché de la fille à chat, animal type de la sorcière, que l’on considérait autrefois comme un serviteur du diable. Elle fait également un lien entre les féminicides conjugaux, qui surviennent généralement lorsque la femme annonce quitter la relation, et les bûchers sur lesquels on brûlait les sorcières, qui étaient bien souvent des femmes indépendantes.

Mona Chollet cite ainsi Pam Grossman

La sorcière est le seul archétype féminin qui détient un pouvoir par elle-même. Elle ne se laisse pas définir par quelqu’un d’autre. Épouse, sœur, mère, vierge, putain : ces archétypes sont fondés sur les relations avec les autres. La Sorcière, elle, est une femme qui tient debout toute seule.

Le chapitre 2, Le désir de la stérilité. Pas d’enfant, une possibilité, traite de l’obligation de la maternité et des conséquences sur la contraception et l’avortement, un chapitre qui m’avait fortement interpelée, étant childfree. On y apprend que, « [e]n Europe, le pouvoir politique a commencé à se montrer obsédé par la contraception, l’avortement et l’infanticide à partir de l’époque de la chasse aux sorcières. » Beaucoup de guérisseuses, qui aidaient les femmes à limiter les grossesses, ont subi d’abominables tortures durant les chasses aux sorcières. Mona Chollet note d’ailleurs la similitude entre les « pro-vie » qui sont favorables à la peine de mort et au port d’arme aux États-Unis avec les chasseurs de sorcières qui n’hésitaient pas à torturer les femmes enceintes ou les jeunes enfants. « La « vie » ne les passionne que lorsqu’il s’agit de pourrir celle des femmes. » Pour elle, le natalisme n’est pas un amour de l’humanité, mais une forme de pouvoir (Macron l'a prouvé dernièrement avec son « réarmement démographique »). Mona Chollet rappelle aussi la dimension raciste des politiques natalistes en France puisque des milliers d’avortements et de stérilisations forcées ont été commis dans les départements d’Outre-mer alors que les « bonnes » Françaises étaient encouragées à enfanter. Elle parle aussi de la fameuse horloge biologique et de l’apparition de ce terme, paru en 1978 dans un article du Washington Post intitulé L’horloge tourne pour la femme qui fait carrière. C’était donc l’autonomie des femmes qui était à nouveau visée… Elle termine le chapitre par le tabou ultime : le regret d’être mère.

Passage qui m’a personnellement parlé dans ce chapitre

Celles qui refusent la maternité sont aussi confrontées au préjugé selon lequel elles détestent les enfants, telles les sorcières dévorant à belles dents de petits corps rôtis durant le sabbat ou jetant un sort mortel au fils du voisin. […] Fatiguées des regards entendus ou des commentaires qu’elles suscitent (« Ça te va tellement bien » ; « Tu ferais une mère formidable ») dès qu’elles s’attendrissent devant un enfant ou le prennent dans leurs bras certaines préféreront afficher un dédain radical, quitte à passer pour des monstres.

Le chapitre 3, L’ivresse des cimes. Briser l’image de la vieille peau, m’a aussi fortement chamboulée. Dans la première partie, Mona Chollet partage le choc de se faire appeler pour la première fois Madame et non Mademoiselle et parle de l’invisibilisation des femmes plus âgées, même au sein des milieux féministes. Elle parle ensuite de « ce sentiment d’obsolescence programmée, de cette hantise de la péremption qui marque toute l’existence des femmes et qui leur est propre ». La pression de devenir mère avant 35 ans, le jeunisme ambiant à Hollywood, où « les stars féminines voient leur salaire augmenter jusqu’à l’âge de 34 ans, puis décroître rapidement ensuite, alors que leurs partenaires masculins atteignent leur salaire maximum à l’âge de 51 ans et conservent des revenus stables par la suite » ou encore l’acceptation sociale du goût des hommes pour les femmes plus jeunes alors que les femmes en couple avec un homme plus jeune sont automatiquement qualifiées de cougars. Elle explique aussi que les femmes âgées ont été les principales victimes des chasses aux sorcières « parce que celles-ci manifestaient une assurance intolérable ». Elle cite l’historien John Demos, pour qui le premier motif des accusations de sorcellerie contre les femmes d’âge moyen ou avancé en Nouvelle-Angleterre était leur « arrogance » à l’égard de leur mari. J’ai d’ailleurs appris l’existence de la bride de mégère, une sorte de muselière que l’on faisait porter aux femmes qui parlaient trop… Mona Chollet se penche ensuite sur l’abjection de la ménopause qu’éprouvent certains hommes. Elle cite notamment l’exemple d’une femme qui hésitait à prendre un traitement réputé cancérigène contre les troubles de la ménopause à qui le gynécologue avait sorti « Mieux vaut un cancer que la ménopause. Un cancer, au moins, ça se soigne. » Elle finit le chapitre sur la diabolisation de la sexualité des femmes plus âgées et le qualificatif « négligée » dont se voient attribuer les femmes laissant apparaître leurs cheveux gris ou blancs, rappelant à nouveau l’archétype de la sorcière.

Petit extrait de ce chapitre :

[D]e même que, à propos d’une célibataire, « pathétique » signifie en réalité « dangereuse », « négligée » ne signifierait-il pas en réalité « affranchie », « incontrôlable » ?

Le chapitre 4, Mettre ce monde cul par-dessus tête. Guerre à la nature, guerre aux femmes, est dédié à la domination de la nature des femmes à travers la médecine. Mona Chollet entame ce chapitre en s’interrogeant sur le contenu de ce que l’on enseigne à l’école et dans les universités : « pour des jeunes femmes, entrer à l’université implique d’assimiler un savoir, des méthodes et des codes qui, au fil des siècles, se sont constitués très largement sans elles (quand ce n’est pas contre elles) ». Elle remet en cause la manière « froide, carrée, objective, surplombante » de voir le monde et l’hégémonie des sciences dures alors que la physique quantique parle d’un monde « où les objets ne sont pas séparés, mais enchevêtrés les uns aux autres ; où l’on a d’ailleurs affaire plutôt à des flux d’énergie […] ; où […] l’on constate de l’irrégularité, de l’imprévisibilité, des « sauts » inexplicables », et confirme ainsi les intuitions des sorcières d’autrefois. C’est le « démenti sec à une vision du monde qui a pris son essor en particulier avec René Descartes, qui […] rêvait de voir les hommes se rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature » ». Elle enchaîne en faisant un parallèle entre l’asservissement de la nature et celui des femmes, à travers la médecine notamment. Elle explique la manière dont la médecine a écarté les femmes, et les a négligées au fil des siècles, un sujet dont traite le livre Unwell Women dont j’ai déjà parlé sur ce blog. « Une patiente est toujours suspectée d’affabuler, d’exagérer, d’être ignorante, émotive, irrationnelle. » L’extermination des guérisseuses et l’écart systématique des femmes du métier de médecin ont entraîné des conséquences désastreuses sur la santé des femmes. Mona Chollet cite, entre autres, l’invention du spéculum et du forceps, l’obligation pour les femmes d’accoucher en étant allongées alors que cette position n’est absolument pas naturelle, ou encore plusieurs médicaments ayant bousillé le corps des femmes au lieu de les soigner. Mona Chollet poursuit par l’apparition de la « solidarité subliminale » avec le Tumblr Je n’ai pas consenti au sujet de la maltraitance médicale. Elle termine son chapitre en parlant de l’écoféminisme qui vise 2 libérations à la fois (celle de la nature et celle des femmes), puis du mouvement #MeToo et de l’affaire Weinstein.

Dans la dernière partie, intitulée « Votre monde ne me convient pas », elle explique :

Tout à coup, avec cette parole et avec mille autres, on pressentait à quel point le monde vu par les femmes est différent du monde que l’on nous vend tous les jours.

Mona Chollet termine son essai en proposant un autre monde, un monde sans domination de la nature et des femmes, laissant nos corps et nos esprits libres d’exulter sans que cela ne soit plus assimilé « à un sabbat infernal ». En cette Journée internationale des droits des femmes, je vous recommande fortement de lire cet essai si cela n’est pas déjà fait et je pense à toutes celles qui ont été pourchassées, torturées, exécutées, noyées ou brûlées sur les bûchers, dont les cris font écho à ceux de toutes celles qui subissent encore aujourd’hui la domination des hommes dans le monde entier.

Une vie, de Simone Veil

Lu à cheval sur 2 années, Une vie est le premier livre que j’ai terminé en 2024. Reçu à Noël dernier (comprenez en 2022), il a été une lecture dense, parfois compliquée, mais riche en apprentissages. Cette autobiographie a été publiée en 2007, 10 ans avant la mort de son autrice, mais j’avais quand même envie d’en faire un billet Croque-Livre.

Le livre se divise en 11 chapitres et se termine par des annexes reprenant les plus grands discours de Simone Veil. Il comporte également plusieurs photographies immortalisant les grands moments de la vie de cette femme politique au parcours incroyable. Les 4 premiers chapitres sont consacrés à son enfance et à son adolescence, marquées par l’Holocauste et une année d’horreurs dans le camp d’Auschwitz-Birkenau. Simone Veil nous embarque ensuite dans le début de sa vie active en tant que magistrate au cinquième chapitre, suivi par sa nomination en tant que ministre de la Santé sous le gouvernement de Jacques Chirac en 1974. C’est dans ce sixième chapitre qu’elle raconte les dessous de la présentation du projet de loi sur l’avortement. Elle replonge les lecteurs dans les innombrables débats autour de l’IVG à cette époque et les circonstances dans lesquelles la loi a été finalement adoptée. Le septième chapitre se penche sur l’autre grand combat de Simone Veil : la construction de l’Union européenne. Elle y parle de son travail de députée et de présidente du Parlement européen (la première femme élue à ce poste au suffrage universel). Le chapitre suivant la voit reprendre les rênes du ministère de la Santé et des Affaires Sociales en devenant Ministre d’État dans le gouvernement d’Édouard Balladur, qui l’avait notamment chargée de résoudre le problème du déficit de la sécurité sociale. Plus courts, les 2 chapitres suivants parlent de sa nomination au Conseil constitutionnel en 1998, puis de son retrait de la vie politique. Le dernier chapitre est consacré à la reconnaissance des Justes, ces Français et Françaises qui ont aidé la population juive et toutes les autres personnes discriminées durant la Seconde Guerre mondiale, ainsi qu’à la Fondation pour la mémoire de la Shoah, qu’elle a présidée de 2001 à 2007. Les 60 dernières pages reprennent 4 grands discours de Simone Veil : son allocution à l’occasion de la cérémonie internationale de commémoration du soixantième anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz-Birkenau, celui prononcé le 26 novembre 1974 à l’Assemblée nationale pour la proposition de modification de la législation sur l’avortement, son discours d’intronisation le 17 juillet 1979 en qualité de présidente du Parlement européen et celui qu’elle a tenue en 2008 à l’occasion de la cérémonie du Panthéon en hommage aux Justes de France.

Si les 6 premiers chapitres m’ont fortement intéressée, j’avoue avoir eu un peu plus de mal à me concentrer durant les passages consacrés à la politique française. Étant Belge et d’une autre génération que madame Veil, j’étais un peu perdue lorsqu’elle faisait référence à certaines affaires. J’étais aussi quelque peu dérangée par son utilisation systématique du masculin pour parler de ses titres et de ceux de ses collègues féminines (elle emploie « conseiller d'État » pour qualifier Collette Meme et « président de la cour d'appel de Paris » pour Myriam Ezratty). Son cinquième chapitre s’intitule en outre « Magistrat » et non « Magistrate ». Mais bon, on ne parlait pas encore autant d’écriture inclusive en 2007. J’ai aussi été un peu choquée par quelques éléments de son fameux discours sur l’avortement. Je ne connaissais en effet que sa citation la plus célèbre, mais ne savais pas, par exemple, que « si la loi n’interdit plus, elle ne crée aucun droit à l’avortement » et que l’un de ses objectifs était de dissuader les femmes d’y recourir. Les féministes et childfree actuelles grinceraient également des dents en lisant cette phrase :

« Rares sont les femmes qui ne désirent pas d’enfant ; la maternité fait partie de l’accomplissement de leur vie et celles qui n’ont pas connu ce bonheur en souffrent profondément. »

Rappelons quand même qu’il s’agit d’un texte datant des années 1970. Simone Veil explique qu’elle avait pesé chaque mot de son discours pour faire en sorte qu’il soit accepté par les députés les plus récalcitrants. Elle dit d’ailleurs :

« Rien ne sert à travestir les faits : face à un milieu au conservatisme très marqué, je présentais le triple défaut d’être une femme, d’être favorable à la législation de l’avortement, et enfin d’être juive. »

Inutile de dire qu’elle a donc dû se battre 2 fois plus pour faire entendre sa voix et celle des femmes de son époque.

Ce livre m’aura appris que Simone Veil, outre son combat contre les discriminations envers les femmes en France, avait également œuvré pour les malades du SIDA et qu’elle défendait ardemment l’Europe et la réconciliation franco-allemande malgré les épreuves inimaginables qu’elle a traversées. Une dame extraordinaire de résilience. Décédée en 2017, Simone Veil a bien mérité son entrée au Panthéon en 2018.

Cœur du Sahel, de Djaïli Amadou Amal

La semaine dernière, j’ai terminé le dernier roman d’une écrivaine camerounaise que j’avais découverte il y a bientôt 4 ans : Djaïli Amadou Amal. L’une de mes tantes m’avait en effet offert à Noël son roman Les Impatientes, qui m’avait tellement marquée que j’en avais écrit un billet. Cette autrice féministe m’aura à nouveau conquise avec son quatrième roman, sorti en 2022 : Cœur du Sahel.

L’histoire se déroule dans le nord du Cameroun. Elle s’ouvre sur une dispute entre Faydé, une adolescente, et Kondem, sa mère. Vivant dans un petit village des montagnes, la jeune fille souhaite partir travailler comme domestique en ville, afin d’aider sa famille. Seule avec 4 enfants, sa mère a en effet du mal à joindre les deux bouts. Ayant travaillé elle-même en tant que domestique auprès d’une famille plus aisée de la ville voisine de Maroua, Kondem craint toutefois que sa fille subisse le même sort qu’elle et apprenne la vérité sur sa naissance…

Dans Les Impatientes, j’avais découvert les conséquences de la polygamie sur les femmes. Dans Cœur du Sahel, Djaïli Amadou Amal dépeint les discriminations que subissent les populations chrétiennes des montagnes du Cameroun face aux Peuls plus riches des villes. Elle nous fait également prendre conscience des conséquences réelles qu’entraîne le changement climatique dans les régions du centre de l’Afrique. Les périodes de sécheresse sont plus longues, les récoltes sont de plus en plus mauvaises, les prix enflent. Certaines femmes se tournent alors vers la prostitution pour survivre, les jeunes hommes s’enrôlent auprès de Boko Haram simplement pour mieux gagner leur vie. Le spectre du groupe terroriste plane d’ailleurs tout au long du récit, le mari de Kondem ayant disparu après une razzia de la secte dans leur village. Plusieurs choses m’ont choquée au cours de la lecture, comme le tabou autour du suicide, faisant que les personnes suicidées sont littéralement effacées de la mémoire des autres, leur nom ne devant plus jamais être prononcé par les vivants, ou encore la menace permanente du viol sur les femmes. Au début du roman, lorsque Kondem ouvre son cœur à sa meilleure amie en exprimant ses craintes de voir sa fille partir travailler en ville, le dialogue prend cette tournure :

- Et si elle se fait violer ? Ou pire ?
- Ici aussi un homme peut l'enlever, la violer ou l'épouser de force, et tu ne peux rien y faire. Violer relève d'ailleurs de la tradition, et c'est ce qui risque de se produire si elle s'attarde plus longtemps ici.

Cette « tradition » à laquelle le personnage fait référence est le mariage par le rapt. Djaïli Amadou Amal l’explique dans cet entretien : « Suivant une tradition qui perdure dans les montagnes du Nord-Cameroun, un homme qui désire une femme peut s’arroger le droit de l’enlever pour l’épouser. Pour s’assurer que rien ne viendra entraver son projet, il la viole parfois publiquement – ce qui en fait d’emblée son épouse –, en toute impunité, au vu et au su de tout le monde, sans que nul ne songe à s’en indigner. »

Ayant connu elle-même des violences, la « voix des sans-voix » camerounaise m’impressionne par son courage. Pour terminer ce billet, je voulais donc vous partager ce passage d’une émission dans lequel elle m’a beaucoup touchée.

Djaïli Amadou Amal est la première Africaine à avoir obtenu le prix Goncourt des lycéens. À travers son œuvre, elle fait découvrir un pan de sa culture, mais elle apporte surtout une voix à celles que l’on réduit toujours au silence : les femmes. Je ne peux donc que vous recommander de lire ses romans.

Étoile(s) de Dorothée Gilbert

J’ai enchaîné les bouquins le mois dernier et j’ai enfin pris le temps de m’attarder sur certains livres qui traînaient depuis des lustres dans ma bibliothèque. Parmi ceux-ci, une biographie offerte par ma belle-sœur il y a déjà plusieurs Noëls. Je lis très rarement les biographies, mais j’ai été très agréablement surprise par cet ouvrage. J’avais donc envie de l’inclure dans mes billets Croque-Livre.

La danse a toujours été pour moi une grande passion. À 5 ans, j’aurais dit à ma mère que je voulais « faire de la danse comme ça » en mettant maladroitement mes bras au-dessus de la tête, tentant de faire une couronne (nom de la figure consistant à positionner ses bras de manière arrondie au-dessus de la tête). J’ai été rapidement inscrite dans une compagnie de danse privée à Tournai, rêvant comme beaucoup de petites filles de devenir danseuse étoile. Si je ne pratique désormais plus de danse classique, à mon grand regret, je reste toujours autant fascinée par ce monde merveilleux, où l’on se transforme en princesse ou en héroïne de tragédie une fois le rideau levé. À travers des gestes gracieux interprétés sur de la musique, des spectateurs du monde entier peuvent être transportés par les mêmes émotions. J’ai toujours trouvé cela magique… Ma belle-sœur connaissant mon amour pour cet art m’avait donc offert ce très beau livre, sorti en 2019, retraçant le parcours de l’une de ces étoiles : Dorothée Gilbert.

Cette danseuse, devenue étoile en 2007, a pris la plume pour écrire son récit. Elle l’entame par l’un des chapitres les plus douloureux de sa carrière, qu’elle intitule poétiquement « La danseuse au pied troué ». Le travail acharné et les répétitions à n’en plus finir ont en effet littéralement creusé un trou dans son pied, la paralysant pendant 6 mois. Plutôt que de s’effondrer, Dorothée s’est souvenue de toutes ces années où elle s’est battue pour décrocher son titre d’étoile. Les chapitres suivants relatent ainsi tout son parcours, depuis ses premiers émois face à un ballet jusqu’à cette fameuse nomination sur scène, le 19 novembre 2007, après avoir dansé Casse-Noisette aux côtés du grand Manuel Legris. On y découvre les coulisses de l’Opéra de Paris, les coups bas entre petits rats, ou encore les difficultés d’une adolescente à devenir une femme comme les autres, n’ayant connu que la danse. Elle parle également de la manière dont la naissance de sa fille Lily l’a transformée et des possibilités d’avenir après sa carrière en tant qu’étoile, qui se terminera à l’âge fatidique de 42 ans. Outre le récit de sa vie, joliment décrit, l’ouvrage comprend de sublimes photographies de la danseuse, prises en majeure partie par son mari, le photographe James Bort.

Extrait :

« Danser sur scène procure un sentiment de liberté immense et une sensation de légèreté que je ne retrouve à aucun autre moment de mon quotidien. C’est comme une parenthèse mystique, l’apogée suprême qui vaut bien toutes ces heures de travail acharné et ce dépassement de soi qu’impose la danse. […] Une alchimie prend possession de la salle, des danseurs et de l’orchestre. Quelques heures qui nous propulsent dans un monde parallèle, un monde magique. »

Pour les non-initiés, l’ouvrage se termine par un abécédaire reprenant les différents termes liés à la danse et à l’organisation de l’Opéra de Paris. C’est donc un très beau livre à offrir aux passionnés de ballet, mais aussi à tous ceux qui s’intéressent à cet art incroyable qui continue de me faire vibrer.

Tant que le café est encore chaud, de Toshikazu Kawaguchi (traduction française de Miyako Slocombe)

Une fois n’est pas coutume, voici un nouveau petit billet Croque-Livre ! J’avais pris ce court roman juste avant un long trajet en bus jusqu’à Londres. La quatrième de couverture m’avait intriguée. Il n’est pas tout neuf (sa publication française date de 2015), mais le récit m’a plusieurs fois donné les larmes aux yeux, d’où l’envie de vous en parler.

Comptant 232 pages et 4 chapitres, ce roman se lit rapidement. On a toutefois le temps de s’attacher aux personnages et de s’émouvoir de leur histoire. Le récit se déroule dans la même pièce : un petit café au cœur de Tokyo. Ce café a cependant une particularité. Il est possible de voyager dans le temps si l’on boit un café sur une table bien spécifique. Il y a néanmoins plusieurs règles à respecter, dont celle de ne pas quitter sa place (ce qui implique que l'on ne peut voir que les personnes qui se trouvent dans le café à la date du voyage dans le temps) et surtout celle de terminer son café avant qu’il ne refroidisse (d'où le titre du roman en français). Quatre des personnages féminins du roman vont faire ce fabuleux voyage : Fumiko, jeune femme amoureuse; madame Kôtake, infirmière soignant son mari atteint d’Alzheimer, mademoiselle Hiraï, propriétaire haute en couleurs d’un bar voisin et enfin Kei, l’épouse de Nagare, le patron du café. Dernier personnage indispensable de l’histoire, Kazu est la serveuse qui emmène ces quatre femmes dans ce périple à travers le temps.

Le texte, traduit par Miyako Slocombe, se veut tendre et poétique. Chaque petite histoire réchauffe le cœur, à l’instar d’une bonne tasse de café bien chaude que l’on déguste avec délice lors des journées automnales. Tant que le café est encore chaud n’est que le premier tome d’une trilogie, tournant autour de ce même petit établissement tokyoïte. L’auteur semble avoir gardé la même trame pour les tomes suivants, à savoir Le Café du temps retrouvé et Le Café où vivent les souvenirs. La maison d’éditions n’a toutefois pas gardé la même traductrice, le deuxième tome ayant été traduit par Mathilde Tamae-Bouhon et le troisième par Géraldine Oudin. À voir donc si les textes suivants sont tout aussi poétiques (sans mettre en doute les talents de ces deux autres traductrices, mais chaque traducteur est un lecteur avant tout et peut donc interpréter et transposer différemment le même récit).

Bref, je voulais simplement vous partager ce petit roman coup de cœur qui date déjà, mais qui m’a fait passer de très jolis moments.