Non, je ne vais pas vous parler de chouette ou de hibou aujourd’hui, mais plutôt d’une autre réalité du boulot de freelance (du moins ceux et celles dont le travail se fait exclusivement à distance).
« Oiseau de nuit » est le surnom que me donne l’une de mes meilleures amies depuis notre année passée à koter ensemble (petit belgicisme qui signifie « loger dans une chambre d'étudiant »). Elle était couche-tôt, j’ai toujours continué de travailler et d’étudier jusque tard, déjà pendant mes études. Quand mon activité de traductrice-rédactrice indépendante s’est intensifiée, j’ai été plusieurs fois contrainte de travailler tard dans la soirée, voire pendant toute la nuit, pour pouvoir rendre un projet dans un délai plus serré. Car oui, les freelances de la traduction reçoivent parfois des commandes à 17h pour un rendu le lendemain matin à 9h. Les horaires traditionnels de bureau, on ne les connaît pas vraiment… Travailler de nuit reste occasionnel, tout le monde ne le fait pas, mais c’est quand même une réalité du métier.
J’ai eu le cas cette semaine, d’où la publication tardive de ce billet de blog. J’avais enfin reçu une première commande d’une nouvelle agence de traduction qui va me permettre de renouer avec les textes pour les institutions européennes. Seul hic, j’ai reçu le projet à 17h le mardi pour un rendu le jeudi matin à 9h (projet de post-édition d'où le délai plus serré...). Comme je devais terminer d’autres projets pour le mercredi matin, je n’ai pas pu entamer mon travail directement et ai donc consacré toute ma journée du mercredi et toute la nuit à réviser le texte. Il faut dire que j’étais un peu rouillée avec les textes plus institutionnels et, avec mon syndrome de l’imposteur ultra présent en ce moment, je m’attardais quasiment sur chaque mot. Il s’agissait d’un gros projet, divisé entre 5 traducteurs/traductrices. Il fallait donc assurer une certaine cohérence entre les différentes parties du texte et nous disposions d’un fichier Excel partagé où indiquer nos notes et recommandations. Je pensais être la seule à travailler aussi tard, mais j’ai vu des notes s’ajouter bien après minuit et aux aurores. Comme quoi, nous étions toutes et tous sous la même pression. Cela dit, je ne l’ai pas vécu comme une contrainte… je dois même avouer que j’aime bien travailler de nuit.
Travailler la nuit, c’est un peu comme travailler le week-end, mais de manière encore plus calme. Pas d’e-mails ou de coups de fil intempestifs, mais surtout aucune perturbations extérieures (calme plat à l'extérieur, plus de notifications de messagerie ou de papotage entre deux phrases avec ceux et celles qui partagent votre vie...). J’ai toujours été beaucoup plus inspirée après 17h, allez savoir pourquoi. Ma concentration est à son maximum, le stress me tient éveillée et j’ai le plaisir d’assister aux premières lueurs du jour. Durant mes courtes pauses nocturnes de mercredi à jeudi, j’ai eu l’occasion d’entendre les renards se chamailler, d’apercevoir les ombres du petit troupeau de daims qui aiment brouter la pelouse devant notre balcon puis d’admirer le ciel se draper de couleurs roses et orangées avant le lever du soleil. Alors oui, j’étais bien KO le reste du jeudi, mais comme je n’avais rien à rendre ce jour-là, j’ai pu prendre une bonne partie de ma journée pour me reposer (c'est l'avantage d'être freelance, je gère mes horaires comme je veux, tant que je rends tout dans les délais).
Ma récompense après ma nuit de travail
Sachez donc que, pendant que vous dormez confortablement dans votre lit, des traducteurs et traductrices sont en train de taper frénétiquement sur leur clavier, les yeux rivés sur l’écran pour rendre vos textes à temps. Sur ce, je vous laisse, j’ai des heures de sommeil à rattraper 😴
Nous voilà déjà le 14 février, le jour de l’anniversaire de ma grand-mère adorée, mais aussi celui de la Saint-Valentin. Si c’est la fête des amoureux, j’aime l’idée de célébrer plutôt l’amour sous toutes ses formes, pour ses proches, pour soi-même et pour ses passions. Il y a 2 ans, j’avais ainsi rédigé un billet sur mon amour pour le ballet Roméo et Juliette qui allie 2 de mes passions : la danse et la musique. Cette année, alors que mes journées de travail sont encore un peu trop calmes et que la menace de l’IA continue de planer sur ma profession, j’avais envie de parler de mon métier de traductrice, car c’est aussi une passion.
Chère traduction, je t’avais déjà déclamé mon amour dans un billet publié il y a 10 ans, époque glorieuse où je pouvais encore t’exercer sous ta forme brute, sans l’ombre de la post-édition ou du Grand Prédateur Technologique. Je parlais toutefois plutôt des avantages du statut de freelance, et non de toi à proprement parler. Mais d’où m’est donc venu cet intérêt pour ton métier menacé d’extinction ?
Enfant, je n’avais aucune idée de ton existence. J’étais par contre fascinée par les mots, depuis toute petite. Ma mère m’a d’ailleurs rappelée que j’avais demandé un dictionnaire pour l’un de mes anniversaires. J’écoutais aussi avec grand intérêt Le Jeu des dictionnaires, une émission radio belge diffusée de mon enfance jusqu’à mes années d’université. J’adorais écrire des poèmes et des histoires, mon parrain m’avait même offert un jeu sur PC qui consistait à créer des livres (de la rédaction du récit à la mise en page avec les illustrations). J’y passais des heures… Arrivée en secondaire, je me suis immédiatement tournée vers l’option latin-langues. C’est d’ailleurs à travers les versions latines que je t’ai aperçue pour la première fois. J’adorais les cours de langue, surtout ceux d’anglais et d’espagnol, et passais mon temps à décortiquer les paroles des chansons de Coldplay ou de Manu Chao dès mon retour à la maison. Je ne savais pas exactement quoi faire plus tard, mais je savais que mon futur métier devait avoir un lien avec l’écriture et les langues. Est ensuite venu le temps des visites de salon d’étudiants, où j’ai été convaincue par la présentation de l’EII (devenue Faculté de Traduction et d'Interprétation - École d'Interprètes Internationaux de l'université de Mons), haute école qui me semblait être un paradis pour tous les amoureux des langues (c'était aussi quelques fois l'enfer, on ne va pas le cacher, mais je pense encore avec nostalgie à mes années d'études...). C’est là que je t’ai vraiment rencontrée et que j’ai appris à t’aimer.
Mes études à l’EII ont été intenses (d'autant plus que j'avais choisi d'apprendre le russe...), mais ô combien enrichissantes. J’y ai rencontré des personnes d’horizons variés, dont certaines sont encore aujourd’hui dans ma vie (à commencer par mon cher et tendre), mais j’ai surtout découvert que tu étais un métier passionnant, dont l’objectif est de briser les barrières de la langue en transmettant un message de la manière la plus fidèle qui soit. Tu es un exercice ardu, parfois stressant, mais tellement gratifiant et intellectuellement stimulant. Perfectionniste depuis toujours, j’ai trouvé un métier où l’on apprend à se perfectionner chaque jour. Une traduction n’est jamais parfaite, la maîtrise d’une langue dans son entièreté est pratiquement impossible. J’aime les défis que tu me poses, j’aime apprendre de nouveaux mots, de nouvelles nuances, de nouvelles facettes d’une culture à travers sa langue. Tu me fais voyager, me fais comprendre d’autres façons de voir la vie. Tu me permets aussi parfois de raconter des histoires, pas les miennes, mais celles d’un autre auteur, dans la peau duquel j’essaye de me glisser pour mieux interpréter ses propos. Bon, évidemment, tu ne me donnes pas autant de plaisir quand il s’agit d’un mode d’emploi, mais même en travaillant sur un texte technique d’apparence ennuyant, je peux tirer une certaine satisfaction par l’apprentissage de nouveaux mots, la compréhension de certains systèmes ou mécanismes… Alors, oui, je peux encore avoir ce plaisir à travers la post-édition, mais celui de se creuser les méninges pour trouver la meilleure manière de traduire un mot ou une expression disparaît peu à peu avec les nouvelles technologies. La créativité aussi…
Certains clients me donnent encore l’occasion de te rencontrer sous ta forme pure, mais notre idylle durera-t-elle encore 10 ans ? Je l’espère de tout cœur. En attendant, je continue de penser que le métier de traducteur/traductrice reste l’un des plus beaux au monde. Et je promets que je continuerai de te pratiquer même si tu ne permets plus d’en vivre…
Dans mon dernier bilan, j’expliquais avoir pris un texte en otage après des semaines de frustration et de conditions de travail déplorables. Je prends le temps de revenir en détail sur le sujet, maintenant que la situation s’est enfin améliorée (avec des bénéfices que je n'avais pas espérés).
Photo de Andrea Piacquadio (je n’étais pas aussi autoritaire que ce monsieur, mais vous voyez l’idée)
Fin août, mon moral avait commencé à se dégrader face aux évolutions de mon métier, en apprenant notamment que l’un des gros clients pour lesquels j’écrivais des textes depuis des années avait décidé de passer à la rédaction assistée par IA. Face à la baisse de tarif, les autres rédacteurs du projet ont pris un maximum de textes, ne me laissant aucune miette pour le mois de septembre. Ce premier lot de textes rédigés à l’aide de l’IA n’a toutefois pas obtenu la faveur du client. Fin septembre, le nouveau PM (project manager ou gestionnaire de projets) en charge de ce client me propose en urgence la rédaction assistée par IA d’un article de cadrage sur un nouveau brief (comprenez un document reprenant toutes les consignes, la structure du texte et les attentes du client). Il m’envoie sa demande le vendredi fin d’après-midi pour un rendu lundi début d’après-midi. Comme il s’agit d’un texte IA, le tarif est diminué de moitié. Le lundi de la livraison, vers 10h, le PM m’appelle pour me dire que finalement, le client souhaite un texte normal, soit rédigé par un être humain. Comme l’article doit contenir une foule d’informations et compter 3000 mots, il m’est tout simplement impossible de le réécrire en quelques heures. J’explique donc au PM que le texte est déjà en cours de révision et que je ne peux pas faire plus dans le délai donné et à ce tarif-là. Il propose donc de faire disparaître le plus possible toute trace du passage de l’IA. Nous sommes alors début octobre, le commencement d’un mois infernal…
Deux jours après ma livraison initiale, je reçois une demande de modifications, ce qui est tout à fait normal, surtout lorsqu’il s’agit d’un article de cadrage. À la fin de cette même semaine, le PM revient vers moi pour me demander s’il est possible d’écrire une nouvelle version de l’article, ou plutôt deux : l’une en modifiant « simplement » mon texte en fonction des commentaires des relecteurs, l’autre en adoptant un autre ton. Déjà là, je commence à tiquer… Non seulement, je vois qu’une partie des nouveaux commentaires concernant mon texte se contredisent par rapport aux premiers, mais en plus, j’ai déjà passé beaucoup de temps sur l’article et ne suis toujours payée que le tarif IA… Le PM me répond le lundi suivant en disant qu’il ajoutera une petite rallonge (15€... on ne peut pas appeler ça de la générosité...). Je rends les deux versions le jour-même en espérant ne plus devoir revenir sur le texte (j'étais bien naïve...). Le lendemain, un autre PM (celui qui gérait ce client auparavant) demande de planifier un appel pour qu’on puisse discuter du texte de cadrage…
Le premier appel a lieu vers la mi-octobre après l’obtention des retours du client par l’agence. Résultat des courses : il y a trop d’IA. J’avais passé tellement d’heures à retravailler l’article que l’info m’est restée en travers de la gorge. Le pire, c’est que les termes ou expressions considérés comme générés par l’IA ont toujours fait partie de mon vocabulaire et de mon style d’écriture pour ce client. Autre nouvelle : l’agence travaille en interne sur un nouveau brief, le dernier car si le test échoue, le client ira voir ailleurs… Je ne réponds pas directement à l’e-mail, je décide de dormir dessus pour tenter d’avoir les idées plus claires (en gros, je ne ferme quasiment pas l'œil de la nuit...). Le lendemain matin, je rédige un e-mail pour mettre les points sur les i. En résumé : il y a beaucoup trop de relecteurs pour un seul article, chacun avec ses propres opinions ; de nouvelles règles d’écriture sont ajoutées sans raison et compliquent mon travail (pas de « et », pas de participe présent, pas de « qui », pas d'adverbe...) ; je suis encore payée au tarif IA pour un article qui m’a déjà pris le double du temps de travail, et surtout, le client estime que mon style d’écriture (auquel il est pourtant habitué depuis plusieurs années) est du style IA (déjà, ça n'existe pas, l'IA n'invente pas, elle copie...). Bref, je commence à en avoir ma claque, et c’est loin d’être fini.
Entre-temps, le PM qui m’avait proposé l’article de départ a été retiré du projet. Le nouveau responsable (qui s'occupait de ce client auparavant) est plus attentif à mes demandes et me promet de revoir ma rémunération. Une semaine se passe, le temps que l’agence se décide sur un nouveau brief, et je reçois une nouvelle demande : réécrire à nouveau l’article en suivant le nouveau brief (qui était bien différent du premier) et en ajoutant une information sourcée à chaque phrase. Bref, un travail de titan que je dois réaliser en moins de 24h (demande reçue à 15h30 pour un retour à 9h30 le lendemain). Comme je travaille depuis plus de 10 ans pour cette agence et que son directeur compte parmi mes tous premiers clients, je ne veux pas les laisser tomber. En fin de compte, s’ils perdent le client, je perds aussi une part importante de mon revenu. En même temps, je n’en peux plus de bosser sur cet article. Les nerfs en pelote, je fonds en larmes avant d’être consolée par mon cher et tendre, qui me conseille d’être plus ferme avec eux pour que je sois enfin rémunérée comme il se doit. C’est lui qui me suggère de ne pas rendre l’article tant que je n’ai pas reçu la confirmation écrite que je serai payée pour ce nouvel article. Encore dubitative sur les conséquences de cette prise d’otage, je passe la nuit à travailler sur le texte, consacrant chaque minute de mon sommeil perdu à la recherche d’informations pertinentes et à la reformulation de phrases (j'ai notamment 15 « et » dans un texte de plus de 3000 mots et je dois encore en supprimer...).
Le lendemain 9h30, le PM m’envoie un e-mail pour savoir si je suis bien capable de rendre le texte dans les temps. Les mains tremblantes, je lui réponds que l’article est terminé mais que je ne le rendrai pas tant que je n’ai pas l’assurance d’être payée. Il m’appelle 30 secondes plus tard. À la fois gênée de l’avoir mis dans l’embarras (dans le fond, il n'y peut rien, il est juste l'intermédiaire tiraillé entre les exigences du client et les supplications des freelances) et soulagée de voir qu’il comprend que je suis à bout, il me dit que je serai bien rémunérée au tarif normal pour ce nouvel article et m’envoie la confirmation écrite dans la minute. Le texte est livré, les relations avec le PM sont apaisées, le poids sur mes épaules commence à s’envoler… jusqu’au lendemain. Après une réunion avec son supérieur qui a voulu relire l’article, le PM m’appelle à nouveau pour me dire qu’il y a encore des modifications à apporter, pas sur le fond, mais sur la forme… De nouveaux mots sont « interdits » et quelques informations manquent… Je mords sur ma chique, espérant que ce sera la dernière fois que je réviserai cet article. Il y aura encore un énième retour avec de nouvelles modifications, mais je tiens bon pour en venir à bout le jour-même. ENFIN, je suis libérée de ce texte. En tout cas, moi, mais pas l’agence…
Après quasiment un mois sans nouvelles, le PM me recontacte au sujet du projet. Durant ces semaines de silence, l’agence a dû fournir de nouveaux tests, le client prétendant encore que les articles avaient été rédigés à l’aide de l’IA (c'est à se taper la tête contre le mur...). Les PM ont préféré me laisser tranquille, comprenant que j’en avais plus que marre de bosser sur le même texte. Après plusieurs tentatives, ils ont enfin réussi à obtenir une version validée et ont lancé une première petite production, elle aussi approuvée par le client. Comme je suis l’une des plus anciennes rédactrices sur le projet, l’agence souhaitait que je reprenne l’écriture des textes. Et pour me convaincre de ne pas les abandonner, le PM m’a annoncé que mon tarif pour ce projet avait été augmenté. Ne voulant plus me mettre à bout, il m’a aussi proposé une nouvelle façon de travailler pour que l’on reparte sur de bonnes bases. Bref, mes demandes ont été entendues et je gagne une hausse de tarif. Comme quoi, frapper du poing sur la table a quelques fois du bon ! J’ai d’ailleurs reçu aujourd’hui une nouvelle commande avec adaptation du tarif.
Petite précision pour conclure : cela fait plus de 10 ans que je collabore avec cette agence, je sais que mon travail est apprécié, j’ai toujours entretenu de bonnes relations avec la direction et les PM, donc le risque d’être exclue était faible. Je n’aurais probablement pas agi de la même façon avec une autre agence dans laquelle je ne suis pas aussi bien « placée ». À ne pas forcément reproduire selon les circonstances !
La semaine dernière s’est tenu à Bruxelles le Translating Europe Forum (ou TEF pour les intimes). Je n’étais pas sur place, mais il était possible de s’inscrire pour assister en ligne à plusieurs conférences. Cet événement gratuit destiné à l’ensemble des acteurs et actrices du secteur du langage en Europe existe depuis 2014, mais c’est la première fois que je m’y suis intéressée. Je suis loin d’être la seule vu le nombre record de participant.e.s cette année. Rien d’étonnant compte tenu du thème : l’influence de l’IA générative sur les métiers de la traduction.
Se déroulant du 6 au 8 novembre 2024, le Translating Europe Forum de cette année avait pour titre « Words Matter: Translators at the Forefront of AI-Driven Data, Terminology and Technology » (ce qu'on pourrait traduire par « Les mots comptent : les traducteurs en première ligne des données, de la terminologie et des technologies alimentées par l’IA »). Il se composait de discours, séances de questions-réponses, ateliers en ligne, débats de spécialistes ou encore de conférences dites « TEF-talk ». L’événement, organisé par la DGT (comprenez la direction générale de la traduction de la Commission européenne), incluait également un salon dédié aux jeunes arrivant sur le marché de la traduction. Je n’ai pas pu assister à l’ensemble des conférences et débats, mais les quelques-uns auxquels j’ai pu participer ont été très enrichissants.
J’ai suivi attentivement les divers ateliers et sessions en ligne qui expliquaient comment utiliser l’IA dans la traduction, comment écrire de bons prompts, mais aussi ceux qui visaient à nous préparer à l’avenir. L’inquiétude était palpable dans les conversations en ligne et au sein du public présent sur place. Certaines conférences m’ont donné un peu d’espoir, d’autres m’ont carrément déprimée, d’autres encore m’ont fait prendre conscience de la chance que j’ai eue d’avoir pu pratiquer le métier que j’aimais pendant plusieurs années, chose que ne pourront peut-être pas connaître les actuel.le.s étudiant.e.s en traduction… (en gros, notre métier ne va pas disparaître complètement, on aura toujours besoin d'êtres humains pour vérifier le travail exécuté par l'IA, mais on ne pourra plus vraiment parler de « traducteurs » ou « traductrices », ce qui revient quand même à une disparition à mon sens...). Plusieurs intervenant.e.s ont tiré la sonnette d’alarme et interpelé les responsables sur les questions de la confidentialité des données, du manque de fiabilité de l’IA, du droit d’auteur, ou encore de la dégradation de nos conditions de travail. Le débat « Freelancers and language service providers: different views, same goals? » (soit « Freelances et fournisseurs de services linguistiques : différentes opinions, mêmes objectifs ? ») était quelque peu enflammé, la traductrice Tina Shortland reprochant à un moment aux agences de traduction d’avoir contribué à la baisse de la rémunération des freelances en se pliant aux exigences des clients, toujours en quête de tarifs plus bas et de délais de livraison plus courts, sans comprendre la quantité de travail supplémentaire que peut parfois demander la post-édition. Une project manager du public a pris la parole lors de la séance de questions-réponses pour dire que cela pouvait aussi avoir des répercussions négatives sur les agences car certains traducteurs prétendent pouvoir post-éditer 8 000 mots par heure (ce qui est évidemment impossible...) et remplissent donc les mémoires de traduction de passages incorrects, peu précis, etc. Bref, une baisse de tarifs est synonyme de baisse de la qualité (pas toujours évidemment, mais la motivation est moins grande quand on est payé moitié prix).
Outre ce débat, 2 interventions m’ont particulièrement marquée. La première était une conférence donnée par Giulia Tarditi, une professionnelle de la localisation et membre du groupe d’experts de l’industrie du langage LIND, qui conseille la direction générale de la traduction. Très motivante et inspirante, elle expliquait comment protéger son avenir en tant que prestataire de services linguistiques. Bon, son message principal était qu’il fallait se réorienter, se former dans divers sujets et ne pas se limiter strictement aux langues, mais elle a donné plusieurs clés. La deuxième était un discours de Marina Pantcheva, directrice des services d’IA linguistique du groupe RWS, un géant du monde de la traduction, auquel appartient notamment Trados. Avec beaucoup d’humour, elle a expliqué les failles existantes de l’IA et souligné la relation complémentaire entre les traducteurs et cette nouvelle technologie, nous encourageant à devenir des pilotes de cette évolution, et pas simplement des superviseurs du travail de l’IA.
J’ai ajouté les liens des interventions que j’ai citées, mais vous pouvez retrouver l’ensemble des conférences, ateliers, tables rondes et discours de l’édition 2024 du TEF sur la chaîne YouTube de Translating for Europe(uniquement en anglais, mais je suppose que cela n'intéressera que mes homologues). Bonne écoute !
Il y a un mois, j’ai écrit mon premier texte avec IA. Je vous avais parlé de tous les sentiments qui m’avaient traversée à la réception de cette première commande, mais n’ai pas encore fait de retour sur cette nouvelle façon de travailler. Voici ce que j’en pense après plusieurs projets.
J’avais tout d’abord demandé au gestionnaire de projets (PM) si l’agence de rédaction préférait utiliser un logiciel en particulier. Chat GPT est loin d’être le seul, il en existe une pléthore, gratuits ou non. Il m’a conseillé Perplexity AI, qui permet d’avoir directement les sources sur lesquelles l’IA s’appuie pour répondre aux prompts (terme consacré pour indiquer les requêtes qui lui sont adressées). La première partie de mon travail a consisté justement à rédiger un prompt, soit la demande de rédiger un texte sur tel sujet, en ajoutant toutes les consignes (mots clés à ajouter, ton à adopter, nombre de mots maximal, structure du texte, ...). Comme il s’agissait d’un tout nouveau projet, j’ai consacré une bonne demi-heure à rédiger ce prompt pour intégrer tout ce que je voulais dans mon article. Cette partie-là a vite été frustrante car j’avais déjà toutes les consignes en tête. Le temps de les verbaliser et d’expliquer le type d’article que je souhaitais obtenir, j’aurais déjà pu écrire une bonne partie de mon texte… Mais soit, j’ai rédigé mon prompt puis l’ai adressé à Perplexity AI.
Je comprends la fascination que suscitent ces logiciels sur certaines personnes car en quelques secondes, j’avais un article complet sous les yeux. Il était bien écrit à première vue, mais je n’étais pas satisfaite, ce n’était pas MON article. J’ai donc suivi les conseils de mon cher et tendre, déjà familier de l’utilisation des logiciels IA, et ai demandé plusieurs versions de l’article, en lui demandant de se rapprocher de mon style d’écriture. Pour ce faire, je lui ai envoyé l’un de mes textes en lui posant la question « Comment qualifierais-tu le style de ce texte ? » puis en lui demandant de réécrire l’article de départ en adoptant ce style d’écriture. J’ai alors compris pourquoi certaines personnes qualifient l’IA de « paresseuse ». Elle avait simplement intégré des passages de mon ancien article dans le nouveau texte, même si le contexte ne s’y prêtait pas… Bref, je n’étais pas convaincue du tout (heureusement d'ailleurs, je me suis dit qu'elle ne pouvait pas me remplacer tout de suite).
Après avoir enfin obtenu une version plus ou moins satisfaisante, je suis passée à la révision plus approfondie. Là encore, j’ai été déçue. L’article devait inclure plusieurs données chiffrées précises, en l’occurrence la note attribuée à des hôtels sur un site bien particulier. Les notes indiquées dans le texte ne correspondaient jamais à celles affichées sur le site. J’ai donc demandé à l’IA où elle avait obtenu ces informations et elle m’a avoué les avoir tout simplement inventées car elle n’avait pas accès à ces renseignements. Mon cher et tendre m’avait expliqué que les versions gratuites étaient moins performantes car moins actualisées. Elles n’ont donc pas forcément accès aux dernières informations. Cela dit, j’ai vite compris qu’il fallait absolument que je vérifie TOUTES les données contenues dans l’article pour m’assurer de leur véracité. Outre la vérification des informations, il a fallu réécrire plusieurs passages. Perplexity AI a en effet tendance à réutiliser les mêmes formulations tout au long du texte. Dans le fond, c’est exactement le même exercice que la post-édition, il présente les mêmes difficultés. Quand je rédige un texte, une fois que j’ai toutes les informations et la structure en tête, je laisse les idées s’écouler de mon cerveau à mes doigts en tapant sur le clavier. Je révise ensuite mon texte en connaissant déjà les passages que j’aimerais améliorer. Avec un article rédigé par IA, je me retrouve face à un texte existant, il suit bien la structure indiquée dans mon prompt, mais je n’ai pas pris connaissance de toutes les informations au préalable. Je les découvre à la lecture du texte. Le plus difficile à cette étape du travail n’est pas forcément la réécriture, mais plutôt le fait de devoir surmonter la sensation désagréable qu’il ne s’agit toujours pas de MON texte, même après l’avoir retravaillé. Aurai-je un jour une certaine gratification à utiliser l’IA ? J’en doute, mais peut-être que ça viendra…
Je tire quand même un peu de positif de ces premières expériences. Je commence doucement à utiliser Chat GPT et consorts comme moteur de recherche (en leur demandant bien de m'indiquer les sources des informations pour m'assurer de leur fiabilité). Ces logiciels peuvent aussi aider à m’orienter vers des sites plus instructifs ou me donner des idées de sujets à aborder. Pour le moment, je pense l’utiliser surtout de cette manière, mais pas comme mon scribe.
J’avais lu quelque part qu’un logiciel de rédaction IA était un peu comme un stagiaire. Parfois, il fait du bon boulot, parfois il fait n’importe quoi. Dans tous les cas, il faut passer derrière lui pour vérifier. Quoi qu’il en soit, je suis dans l’obligation de travailler avec lui sur certains projets. Il va donc falloir le former pour qu’on puisse mieux bosser ensemble. À suivre…
Ce lundi 30 septembre, le monde a célébré la Journée internationale de la traduction. Cette année, le thème choisi par la Fédération internationale des traducteurs est « Traduire, tout un art à protéger ». Il faut dire que l’ambiance est particulièrement anxiogène depuis début 2024 avec l’amélioration de l’intelligence artificielle générative. Les plus grands admirateurs de l’IA ne cessent d’ailleurs de prédire la disparition de divers métiers, dont la traduction, prétextant que l’humain est remplaçable. Ce n’est toutefois pas la première fois que les traducteurs et traductrices se voient prédire leur extinction…
Je ne vais pas dire que la traduction existe depuis la nuit des temps (vu qu'il faut attendre au moins l'arrivée de l'écriture pour pouvoir parler de traduction de textes, à ne pas confondre avec l'interprétation, qui existe probablement depuis les premières rencontres entre différents peuples), mais il s’agit quand même d’un des plus vieux métiers du monde. Certains articles parlent ainsi de l’existence de glossaires bilingues en éblaïte et sumérien datant du IIIe millénaire avant J.-C. en Syrie, mais sans avoir vraiment de preuves de traduction à proprement dite. La première grande traduction la plus documentée en Occident est la Septante, la traduction en grec de la Bible hébraïque entreprise à Alexandrie au IIIe siècle avant J.-C.. L’Antiquité voit plusieurs traductions du grec au latin, y compris par Cicéron, qui considère déjà la traduction comme un art et privilégie la traduction du sens plutôt que des mots. C’est notre fameux Jérôme de Stridon qui va instaurer cette façon de traduire comme la règle à suivre au IVe siècle de notre ère. Il a toutefois fallu attendre le XIXe siècle pour qu’elle soit vraiment considérée comme la norme.
Jusqu’au XXe siècle, l’utilité de notre profession n’a pas été mise en cause. Les traductrices et traducteurs ont bien vu leurs outils de travail changer, passant de la plume et du parchemin à la machine à écrire, mais ce n’est qu’avec l’arrivée des ordinateurs puis la popularisation d’Internet que mes collègues d’antan ont commencé à se sentir menacé.e.s. Il faut dire qu’en parallèle de l’invention des ordinateurs au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, des ingénieurs, développeurs et linguistes se penchaient déjà sur la traduction automatique. Les premiers logiciels étaient prometteurs, mais pas encore capables d’imiter le cerveau humain. C’est dans les années 1980, avec le développement de la technologie des mémoires de traduction (qu'utilise notre cher Trados), que les traducteurs et traductrices ont vu un tournant dans leur manière de travailler. Ces logiciels étaient encore basiques lorsque j’ai entamé mes études de traduction. Je me rappelle d’ailleurs de nos cours d’informatique à l’EII (École d'Interprètes Internationaux devenue la Faculté de Traduction et d'Interprétation de l'université de Mons), où l’on tentait d’apprivoiser certains de ces logiciels, sans jamais vraiment obtenir de résultats concluants. D’ailleurs, quand je me suis lancée en tant que traductrice indépendante, je rechignais au début à utiliser les outils de TAO. Puis j’ai rapidement vu qu’il était indispensable de les maîtriser si je voulais travailler avec les agences de traduction. Je les ai finalement adoptés également pour mes propres clients, mon travail étant grandement facilité grâce aux mémoires. J’ai passé à peu près 5 ans à travailler principalement de cette manière, traduisant les textes avec l’aide de Trados. On n’arrête toutefois pas le progrès… En 2018, je poussais mon premier coup de gueule sur l’autre bouleversement de notre métier : la post-édition. Je vous invite à (re)lire mon article à ce sujet pour comprendre de quoi il s’agit, mais il faut savoir que depuis lors, la post-édition devient de plus en plus la tâche principale de nombreux traducteurs et traductrices. Nous devenons des réviseurs de textes traduits par des machines et voyons avec effroi l’amélioration de ces traductions avec l’arrivée de l’IA.
Cela veut-il dire toutefois qu’on n’aura bientôt plus besoin de nous ? Je ne crois pas (du moins pas tout de suite). Les textes traduits par machine ont gagné en qualité, mais ils sont toujours imparfaits. D’ailleurs, voici un petit florilège de termes traduits automatiquement qui m’ont bien fait rire récemment :
Terme anglais
Traduction automatique
Traduction correcte
carbon food printing
impression de pieds de carbone
empreinte carbone (pour sa défense, le texte était extrêmement mal écrit et truffé de fautes d'orthographe)
matriarch
voûte plantaire
matriarche (je n'ai pas compris le lien avec la voûte plantaire, mais c'est un fait avéré que l'IA a un petit problème de stéréotypes sexistes)
flypaper
papier pour volant d’inertie
papier tue-mouches
creams against soreness
crèmes contre le tri
crèmes anti-douleur
whistleblower reports
dénersoufflerie
rapports de lanceurs d’alerte (ça lui arrive d'inventer des mots quand elle ne comprend pas)
hidradenitis suppurativa
soucoupe de la ruche
hidradénite suppurée (peut-être qu'elle a confondu les lésions cutanées de cette maladie avec des piqûres d'abeille...)
Il existe également encore certains domaines où la traduction automatique alimentée par IA n’est pas acceptable, comme la traduction littéraire, par exemple. Cela n’empêche toutefois pas certains donneurs d’ordres d’exiger un travail de post-édition lorsque cela ne s’y prête pas, juste pour diminuer leurs coûts (j'en parlais ici). Bref, nous sommes pour le moment à un point de l’histoire où l’IA fait le buzz, faisant miroiter un gain de temps extraordinaire dans de nombreux domaines, mais n’est pas suffisamment fiable pour que l’on se passe totalement du cerveau humain. Cela entraîne des frustrations et des luttes acharnées pour tenter de conserver nos tarifs et de prouver la plus-value d’une intervention humaine, mais cela passera (du moins, je l'espère), une fois que le buzz s’essoufflera.
Donc, oui, notre métier évolue, mais il ne disparaîtra pas complètement (pas de sitôt en tout cas). Alors, force et courage à mes collègues traductrices et traducteurs qui ne lâchent rien et continuent de pratiquer contre vents et marées notre si beau métier !
Je vous rassure, il ne s’agit pas de ce billet-ci (je préfère ne rien publier que de demander à une IA d'écrire pour moi), mais d’un premier article pour un nouveau client de l’agence de rédaction avec qui je travaille depuis plus de 10 ans. Je suis un peu passée par toutes les émotions avant d’accepter le projet, et j’avais envie de vous en parler (qui sait, cela deviendra peut-être un témoignage intéressant pour les ethnologues du futur étudiant le passage d'une société humaine à un monde vivant avec l'IA).
Quand j’ai reçu l’e-mail du PM (Project Manager ou gestionnaire de projets en bon français) pour me proposer cet article test à rédiger avec l’aide de l’IA, j’ai d’abord eu un pincement au cœur en me disant que ce genre de demandes augmentera de plus en plus et que je ne pourrai pas y échapper si je veux continuer à travailler. J’ai ensuite eu une montée de stress, en me disant que j’aurais dû prendre les devants et me familiariser déjà avec ChatGPT et consorts, que je n’arriverai pas à rédiger l’article, que les rédacteurs et rédactrices plus jeunes sont plus à l’aise que moi pour ça (bref, totale remise en question sur mes capacités, le syndrome de l’imposteur, tout ça, tout ça, tu connais 🙄). J’en parle à mon cher et tendre lors de notre balade quotidienne et, féru de nouvelles technologies, il m’explique en long et en large comment utiliser ChatGPT, en me répétant à quel point les résultats sont bluffants (ce qui renforce ce sentiment désagréable que je finirai pas être définitivement remplacée par des machines d'ici quelques années), mais en tentant de me faire changer de point de vue. Il faut que je considère l’IA comme un outil, et non comme mon ennemie ou ma remplaçante.
Après avoir fixé une heure pour l’appel du lendemain avec le PM pour discuter du brief du client et une nuit agitée, passée à lire plusieurs articles sur les outils de rédaction assistée par IA, je me suis convaincue de voir les choses comme un nouveau défi. La discussion avec le PM, qui a été adorable à m’expliquer comment faire et m’a assurée rester à ma disposition en cas de questions, m’a redonné confiance. Je suis après tout l’une des rédactrices les plus anciennes de leur boîte, présente depuis ses débuts. Le PM m’a rappelé que s’il avait fait appel à moi, c’était parce que j’avais une grande expertise dans ce genre de textes et qu’il savait qu’il pouvait me faire confiance. Bref, je me suis sentie prête à relever ce nouveau défi (bon, ce n'est pas non plus compliqué, l'IA est censée m'aider dans mon travail, c'est surtout le sentiment de devenir peu à peu inutile qui est moralement difficile à surmonter). On verra si je gagnerai vraiment du temps. Généralement, dès que j’ai la structure du texte en tête, les mots coulent facilement du bout de mes doigts. Cette fois-ci, je vais devoir expliquer toute ma structure à l’IA, lui donner toutes les consignes que j’applique automatiquement à mes textes, et espérer que le résultat me conviendra (mais pas trop non plus... que je puisse quand même avoir la satisfaction de retravailler le texte obtenu).
Le monde change, il faut s’y adapter. J’ai l’espoir que, comme pour le moment, il y aura encore beaucoup de clients qui considéreront le travail humain comme un gage de qualité et qui seront prêts à le payer convenablement. Dans tous les cas, il me restera mon blog pour m’adonner à cette passion pour l’écriture qui m’anime depuis ma plus tendre enfance. Rendez-vous donc la semaine prochaine pour un nouvel article 100% humain !
Cette semaine a marqué la rentrée des enseignants et des élèves. C’est également la reprise pour plusieurs entreprises après les mois plus calmes de l’été. Née au mois de septembre, j’ai toujours aimé cette période de renouveau, les cahiers et stylos tout neufs, le vent plus frais qui dégage déjà des parfums d’automne. Mais cette année, la rentrée m’a laissé un goût amer.
Vers le milieu du mois d’août, ma boîte e-mail a commencé à recevoir des demandes ProZ concernant la rédaction de prompts, c’est-à-dire des commandes écrites destinées à une intelligence artificielle pour qu’elle puisse exécuter diverses tâches. Dans un autre e-mail, une agence cherchait des traducteurs ou traductrices pour évaluer les réponses générées par un chatbot (agent conversationnel) équipé d’une intelligence artificielle générative. Je n’ai pas répondu à ces annonces, ayant toujours l’impression de me tirer une balle dans le pied en aidant l’IA à s’améliorer ou à préparer le remplacement d’autres travailleurs…
Puis, fin du mois, j’ai essuyé un premier coup dur. Depuis la perte du contrat de mon agence de traduction avec la Commission européenne, ma charge de travail s’est fortement réduite. J’avais toutefois réussi à rééquilibrer plus ou moins les choses en acceptant davantage de rédactions. C’était jusqu’à cette rentrée. L’un des gros clients de la boîte de rédaction pour laquelle je travaille principalement a décidé que les prochains textes devront être rédigés avec l’aide de l’IA. Cela entraîne bien évidemment une baisse du tarif, étant donné que les articles seront écrits plus rapidement. Alors, je ne perds pas le boulot, ce n’est pas comme si le client se retirait complètement, mais je n’ai pu m’empêcher d’être profondément attristée par cette décision. Je comprends parfaitement le choix du client : obtenir des textes plus rapidement pour moins cher, c’est tentant. Je sais aussi que, comme mon cher et tendre n’arrête pas de me le répéter, l’IA m’aidera dans mon travail, que je serai probablement plus productive. La qualité des textes générés par l’IA est de plus en plus grande et je pourrai me faire de l’argent facile, n’ayant plus grand-chose à faire… Mais je n’ai pas envie de n’avoir plus grand-chose à faire. L’argent, c’est bien, mais ce n’est pas ça qui me fait vibrer. Que fait-on de la satisfaction d’avoir créé quelque chose soi-même ?
Je sais que j’ai eu beaucoup de chance jusqu’à présent de faire un métier que j’aime, mais je sens que le vent va tourner bien plus rapidement que je ne le pensais. Je n’ai plus le choix, je vais devoir apprivoiser l’IA, même si cela me donne l’impression désagréable de me sentir inutile, démodée, dépassée… Bref, le moral n’est pas au beau fixe en cette rentrée, mais je vais tenter de garder le cap, me former, trouver de nouveaux prospects. Des prospects pour qui la qualité prime l’instantanéité, et qui cherchent encore cette petite touche qui rend les textes plus humains.
Courage à tous les freelances qui passent par cette même transition que moi !
Je n’avais pas vraiment d’idée de sujet pour le billet d’aujourd’hui. J’ai donc regardé un peu les actualités dans le domaine de la traduction. Le grand sujet du moment reste l’intelligence artificielle (IA), et plus particulièrement l’intelligence artificielle générative (IAG), c’est-à-dire l’IA capable de générer elle-même du contenu (comme Chat GPT que je surnomme désormais le Grand Prédateur Technologique). La Société française des traducteurs (SFT) a publié hier, jeudi 13 juin 2024, sa prise de position sur cette menace qui plane au-dessus de tous les travailleurs dans le domaine du langage et de la communication. Je ne pouvais pas faire sans vous en parler.
Un humain sans cervelle, belle représentation de ce qui nous attend… Photo de Tara Winstead sur Pexels.
La prise de position de la SFT commence par un constat : 70 % de leurs membres traducteurs et traductrices ayant répondu à leur enquête considèrent la post-édition(de plus en plus présente à cause des avancées de l'IA) comme une menace pour leur activité. C’est même leur première préoccupation (vous l'aurez compris en voyant le sujet apparaître de plus en plus dans mes billets...). Le Comité directeur de la SFT aborde ensuite les conséquences pour les métiers de la traduction. Il revient sur la dégradation de nos conditions de travail, dont j’avais déjà parlé ici. Pour résumer : plus de travail, des tâches moins stimulantes, des délais plus serrés et une baisse de la rémunération. Il conclut en faisant un parallèle avec la fast fashion (ou la mode express) : c’est moins cher, on reçoit plus vite sa commande, mais la qualité n’est pas au rendez-vous. Comme une image vaut 1000 mots, explication avec ce petit graphique (réalisé par votre traductrice dévouée).
La publication de la SFT s’adresse aussi aux donneurs d’ordre (les agences de traduction, les institutions et les entreprises internationales faisant appel à des services de traduction et tous les clients en général). Il est ainsi expliqué tout ce à quoi l’on renonce en utilisant l’IA au lieu d’un être humain pour un travail de traduction, d’interprétation (et de rédaction aussi d'ailleurs) :
la personnalisation des contenus (l’IA fait du copier-coller) ;
la prise en compte du contexte (ô combien important pour respecter le sens et la finalité d’un texte) ;
l’éthique et la sensibilité (l’IA continue de véhiculer des préjugés sexistes notamment…) ;
l’humain, ce lien passant à travers les émotions qui nous unit tous et toutes.
Le Comité directeur de la SFT partage ensuite ses mises en garde, que je vais également vous présenter ici car elles sont destinées à tout le monde :
L’utilisation de l’IA pour la traduction ou la rédaction de textes nuit à la qualité.
Le manque de regard critique lors de l’utilisation d’une IA ou de Chat GPT peut entraîner des risques juridiques, économiques, de sécurité (et j'en passe)…
L’IA entraîne un pillage de la propriété intellectuelle et des données personnelles. Des logiciels comme Chat GPT utilisent des contenus qui ne sont pas libres de droits !
La post-édition alimentée par l’IA entraîne une fatigue abrutissante pour les traducteurs (et la dépression qui va avec 😞 ...)
L’IA précarise tous les professionnel.le.s exerçant des métiers plus intellectuels ou créatifs.
L’IA n’est pas écologique, elle implique une consommation énergétique énorme, ce qui va à l’encontre des objectifs de développement durable de l’ONU.
L’IA utilisée à mauvais escient engendre de gros risques de falsification, de désinformation et de manipulation des données.
L’IA nuit à la diversité. Elle est totalement à l’opposé de ce qu’est la traduction. Comme elle s’appuie majoritairement sur des données occidentales et rédigées en anglais, elle n’a qu’une seule vision du monde. Cela ne fait qu’accentuer les inégalités entre les cultures.
La publication se termine par une liste de recommandations et de revendications. Si cela vous intéresse, vous trouverez le dossier dans son intégralité ici.
Et comme l’IA menace bien d’autres métiers, je voulais vous partager également cette vidéo de France Culture traitant de la menace de l’IA sur les professionnels du doublage. L’avenir fait vraiment peur…
J’enchaîne les billets « Ça m’énerve » en ce moment, mais j’ai encore été agacée cette semaine. J’avais déjà parlé par le passé de l’énervement causé par les mauvais relecteurs, qui commettent des erreurs ou détournent le sens d’une phrase juste pour modifier quelque chose. Comme j’accepte davantage de travaux de rédaction pour le moment, je me retrouve à nouveau face à certain.e.s PM ou relecteurs-relectrices qui font du zèle quitte à dénaturer les phrases. Explication.
L’agence de rédaction avec laquelle je collabore depuis quasiment le début de mon activité a instauré il y a quelques années plusieurs chartes pour aider les prestataires freelance à écrire leurs textes. Ces chartes indiquent le nombre de mots à ne pas dépasser par phrase, la structure attendue d’un texte ou encore les formulations à éviter. Parmi ces règles, on trouve la limitation des phrases subordonnées, impliquant l’utilisation des « qui, que, quoi ». Il est également recommandé d’éviter l’utilisation des « et » pour faire des phrases à rallonge. Je suis tout à fait d’accord sur le fait qu’il ne faut pas remplir un texte de conjonctions en Q ou de faire des phrases interminables. Cela alourdit le texte. Éviter leur usage ne signifie toutefois pas les bannir complètement. Un texte a parfois besoin d’un « et » ou d’un « que » pour respirer. Malheureusement, certains PM appliquent ces règles un peu trop à la lettre et font littéralement la chasse aux « et » et aux « que ». Quand ils ou elles ne passent pas par moi pour reformuler les phrases, ils ou elles le font directement, parfois au mépris du rythme du texte. L’une des PM a la fâcheuse manie de supprimer systématiquement tous les « et » et « que » qu’elle trouve, quitte à changer complètement le sens d’une phrase ou à ne pas respecter la grammaire. Dans un de mes textes, par exemple, j’avais établi une comparaison entre deux pays, l’un comptant beaucoup plus d’espèces animales « que » l’autre. La PM tenait absolument à supprimer mon « que » et a tenté de reformuler la phrase. En plus d’ajouter une faute d’orthographe, elle avait modifié légèrement le sens. J’ai donc réécrit la phrase en évitant le « que », même si je trouvais qu’elle tombait toujours autant à plat. Il a fallu attendre la 3e relecture par une énième personne pour que l’on me demande de remettre ma phrase de départ (avec le « que »), beaucoup plus naturelle. Cet(te) énième relecteur ou relectrice a également rajouté les « et » qui avaient été supprimés dans les énumérations. Bref, on a tourné en rond🙄
En résumé, l’utilisation des conjonctions, c’est comme les bonnes choses. Il ne faut simplement pas en abuser. À bon entendeur 😉